La Belle-Roche
Description du site de la Belle-Roche avant son exploitation, légende de la nymphe de la Belle-Roche, sculpture de sainte Barbe, première exploitation du site comme carrière et arrivée de la mécanisation sur le site après la guerre.
Lorsque le voyageur quitte le hameaux du Halleux et se dirige vers Comblain-au-Pont, ses yeux se jettent sur un récif granitique, qui, de sa masse géante, barre la vallée : c'est la Belle-Roche, falaise abrupte qui se dresse à plus de quatre-vingt mètres au-dessus des flots cristallins de l'Amblève. Un gracile taillis, au milieu duquel quelques pins font une tache sombre, couronne le roc. Au-dessus s'étage un petit plateau cultivé, puis surgit un raidillon, où, pareil à un nid de vautour, perche le village de Fraiture, dominé par le toit effilé de son clocher. A côté de la Belle-Roche, la "Noire-Roche", telle un obélisque, s'élance fièrement dans l'azur.
Vue à distance, la Belle-Roche paraît être à pic, mais lorsqu'on la contemple de sa base, on s'aperçoit qu'elle est formée par une infinité de tranches de granit, accolées les unes aux autres, comme les tuyaux d'un orgue gigantesque. Un listel de verdure court le long de ces tranches.
On comprend alors comment, autrefois, un manant de Fraiture escaladait la roche avec son troupeau de moutons. Nous avions toujours cru la chose impossible et du domaine de la fable, mais en examinant minutieusement la structure du mont, nous avons reconnu que certaines failles forment de véritables sentiers, en pentes très raides. A mi-hauteur, une pierre s'avance au-dessus du vide, semblable à l'assise d'un balcon. Cette lame a conservé le nom de "Table du Herdier". Probablement de cet endroit, le berger surveillait la herde paissant dans les "aysances" de la vallée.
La légende prétend que la Belle-Roche est habitée par une nymphe, "brillant d'une éternelle jeunesse, qui ne se montre qu'une fois l'an, quand le temps est beau, dans la nuit du 1er mai (1)... Elle est gardienne d'un trésor qui surpasse les richesses de tous les rois et de tous les empereurs réunis, et ce trésor appartiendra, avec sa main et son coeur sans doute, au jeune homme de vingt à vingt-et-un an qui parviendra à toucher un pan de sa robe, pendant une de ses rares et nocturnes apparitions. Seulement une condition est requise pour pouvoir l'approcher : le jeune homme doit être aussi vertueux, aussi pur qu'elle est belle (2)".
Aucun des mariniers ne parvint à toucher la robe de la nymphe et la naïade engloutissait les téméraires villageois qui tentaient de la conquérir. Un paysan de Fraiture, vers le milieu du siècle dernier, s'enfonça dans le domaine de la fée. Les tonneaux de poudre ébranlèrent la motte, détachèrent des quartiers de roche. Le granit était de belle et de bonne qualité. Le paysan l'exploita.
A cette époque les barques, longs bateaux très étroits, à fond plat, à pointe recourbée à l'avant, chalands que l'on nommait pontons ou bètchètes, remontaient l'Amblève jusqu'à Sougné et emportaient les pierres taillées. Au pied de la Belle-Roche, un barrage assurait un tirant d'eau suffisant et, un chenal permettait aux bètchètes de franchir la cascade. Le passage d'un barrage était, pour le batelier, une opération délicate. Voici la description qu'en donne L. Béthune :
"A la descente, il fallait franchir les chutes d'eau de plus d'un mètre. Jamais promeneur ne passa auprès de ces "vennes" sans observer la manoeuvre des "pilotes ardennais". Voici le bateau en vue; monté par deux hommes, l'un à l'avant muni d'une perche ferrée, l'autre au gouvernail; le chargement a été placé exactement au centre de l'embarcation; sans cette précaution, le naufrage serait probable; si quelques touristes ont pris place à bord, ce qui arrivait fréquemment, ils doivent se retirer à l'arrière. Entrainé vers les pertuis, le pilote assure son itinéraire d'un vigoureux coup de barre qui fait craquer la carcasse du ponton; celui-ci, semblable à un cheval qui se cabre, se relève de l'avant et, comme ébranlé dans sa masse par un jeu de bascule, se précipite dans le gouffre. A ce moment, la pointe recourbée joue son rôle à l'aide de son "ferré"; il assure la direction, car la course est tellement rapide que le gouvernail ne suit plus (3)".
Le maître de carrière amassa quelques écus et, comme les enfants du laboureur de La Fontaine, conclut que le travail était un trésor.
