Les Glycines
P. Senny nous relate l'origine de la salle de basket, ancien cinéma, qui fut d'abord un entrepôt. Texte paru dans "Les Echos de Comblain" en 1994.
Mon intention n'est pas de faire l'historique de ce bâtiment mais simplement de vous relater le genre de réflexions que je me fais lorsque j'y assiste à un match de basket. A première vue, ce bâtiment assez mal placé et pas du tout conçu pour le sport peut en étonner plus d'un alors que, pour d'autres (comme moi), il rappelle des tas de souvenirs.
Prosper Wautriche, angleurois d'origine, était venu épouser la soeur de mon père. C'était un homme plein d'ambition mais, le moins que l'on puisse dire, c'est que la réussite n'était pas toujours de son côté. En 1919, il avait fait bâtir cet ensemble baroque au fond de notre propriété pour servir de garage et d'entrepôt à sa compagnie de transports par camions automobiles.
Cette activité n'ayant pas connu le succès, mon oncle et ma tante ouvrirent un hôtel dans l'ancienne maison familiale sous le nom de "Hôtel des Glycines" à cause des plantes grimpantes qui envahissaient la façade tandis que le fameux garage était baptisé "Casino des Glycines". Pendant un certain temps, il servit de théâtre à la troupe "Comedia" et ma cousine Myette Wautriche y chanta une romance écrite par son père et vendue au profit des familles des carriers noyés dans la catastrophe du 3 janvier 1929 au Pont-de-Sçay.
Après le décès de ma tante, alors que l'hôtel avait dû fermer ses portes et que la salle était à nouveau inoccupée, mon oncle tenta d'y implanter un marché public couvert qui ne parvint pas à concurrencer celui du jeudi, installé sur la place Leblanc depuis 1930 et que nous connaissons encore actuellement. L'immeuble de mes grands-parents ayant été vendu aux familles Rule et Martin, mon oncle se fit aménager un appartement à l'étage de sa "forteresse" puis pour tenter de lotir la propriété, il fit percer le mur d'enceinte afin d'amorcer une nouvelle rue qui devait, selon lui, aboutir au quai de l'Ourthe plus ou moins vers l'actuel magasin SPAR. Malheureusement pour lui, les autres propriétaires n'avaient pas les mêmes vues et cela resta une impasse sans nom. Jusqu'alors, la rue du Moulin n'avait jamais été fréquentée que par quelques attelages et personne n'aurait pu s'imaginer qu'elle connaitrait un jour des problèmes de circulation ou de parking.
En 1936, grande innovation dans le village lorsque MM. Achille Gavage et Jacques Disclez achetèrent la salle pour y installer un cinéma "Des Glycines" bien entendu ! Contrairement à ce que nous avions connu auparavant à la Maison du Peuple ou au Cercle catholique, nous allons avoir trois séances hebdomadaires : samedi en soirée et dimanche en matinée et en soirée. Après une série de transformations, soit l'aménagement d'une nouvelle entrée, d'un hall, d'un bar, d'un balcon et d'une salle entièrement garnie de tentures favorables à l'acoustique et aussi pour masquer les murs de pierre ou de béton, des sièges basculants et tout... chaque séance allait comporter des actualités, un petit film et, après l'entracte, "le" grand film. Le tout passait avec un certain décalage ici et au cinéma de "L'Amblève, à Aywaille, grâce à une voiture qui faisait l'échange pendant la pause.
Je me souviens de beaucoup de choses : du prix d'entrée à 10 F pour les adultes et 5 F pour les enfants, de la petite Christine qui vendait des chocos glacés à 1 F dans la salle pendant l'entracte et de la famille Hainaut qui avait installé sa friture rue du Moulin, en face de l'entrée. je me souviens des émigrés russes qui tenaient un restaurant dans l'actuel "Bodega". Je me souviens des belles affiches en couleur et des photos qu'on apposait dès le lundi matin sur la porte du garage d'Arthur Gillard pour annoncer le programme de fin de semaine et des commentaires que nous faisions, nous les écoliers, quand il s'agissait d'un "cow-boy", d'un "Tarzan", d'un "Charlot", d'un "Fernandel", d'un "Laurel et Hardy" et combien d'autres... Stars américaines ou françaises, masculines, féminines ou enfantines telle Shirley Temple que nous commencions à bien connaître et que nous nous réjouissions d'aller voir. Je me souviens particulièrement du premier film en couleur "La Fille du bois maudit" et surtout de la première B.B. de Walt Disney, "Blanche Neige", pour laquelle il avait fallu refuser du monde ! je me souviens que, pendant la mobilisation, il y avait une séance réservée aux militaires le samedi après-midi et que Joseph Barvaux, le préposé à l'entrée, veillait scrupuleusement à ce que les gamins ne s'y faufilassent pas à l'oeil.
