L'ancien hôtel Ninane.
Ce bâtiment situé quai de l’Ourthe fut autrefois un hôtel très réputé. Texte d’Emile Detaille paru dans « Les Echos de Comblain » en 1950.
Le bâtiment connu de nos jours sous le nom de maison Rouffignon fut jadis un hôtel très réputé. Ainsi l'atteste une inscription armoriée se trouvant sur le linteau de l'ancienne porte d'entrée, ce bâtiment fut construit en 1700 par S. Hardy, greffier de Comblain. Le musée local possède dans ses archives maints documents écrits et signés de la main de ce personnage, qui fut donc secrétaire de notre Cour de Justice. De leur côté, les Archives de l'Etat à Liège conservent trois liasses de documents relatifs à une affier de faux-monnayage dans laquelle il fut impliqué.
Nous ne savons pas quand l'hôtel ouvrit ses portes mais la maison fut une auberge dont la clientèle était en majeure partie constituée par les bateliers de l'Ourthe. Le plus ancien hôtelier dont Mme Rouffignon connait le nom fut son arrière-grand-père, Henri-Sébastien Ninane, dont elle garde deux souvenirs : un portrait, dessiné par une main sûre, et une caisse d'horloge portant la date de 1807 et les initiales "H.S.N".
Ninane épousa Barbe Pirotton, qui lui donna plusieurs enfants dont six filles, parmi lesquelles Arnoldine, grand-mère de notre correspondante. La famille possédait à Comblain et à Géromont divers terrains dont l'ensemble constituait un "bien de deux chevaux", c'est-à-dire de 15 à 20 hectares, qu'elle cultivait au profit de l'hôtel. Celui-ci se composait de deux parties. Celle de droite (s'entend en regardant la façade) avait été exhaussée et constituait l'hôtel proprement dit : cuisine, salle à manger et chambres à coucher. La moitié de gauche, moins haute qu'actuellement, comprenait en ordre principal les écuries. Selon l'expression d'alors, on logeait chez Ninane "à pied et à cheval".
En 1815, des officiers de l'armée impériale autrichienne descendirent à l'hôtel mais n'y firent pas un long séjour car une estafette leur apporta l'ordre de partir d'urgence pour Waterloo. Nnane en fut content car les passages des troupes et les assiduités de certains officiers hébergés chez lui l'avaient obligé à cacher ses filles pendant quarte jours.
En 1837, le docteur Bovy, l'auteur connu des "Promenades historiques dans le pays de Liège", passa la nuit à l'hôtel. Voici en quels termes élogieux il s'exprime : "Nous allons chez M. N... il est de petites villes où l'on ne trouverait pas un hôtel aussi confortable et des hôtes aussi raisonnables quant au prix".
L'an 1844, Henri-Sébastien fit planter devant son établissement la croix et le charme qui y existe encore de nos jours. L'imposant socle de la croix porte cette inscription : L'AN 1844, Mr HENRI SEB. NINANE A FAIT ELEVER CE MONUMENT A L'HONNEUR DU CHRIST D.O.M. Quant au charme qui se trouve derrière la croix, et qui a également atteint l'âge vénérable de 106 ans (en 1950), il étale une rare magnificence et force l'admiration de tous. On peut voir aussi, rue du Centre, sur le mur clôturant la propriété, un bloc de granit plus ou moins cubique, qui fut jadis couronné d'un crucifix en fer. Cette pierre qui présente une belle "potale" ayant contenu une figuration de St-Donat porte ce texte gravé sous la nichette : ST-DONAT PRESE_RVEZ NOUS DE L'ORAGE, ELEVE SELON LE DE-SIR DE FEU H.S. NINANE. 1849. Ce petit monument fut érigé après que la foudre eut frappé un magnifique noyer situé dans le jardin de l'hôtel. Le souvenir de Henri-Sébastien est conservé dans le nom de la rue privée qu'il créa au sein de sa propriété ; nous voulons dire la rue Ninane qui réunit la rue Sur-la-Fontaine au quai de l'Ourthe (actuelle rue Simonis).
Arnoldine Ninane, fille de l'hôtelier, épousa Philippe Renaville et reprit la direction de l'établissement. Si l'hôtel était toujours plein de monde, nous confie Mme Rouffignon, c'était grâce à la qualité de la cuisine, aux repas copieux, aux prix modérés et à l'amabilité de la tenancière. Le lait par exemple, mis gratuitement à la disposition des pensionnaires et voyageurs.
Notre correspondante qui possède un lot impressionnant d'archives, n'a pas, jusqu'à présent, retrouvé le registre des voyageurs. Elle sait néanmoins que les principaux clients étaient des Anglais et elle connait encore les noms de quelques hôtes de marque. Elle nous les cite au gré de ses souvenirs : Thiriart et Rommelaer, médecins de la Cour ; Marie Tordeur, professeur au Conservatoire de Bruxelles ; l'avocat Vanderplas et sa famille ; deux soeurs du comte hongrois Louis de Stainlein ; la comtesse de Comblain et son fils Herman, lequel écrivait en 1876 que sa maman avait trouvé Comblain charmant, son air délicieux, l'Hôtel confortable et les habitants sympathiques ; le docteur Haman, de Bruxelles, qui modelait des statuettes avec de la terre prélevée à Mont et qui laissa à ses hôtes trois petites oeuvres dont l'une représentait une femme éplorée penchée au-dessus d'une tombe ; S.E. le cardinal Lavigerie, primat d'Afrique qui, vers 1887, fit un séjour à l'hôtel avec 25 consuls généraux et ambassadeurs accompagnés de trente noirs rachetés à un marchand d'esclaves (on raconte qu'à cette occasion, Mme la comtesse de Comblain commanda 25 quarterons d'oeufs) ; l'écrivain flamand Henri Conscience ; l'écrivain français Alexandre Dumas fils, etc.
La dernière tenancière fut la mère de Mme Rouffignon : Alphonsine Renaville qui cessa l'activité de l'hôtel vers 1950, lors de son mariage avec Mr Louis. Il existerait un vieil écrit de famille où il serait manifesté le désir de voir le descendant ériger chaque année devant la maison, un reposoir pour la Saint-Sacrement. Ce désir a été scrupuleusement respecté jusqu'à présent. Il nous a paru intéressant de sauver de l'oubli ces quelques notes sur l'historique de la renommée de l'hôtel Ninane. Madame Rouffignon à qui nous adressons tous nos remerciements pour sa précieuse contribution, doit, elle-même une partie de ses souvenirs à Isabelle Paul, la fidèle servante de sa mère.
Source : Emile DETAILLE, L'ancien hôtel Ninane, à Comblain-au-Pont, Echos de Comblain, n°12, décembre 1950, p. 94 et 95.
