Le Limonaire
Histoire d'un orgue unique au monde.
La firme "Limonaire frères" fut créée à Paris, avenue Daumesnil, en 1840.
A la fin du siècle précédent, lesdits frères étaient les plus grands et les plus connus facteurs d'orgues de l'époque.
Après plusieurs années de recherches, ils mirent au point un nouveau système pneumatique de commande très rapide sur une gamme chromatique. Dès ce moment, les orchestrions furent à même de jouer n'importe quelle oeuvre et la limitation du répertoire put définitivement être dépassée.
Afin de prouver efficacement leur nouvelle invention, les frères Limonaire entreprirent dès 1898, la construction des orgues que nous appelons maintenant le "Limonaire 1900".
La réalisation de leur invention fut une innovation formidable pour l'époque si l'on prend en considération le fait que le phonographe était loin d'être à la portée de tout le monde et que, même dans les villes d'une certaine importance, la musique au kiosque municipal restait la seule distraction dominicale.
Un fait très important allait rendre célèbre ce limonaire qui est maintenant au Pont-de-Sçay : c'était d'abord son énorme prix de revient qui dépassait le double du prix de vente d'un orchestrion de série. C'est ensuite, et surtout, le fait que jamais un second appareil de ce genre ne fut fabriqué.
Aussi la firme Limonaire conserva-t-elle cet exemplaire unique pour sa propre réclame et publicité.
C'est à ce titre qu'il fut présenté aux expositions universelles de Paris, en 1900 et de Bruxelles en 1905, où il remporta plusieurs médailles d'or.
Nous avons parlé à M Honoré, 80 ans, qui était présent à l'inauguration du nouvel établissement "Au Limonaire 1900" et qui, jadis, fut gamin d'atelier chez lesdits facteurs d'orgues, alors qu'il n'avait que 9 ans.
"La particularité de cet orchestrion, nous dit Mr Honoré, réside dans le fait que chaque instrument a sa soupape et que tout le système, tout le mécanisme, en sorte, est très coûteux.
Certes, les Limonaire ont fabriqué beaucoup d'orchestrions portant leur nom; ils en ont même expédié en Angleterre qui avaient 17m de long, mais leur prix de revient n'égalait pas celui du Limonaire que vous avez devant vous. En résumé, l'orchestrion qui est maintenant à Comblain n'était pas à vendre ; les frères Limonaire le considéraient comme un chef-d'oeuvre et il est à se demander comment, après plusieurs voyages à Paris ; Mr Gustave Renard, industriel forain à Bressoux, parvint à acquérir le fameux appareil qui, quelques mois auparavant avait fait sensation à Bruxelles et lui avait causé une si forte émotion".
Mr Gustave Renard plaça son limonaire dans son grand manège de balançoires où les orgues connurent un succès formidable dont peuvent encore témoigner avec enthousiasme beaucoup d'anciens.
En août 1914, début de la première guerre mondiale, Mr Renard ne voulut pas évacuer comme tant d'autres à cause de son orchestrion qu'il prit soin d'emmurer au fond d'un petit atelier. Mais le jour de l'armistice, le 11 novembre 1918, il sortit le limonaire de sa cachette et l'amena à Liège où il joua la Brabançonne alors que l'occupant était encore dans la ville.
Les orgues commencèrent alors tout doucement une vie à laquelle les frères Limonaire n'avaient pas voulu les destiner : elles allèrent de champ de foire en champ de foire et connurent dans notre région un succès retentissant.
Mr Gustave Renard, né en 1854, décéda en 1941. Entretemps son fils Albert (1889-1946) avait repris le "Limonaire" que la seconde guerre mondiale surprit au centre d'un petit train Lilliput, attraction pour enfants.
Le Limonaire se tait alors de 1940 à 1945 et subit d'importants dégâts. Son propriétaire, malade, le revend ainsi que le matériel du train Lilliput. Les nouveaux propriétaires commencent à exploiter le train pour enfants, mais l'orchestrion, remisé dans sa remorque, trouve l'oubli dans un coin du terrain où il reste à l'abandon pendant 20 ans...
En février 1965, MR Raymond Bovy, de Chênée, neveu d'Albert Renard, retrouve le "Limonaire", le rachète et le ramène dans sa ville où il trouve refuge dans l'atelier d'un parent; Là commence un travail de bénédictin pour la compréhension des secrets du système Limonaire. Mr Bovy est profane en la matière. Qui l'aidera ? C'est alors qu'il parvient à découvrir l'adresse de Mr Honoré, un des anciens ouvriers de la grande manufacture parisienne (fermée vers les années 1827-28). Mr Honoré est tout heureux de revoir le "Limonaire" à la construction duquel il a participé. Aussi met-il tout en oeuvre pour réparer et refaire fonctionner les orgues dans leur finesse première. Hélas, on oublie vite, et malgré son ancienne expérience, Mr Honoré se voit contraint de démonter 4 fois le "Limonaire";
Le travail de remise en ordre dura 71 jours et plus de 700 heures.
Enfin, le 11 août 1965, le Limonaire fut complètement restauré. Il a retrouvé sa jeunesse, sa ...joie de vivre et il claironne de ses 150 instruments comme il le faisait à Paris en 1900.
Les morceaux de musique qui constituaient son répertoire à l'époque sont également intacts. Ils furent arrangés par des spécialistes qui ne négligèrent rien pour mettre en valeur totale la grande capacité musicale de l'orchestrion.
Celui-ci fut alors exhibé sur les champs de foire dans un camion-kiosque.
En 1965, le limonaire remporte à Nimègue (Pays-Bas) un grand prix international.
En 1966, il reste à Comblain pendant toute la période de "Ville-Vacances".
Mr Bovy, qui est un peu comblennois et reconnait à nos sites un pittoresque incontestable, cherche à s'installer chez nous où l'occasion lui est donnée d'occuper la salle Lallemand, au Pont-de-Sçay.
Et c'est dans cette salle, à la place de l'ancienne scène, que trône actuellement sous un dais de bon goût, le "Limonaire 1900" de Paris, pièce unique et toujours prête à évoquer la belle époque.
La salle, complètement restaurée et rénovée, est agrémentée de six grandes statues de femmes, brandissant des flambeaux munis chacun de six lampes. Ces statues proviennent du "Kursaal" d'Ostende où, cette année même, elles ont participé à une rétrospective du début du siècle.
La salle servira de café, de salle de danse et, à partir de Noël, constituera le plus vaste restaurant de la commune : 54 places seront disponibles dans le café même et 240 dans la salle qui pourra être louée pour des banquets, des congrès, des séances, etc...
Source : Emile Detaille, "Les Echos de Comblain" décembre 1967.