Je me souviens que, pendant la guerre 1940-45, nous n'avions plus droit qu'à des films allemands ou français et que nous devions subir toutes les actualités relatant les prouesses et les succès de nos occupants. Le prix d'entrée n'était pas changé mais les bons chocos étaient remplacés par de vulgaires pains de glace à la saccharine et à peine colorés. Je me souviens qu'en hiver il y faisait parfois tellement froid que Céline Dalem (la grand-mère de Josette Massin) prenait une brique réfractaire chauffée dans son sac pour la glisser sous ses pieds pendant la séance.
Après la guerre, vers 1947, ce fut l'époque de Jacques Disclez. L'ambiance était familiale avec sa maman, ses soeurs et son ami Jean-Pierre. Il y avait aussi Yvonne et Arsène Delwaide. En général, le dimanche soir, on retrouvait pratiquement toujours tout le monde à la même place du fait qu'un dévoué de la bande s'y rendait dès l'ouverture pour réserver... parfois toute une rangée de fauteuils !
Dans les premières années de notre club de basket, les joueurs appréciaient particulièrement un coin du café où ils se réunissaient pendant l'entracte pour commenter les phases de leur match du jour. C'était vraiment sympa !
Par la suite, comme nous n'avions pas de terrain couvert pour nos entrainements d'hiver, Jacques nous avait bénévolement autorisés à mettre un panneau mobile à l'avant de la salle au grand détriment des dossiers des fauteuils du premier rang fortement malmenés par les ballons. Merci encore Jacques !
Vers 1953, ce fut l'époque de M. et Mme Vleugels. Tout fut remis à neuf... et fini pour le basket ! En bon professionnel, le nouvel exploitant fit tout son possible pour garder sa clientèle : écran panoramique, films différents pendant la semaine, etc..., mais, au début des années 60, la concurrence de la télévision devenait de plus en plus forte et les spectateurs... de moins en moins nombreux.
Il y eut un autre exploitant qui passait des films plus osés mais je ne me rappelle plus son nom. Après tout cela, la salle fut encore une fois inoccupée et désespérément vide jusqu'au jour où elle fut "ressuscitée" en salle de sports. Bénis soient ceux qui eurent l'idée et la concrétisèrent !
Mais je ne voudrais pas terminer sans raconter un incident que j'y ai vécu et qui aurait pu tourner en véritable tragédie. Cela devait se passer en 1938, j'avais une douzaine d'années et, un dimanche après-midi, j'étais allé avec ma mère et ma grand-mère voir "Passeur d'Hommes". Comme tous les gosses, je m'étais installé dans les premiers rangs tandis que les adultes préféraient le fonds de la salle. Je n'ose pas donner trop de détails sur le film parce que je crains de me tromper mais l'action retraçait l'odyssée d'un remorqueur liégeois qui, en 1914-18, emportait des volontaires vers la Hollande pour regagner le front de l'Yser. Au moment le plus dramatique où le bateau forçait tous les barrages allemands établis le long de la Meuse entre Visé et la frontière dans une pétarade étourdissante, on entendit crier : "Au feu !"... pas dans le film pais bien dans la salle où une grande flamme montait dans la tenture du mur de droite. Immédiatement ce fut une panique indescriptible avec ruée vers la sortie du café, bousculades et piétinements... fort heureusement sans trop de gravité malgré les exhortations des exploitants qui tentaient d'y mettre de l'ordre.
Aussi curieux que cela puisse paraître, nous les gamins, nous étions sagement restés assis, inconscients bien sûr du danger qui nous menaçait et, tout en gardant un oeil sur le film qui n'avait pas été interrompu, nous suivions l'intervention énergique et courageuse de Fernand Gavage qui arrachait la tenture et la piétinait au sol ! Etait-ce le fait d'un fumeur clandestin qui avait lancé son mégot à cet endroit ? Je ne l'ai jamais su mais j'ai été un des rares à voir le film en entier lors de cette séance. Pendant ce temps, ma pauvre maman attendait dans la rue en imaginant le pire et , quand elle me vit reparaître, elle me serra d'abord bien fort dans ses bras... puis, comme pour se soulager de son angoisse, elle me donna une baffe dont je me souviendrai toujours !
