La salle l'Alliance
Les Sans-Soucis et leur Cercle l'Alliance. Texte d'Emile Detaille dans "Les Echos de Comblain" en juillet 1946.
C'était en été. La vesprée descendait dans toute sa splendeur. Sept jeunes gens d'Oneux se promenaient dans les rues et venelles du village, contents de se retrouver après les heures de travail et de causer de toutes ces choses qui sont l'apanage de la jeunesse.
Soudain, ils s'arrêtèrent et interrompirent leur conversation pour écouter la voix merveilleuse d'une jeune fille qui, assise à sa fenêtre grande ouverte, modulait une délicieuse chanson où triomphait l'amour, la jeunesse et le soleil.
"C'est vraiment dommage", s'écria l'un d'eux, "qu'il n'existe pas au village une troupe d'acteurs et de chanteurs pour faire fleurir un art qui est une nécessité pour les jeunes gens et un agrément pour tous; mais voilà ! Rien n'existe..."
Jean Thys, qui était dans le groupe, proposa à ses six amis une réunion chez lui. Sa maman réserva le meilleur accueil aux suggestions qu'on lui présentait et conclut par ces mots : "C'est bien mais vous ne ferez pas de la politique n'est-ce pas; vous resterez ainsi de bons amis et votre succès vous attachera indéfectiblement à votre oeuvre; vous l'aimerez aussi jalousement que certain meunier aima son moulin de Sans-Soucis".
Le dimanche suivant (on était au mois de juillet de l'an 1896), nos jeunes dévoués se retrouvèrent chez la Veuve Guillaume Thys. Ils n'étaient plus sept... Dix nouveaux adhéraient à leur mouvement et s'engageaient à mettre tout en oeuvre pour une réussite brillante.
C'est un agréable devoir pour nous de rappeler les noms des sept premiers fondateurs. Quatre d'entre eux ne sont plus: DAMBERMONT Achille, DAMBERMONT Alphonse, THYS Joseph et THYRION Joseph. Les trois survivants sont tous plus que septuagénaires : Jean SIMON (actuel président), Jean THYS (habitant Kin-Aywaille) et Camille LECOQ (demeurant à Herstal).
Le groupement dramatique devint aussi dès le début une société chorale. Le zèle qui fut déployé dans chaque section fut tel qu'aux fêtes de Noël 1896, la première représentation théâtrale eut lieu sur... le plancher de chez Roydeaux.
En 1897, la Société eut son drapeau et elle voulut tout de suite participer aux festivals qui, à cette époque, attiraient toutes les sociétés des environs. Elle décida d'être présente à une fête à Hamoir. Oui ! Mais ! Il y avait un "mais", en effet. Quelle pauvre figure allait faire la jeune troupe avec son drapeau "sentant encore le magasin" et côtoyant des dizaines d'emblèmes garnis de nombreuses médailles rappelant autant de distinctions obtenues ?
"Ca n'est rien " s'écria Maman Louise (nous voulons dire Madame Thys) "Vous allez aussi avoir votre médaille pour partir ! Je vais accrocher à votre drapeau celle que vient de gagner mon taureau à Xhoris. Et la distinction fut hissée au sommet de la hampe et promenée triomphalement à Hamoir.
Peu de temps après la fondation de la société, les membres portèrent une casquette rouge vif où ils firent figurer trois "S" (Société Sans-Soucis). Ainsi coiffés, nos amis allèrent un jour en excursion sur les bords de la Gileppe. Alors qu'ils contemplaient le célèbre barrage, un orage d'une violence inouïe se déchira soudain et les jolis couvre-chefs rouges maquillèrent la face de nos "Sans-Soucis" dont la fierté fut bien rabattue.
On était à l'époque où le socialisme naissait et lorsqu'arrivés à Verviers nos jeunes gens s'apprêtèrent à descendre du train, ils furent, à cause de leur teint, de leur casquette et des lettres qu'elles portaient, refoulés dans leurs compartiments d'où, malgré l'ampleur et la tonalité de leurs protestations, le chef de gare ne leur permit jamais de sortir.
Revenons à leur activité théâtrale. Au début, les "Sans-Soucis" jouèrent en français les grands succès de l'époque (diction confiée à Mr Méan).
Le besoin d'une salle convenable se fit sentir de bonne heure et dès l'année 1898, les "Sans-Soucis" donnèrent leurs représentations au Pont-de-Sçay, dans la salle Gilles qu'ils ne devaient quitter qu'après la première guerre mondiale.