Un modeste tailleur de pierre laissa à la Belle-Roche un souvenir de son passage. Il sculpta dans le roc une figuration de sainte Barbe, réplique de la bienheureuse gisant en l'église de Fraiture. L'ensemble de la composition à l'allure d'une oeuvre d'un sculpteur primitif. La couronne, posée sur le front de la sainte, est finement ouvrée. La figure a beaucoup de caractère et remémore le masque régulier des statues garnissant les cathédrales gothiques. Très artistiquement est ciselé le décolleté de la robe, enjolivé par un collier de pierreries, duquel pend un médaillon où l'auteur grava ses initiales : E.D. La robe, festonnée au bas, est droite, retenue à la taille par une délicate cordelière. La sainte pose une main - une main menue au bout d'un bras chétif - sur la hanche; l'autre, sur une tour taillée avec un relief puissant. Une série de hachures, terminée vers le haut par une tête de bouc, encadre le groupe. En dessous, cette inscription : E.D. 1875. STE BARBE (4). Près de là, l'artiste modela un guide en Kolback, en dolman, en lassale, et en bottes, remembrance des mois que ce campagnard passa à l'armée (5).
Ce fut au tour du chemin de fer à enlaidir la Belle-Roche. La courbe de la voie ferrée éleva son remblai dans le lit de l'Amblève, créa deux étangs à la base de la falaise. Depuis, les flots de la rivière cessèrent de heurter le roc avec un murmure cristallin.
Les pontons ne purent plus accoster aux quais de la carrière. Les charriages augmentèrent le prix de revient. Les bénéfices baissèrent. Le maître cessa le travail, vendit son exploitation. Le chantier devint désert.
Si quelqu'un songeait encore aux richesses de la nymphe, ce n'était plus un rustre à l'esprit superstitieux, mais bien quelque industriel convoiteux, attiré par la qualité et la composition chimique de la pierre.
Des années durant, la Belle-Roche montra son flanc éventré, entaille béante où la pluie fondait l'ocre des terres éboulées avec le gris noirâtre du roc. Un cône de déchets tassait sa masse chauve, du puits d'extraction aux pacages du fond.
Survint la fin de la guerre. La crise économique réclama la valorisation de toutes les richesses naturelles, fussent-elles même la perle d'un canton. Boursiers, usiniers, entrepreneurs, architectes, personnes qui, en ce bas monde, ne connaissent que la puissance de l'argent, virent en la Belle-Roche une mine d'or et s'y attaquèrent.
Pauvre Belle-Roche ! Nous n'en sommes plus au temps où les carriers, pour déliter la pierre, y enfonçaient des coins de bois, qu'ils mouillaient ensuite. Le gonflement du bois fissurait le bloc, en détachait une portion. Ce procédé, d'une application lente, ne donnait qu'une production restreinte. Aujourd'hui, avec le machinisme moderne, l'énergie électrique, les explosifs d'une grande puissance, que de mutilations ne va-t-elle pas subir !
Au pied du roc s'étendaient des pacages, tandis qu'au milieu d'un pâtis se creusait un petit étang sur lequel pleuraient des saules. Une charrière dévalait le coteau aux ressauts calcareux et bleuté de pineraies où flottait un arôme délicieux de résine; le chemin, décrivant une courbe auprès d'un volumineux caillou roulé, descendait à la rivière en passant sous le viaduc du chemin de fer.
Saules et souches tombèrent sous la hache du métayer. Puis ce fut au tour du gracile taillis rupestral, des sapinières odoriférantes à subir le fer des bûcherons.
Un treuil, pareil à la corde d'un baladin cyclopéen, est tendu au-dessus de l'excavation. Des hommes, paraissant des fourmis, découvrent les pointes de la veine au bruit métallique des pics, des burins, ponctué par les sourdes détonations des mines. La pyramide de déblais s'affale, comblant les prés et une partie des étangs. Une grue s'agite tout le jour, pousse des wagons, soulève des blocs, déchire l'air par le hululement rauque de la sirène. Une forge érige son petit bâtiment adossé à la montagne. Par une baie, on aperçoit un continuel jaillissement d'étincelles. A côté, un moteur actionnant une pompe, soupire de façon régulière. Des fours à chaux semblables à une forteresse infernale, tassent leur masse sombre, percée d'étroites ouvertures. Jour et nuit, ces fournaises crachent de l'acide carbonique, emplissant l'atmosphère d'une âcre saveur qui vous prend à la gorge. Une dartre énorme ronge le versant, car les fours ouvrent éternellement leurs gueules avides et, petit à petit, digèreront la montagne.
Ce lieu, si calme autrefois, troublé seulement par le meuglement d'une vache, le cri d'un épervier qui, comme le seigneur-brigand du moyen-âge, abritait son repère en un sommet inaccessible; ces prairies où batifolait Jeannot Lapin, en broutant des herbes aromatiques; ces rochers où se chauffait quelque renard sorti sain et sauf des battues dernières; maintenant tout est devenu la proie des travailleurs; et les courbes environnantes, où rêvait le silence, sont déchirées par le sifflet des locomotives, le martelage des casseurs de pierres, le roulement des wagons, le grincement des grues, le crissement des câbles, l'appel métallique des enclumes, les gémissements des decauvilles, le bourdonnement des mines, le hoquet des machines et le cliquetis des pics.
Source : George du Fonteny (recueilli par Ninie Dehossay), "Les Echos de Comblain", août et septembre 1999.
Texte de 1922
