Le petit pont de bois du Pont-de-Sçay
Il fut d'abord appelé le pont du Rivage.
S'il faut en croire une légende bien naïve, le pont du Pont-de-Sçay aurait été construit dès le début de la période romaine. Nous allons nous permettre de rappeler en substance le récit que nous avons déjà publié dans nos "Echos" en septembre 1946, page 7.
Pour le passage de ses troupes, César résolut de construire un pont digne de lui et qui porterait son nom. L'ouvrage était déjà réalisé à moitié lorsque, nuitamment, des unités gauloises dissimulées dans les halliers du Chession surprirent les Romains et les mirent en fuite. Quand les Romains revinrent en nombre pour terminer l'ouvrage, ils se contentèrent de l'appeler "Pont de Cé..."
C'est sous cette dénomination et cette orthographe que nous pouvons voir au Musée une gentille petite aquarelle représentant le pont du Pont-de-Sçay en 1853. C'est un document unique et donc précieux, portant la signature de Charles Rémont, et que le Musée doit à la générosité de M. Léopold Rémont, quai de la Grande-Bretagne, 39, à Liège.
Pour en arriver à la stricte vérité historique, disons tout de suite que c'est dans la lettre du maire Leblanc de Comblain, déjà citée le mois précédent à propos du pont de bois du Cisaiwe que nous trouvons à la date du 29 ventôse an 9 (20 mars 1801), la documentation souhaitée sur le pont du Pont-de-Sçay.
"Le deuxième passage d'eaux de cette commune, c'est le petit pont du rivage, au-dessous de Comblen-au-pont qui est encore établi sur la rivière d'Ourte. Ce pont a été bâti par François Mossai du Liotte, hameau adjacent à la commune précitée, avant la révolution ; et aujourd'hui, il appartient à sa veuve ; les habitans de cette commune ne paye point, parce qu'il y a des fonds laissés pour le passage, pour la servitude et l'utilité des habitans ; il ny a que les cheveaux ou les bêtes à cornes de toutes espèces qui paye ; et le prix et (est) taxé à un sous pour chaque bête ; les cheveaux des étrangers paye le même taux ; les étrangers paye un liard de Liège pour chaque personne ; la rivière peut avoir cent et quarante pieds de large sur quatre et demi de profondeur en eaux basses".
Il n'y a rien d'étonnant au fait que ce petit pont soit appelé "du rivage" et non "du Pont-de-Sçay", puisque cette dernière localité n'a vu le jour qu'après la création de la ligne de chemin de fer de l'Ourthe, commencée en 1864 et poursuivie en 1866 (premier train en août 1866). C'est seulement en 1863 que nous trouvons dans le registre des délibérations de 1855 à 1875 (archives communales) une première mention de "la passerelle connue sous le nom de pont de Say".
La passerelle se trouvait en amont du pont actuel, à hauteur de la croix Foccroulle (rive gauche) et légèrement en aval de la gare de Comblain (rive droite).
M. Hubert Lultz, qui est le plus ancien "Pont-d'Sêtî" et à qui jamais aucun détail touchant son village n'a échappé, retira du sol en 1898 ou 99, lors de l'établissement de la voie vicinale Clavier-Comblain, le dernier gros "pilot d'fâwe" qui constituait l'ultime vestige de la passerelle primitive. Cet ouvrage avait, paraît-il, une longueur de plus de cent mètres et une largeur de 2 m à 2,50 m. Il était construit un peu en biais par rapport à la direction de l'Ourthe et possédait un garde-corps en bois.
Il se composait de deux tronçons distincts.
Le premier dont l'office correspondait au pont actuel, était le plus court et le plus surélevé. Il surplombait la rivière de plus de 2 m. Là où il se terminait sur la rive droite, il fallait bientôt descendre trois marches d'environ 15 cm chacune avant de s'engager sur le grand tronçon beaucoup plus long mais situé à seulement 1,50 m environ de hauteur et passant successivement au-dessus d'une prairie et de l'ancien bras de l'Ourthe que celle-ci réoccupait "âs hautès-êwes".
Ce bras, tari en temps ordinaire et disparu lors de la création de la voie ferrée de l'Ourthe (1864 à 1866) passait au pied de la Heid Leruth et à la base des Tartines, endroits où il reste encore actuellement des "cous d'êwe". Il continuait ensuite dans la direction indiquée par la ligne de chemin de fer, puis obliquait vers le confluent.
A cette époque déjà lointaine, les avaries causées à la longue passerelle étaient rarissimes parce que les mariniers de l'Ourthe curaient régulièrement la rivière et parce qu'en temps de crue ou de "Hirôdèdje" (débâcle des glaçons), les eaux et les "hirôs" disposaient pour s'étaler et s'écouler tout à leur aise, de toute la largeur primitive de la vallée où se trouvait, comme nous l'avons dit plus haut, un "bras" abandonné du cours d'eau.
Après la traversée de la passerelle, le chemin bifurquait. Il y avait "li pazè d'al fouâdje" qui menait vers Oneux et la voie conduisant au passage d'eau de Liotte. Cette voie existe toujours et passe entre le garage Brisbois et la maison Deleuse. Existait toutefois encore au Pont-de-Sçay, et cela depuis des temps immémoriaux, le chemin de Halage de la rive gauche de l'Ourthe (1).
En 1860, 61 et 62, on parla de la création de la route d'Esneux à Hamoir et en 1864, 65 et 66, années de la construction du chemin de fer de l'Ourthe, il fut question de la grand-route "d'Aywaille à Douxflamme" (on ne disait pas encore Pont-de-Sçay) et de la voie qui devait partir de celle-ci pour atteindre Oneux.
Quand, en 1868, fut enfin construite la grand-route de l'Amblève, il fallut relier cette artère à celle de l'Ourthe, d'où la nécessité de remplacer la passerelle "bâtie par François Mossai du Liotte", par un pont de pierre qui serait digne de ces deux grandes voies de communication et serait établi à leur niveau commun.
Telle fut l'origine du pont du Pont-de-Sçay qui sauta le 10 mai 40, à 17h et qui, depuis lors, est remplacé provisoirement (du provisoire qui dure longtemps) par une passerelle en bois.
Rappelons que la dénomination "Pont-de-Sçay" ne peut, à notre avis, qu'être la déformation de "Pont Mossay", devenu "Pont M'ssay", puis francisé en "Pont-de-Sçay" - ce qui ne veut rien dire - parce que le nom primitif s'est estompé. Il n'existe ni sur le terrain, ni au cadastre, ni dans les archives, ni dans les mémoires, aucun lieu-dit portant le nom de "Sçay".
Bref, le village du Pont-de-Sçay peut se vanter d'avoir eu son nom avant même qu'on eut pensé à sa naissance.
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(1) "Li vôye dè cou dè colê" qui longe le flanc occidental de la voie ferrée, ne date que de la construction de celle-ci (1864 à 1866).
Source : Emile DETAILLE, Le petit pont de bois du Pont-de-Sçay, dit d'abord : du Rivage, Echos de Comblain, mai 1955, p. 36 et 37.