Ce fut à cette époque qu'Oneux tenta de réorganiser sa fête locale, mais bientôt, il s'avéra impossible de trouver une salle. Un comité comprenant des "Sans-Soucis" et d'autres personnes, se constitua pour mettre sur pied une guinguette, laquelle dès l'abord, remporta un succès tel que le nouveau comité conçut l'idée d'acheter une salle. Et effectivement, on vit bientôt la population d'Oneux se mettre à la besogne. Cette même population qui, en 1850, avait bâti son église à la corvée, se mit de nouveau à extraire des moellons, à les épincer, à véhiculer du sable, etc... En 1921, le "Cercle l'Alliance" était né.
Comme parmi les membres du comité, il se trouvait une majorité de "Sans-Soucis", la nouvelle salle ouvrit ses portes toutes grandes à la société dramatique du même nom. En 1922, la fusion se réalisa entre les "Sans-Soucis" devenue Société Royale et le "Cercle l'Alliance".
Au début, la salle n'était pourtant pas un modèle du genre : les murs n'avaient aucun revêtement, le toit était en tôle (récupération de guerre) et lorsque la pluie crépitait, le vacarme était tel que les acteurs dont la voix était totalement couverte, paraissaient jouer une pièce pantomime. A ces inconvénients, il fallait ajouter : pas de corps de logis, le cauchemar d'une grosse dette, mais, planant au-dessus de tout cela, un immense espoir, que dis-je, une certitude en des jours meilleurs.
Ce furent de durs moments dont le comité de la dramatique, avec le concours admirable de tous ses membres, triompha surtout en se constituant en société sans but lucratif.
Un pas pénible mais capital venait d'être franchi; une ère de prospérité allait désormais s'ouvrir. Le bon temps était arrivé et on ne s'en rendait pas compte.
Au cours de la guerre de 1940-45, de nombreuses festivités furent données, non au profit de la caisse de la dramatique, mais pour le bénéfice exclusif des prisonniers d'abord, des déportés et réfractaires ensuite.
Avec le concours de toute la jeunesse restée au village, plus de cent mille francs de recette furent ainsi consacrés à ces oeuvres si magnifiques de charité et de solidarité.
A l'heure actuelle, le "Cercle l'Alliance" compte 128 membres et se compose de 4 groupements consacrant intégralement leurs recettes à l'agrément et aux bonnes oeuvres :
1) LES PETITS, acceptant les enfants soumis à l'obligation scolaire (jusque 14 ans). Ils ont leur président, leur caisse et leurs assemblées.
2)LES ESPOIRS, jeunes adolescents de 14 à 18 ans.
3) LES DEMOISELLES
4) LES ANCIENS, réunissant les vrais "Sans-Soucis".
Aussi, combien sont-ils fiers ces vieux membres de se retrouver dans leur salle avec leurs enfants et petits-enfants pour discuter de choses saines, honnêtes, formatrices et récréatives tout en respectant les opinions de chacun.
Quelles sont les caractéristiques des groupements du "Cercle l'Alliance" ? Chaque membre démarre toujours sans rechigner. Il démarre encore, même quand "i n'pou pu hope". Il ne travaille pas seulement avec goût mais avec acharnement, ayant, malgré son nom, le souci constant de vivre pour son oeuvre et avec son oeuvre.
Le 30 juin 1946, les "Sans-Soucis" célèbreront le cinquantenaire de leur existence et le 7 juillet suivant, leur "Cercle l' Alliance" fêtera le 25e anniversaire de sa fondation. A ces occasions, où les "Petits Sans-Soucis" pourraient aussi exalter leur joie de voir leur section atteindre ses 20 ans, des festivités, jamais vues à ce jour, revêtiront un relief et un faste exceptionnels. Chacun comprendra qu'il ne s'agit pas ici de réjouissances ordinaires, mais bien de grandes fêtes de famille embrassant tout le village.
Des programmes seront envoyés à toute la population de la commune qui est cordialement invitée.
Oneux est un village où l'on s'entend à merveille et où l'on sait s'amuser. Nous ne doutons pas un seul instant de l'immense succès que remporteront nos amis.
Nous tressons une couronne aux vieux fondateurs des "Sans-Soucis" et de "L'Alliance ainsi qu'à tous ceux qui, jusqu'à nos jours, ont continué leur oeuvre avec la même passion, la même compétence et toujours une issue aussi heureuse.
Nous congratulons la population toute entière pour sa collaboration totale à l'oeuvre de ses dévoués "Sans-Soucis".
Source : Emile Detaille dans "Les Echos de Comblain" de juillet 1946.
