Une villa romaine au Raideux

Article d'Emile Detaille suite à la découverte d'un villa romaine au Raideux.

Informations

Sachant que le Condroz a été particulièrement riche en villas romaines, nous nous étions toujours dit que si l'on "voulait" un jour découvrir du romain chez nous, il faudrait d'abord songer à explorer le plateau du Raideux, puis celui de Mont. C'est que nos ancêtres gaulois, les Condruses, ont accepté les Romains sans combattre (53 avant J.C.) et que ceux-ci se sont installés chez nous plus nombreux et dans une plus grande quiétude, sur un sol relativement riche. L'attrait de la bonne terre a toujours été primordial.

Nous savions qu'une tradition prétend que le Raideux et le village disparu de Mont sur la Heid, au-dessus des Roches-Noires, doivent leur origine à une demeure romaine et que plusieurs chemins du Raideux et du Petit Mont ou Mont sur la Heid sont dits romains. Mais qu'y avait-il de vrai dans cette tradition ? Nous la prîmes pourtant pour une excellente présomption.

Le village de "Mont so l'Hé" était suspect. On y signale bien une ancienne friche où deux Montois retrouvèrent de nombreuses pièces d'or ; on y révèle bien des fondations et des puits anciens. Mais ne sont-ils pas les derniers témoins de ce petit hameau qui, le 17 septembre 1794, fut rasé par les Autrichiens tirant le canon des hauteurs de Douxflamme sous Fraiture ?

Cependant, quelques années avant la guerre de 40, on avait signalé au Petit Mont de fort vieilles tombes, des débris de poteries vraisemblablement romaines, un petit morceau de bronze portant des ornements linéaires et une hache en fer, découvertes auxquelles participa directement notre concitoyen M. Fernand Gavage, instituteur à Mont. Lorsqu'en août dernier, nous fouillâmes encore au même endroit, nous relevâmes d'antiques fondations à côté desquelles et sous lesquelles gisaient de petits débris de tuiles romaines.

Il parait d'ailleurs que de tels morceaux de tuiles émaillent le sous-sol d'une prairie que nous comptons explorer plus tard.

Mais revenons au Raideux où nous venons de découvrir une villa romaine. Le jeudi 9 septembre écoulé, recherchant des silex préhistoriques au sommet des Roches-Noires, j'eus l'occasion de mettre à la torture de mon éternel questionnaire sur les vieilles choses, un brave Montois au travail de sa terre. "Dites-moi maintenant cher monsieur - c'est ma dernière question - si jamais rien ne vous a intrigué dans le terroir que vous connaissez si bien."

-"Ayant longtemps travaillé au Raideux, me répondit mon interlocuteur, je me suis toujours demandé, et M. Delonneux aussi (M. Delonneux était le propriétaire du Raideux) pourquoi l'on rencontrait tant de "tûlês" au "Rontchi". En entendant ce mot qui est exactement le latin "tegula" c'est-à-dire "tuile", en voyant l'index et le majeur du laboureur joints pour m'en indiquer l'épaisseur, j'eus la conviction et presque la certitude que le laboureur me signalait l'emplacement d'une villa romaine. 

Et le dimanche suivant, je partais vers le "Rontchi" par les grottes de Comblain. Arrivé au lieu-dit "fièr a wafe", je découvris les premiers morceaux de tuiles; je les identifiai à l'instant comme étant romains. Je continuai ma marche pénible dans les labours et arrivai "al djustice" où M. Gavage lui-même avait déjà entendu dire qu'il s'y trouvait de nombreux débris de "briques". Les morceaux de tuiles y étaient très nombreux. Je poussai jusqu'au "Rontchi" : toujours des tuiles et du mortier romains. J'étais sans le moindre doute, sur l'emplacement d'une villa. J'alertai aussitôt le Musée et le S.I.T. de Comblain. Les reconnaissances et recherches commencèrent et se poursuivirent à une cadence rapide; Mais où étaient les substructions ? Il fallait les trouver dans le sous-sol par des coups de sonde et les chercheurs vous diront si c'est gai et facile de travailler dans une terre dure et sur une aussi grande superficie où rien n'indique la présence de murailles. Nos fouilles du jeudi et du samedi après-midi nous livrèrent des débris de tuiles à rebords (tegulae), des tuiles faitières, des restes de canalisation, des déchets de briques, du mortier blanc ou rosé, de petits  galets de rivière, des tessons, très nombreux, de poterie les plus diverses quant à la pâte, la texture, l'épaisseur, la couleur, le vernis, les formes, les ornements linéaires, les scènes allégoriques, telles le gros bébé nu et joufflu à la corne d'abondance sur de la poterie sigillée; de la chaux, du bois calciné, des scories, des ossements presque pétrifiés gisant entre deux petites rangées de dalles de grès; des clous, un fragment de plomb, une petite pierre à aiguiser, une palette à fard... tout ceci à 50 cm de profondeur.

Le jeudi 14 octobre, je reçus la visite des dirigeants de l'Institut Archéologique liégeois. Mlle la Conservatrice examina les débris de poteries et en conclut que la villa du Raideux datait du 2e ou 3e siècle après Jésus-Christ. Ensuite, nous nous rendîmes à l'endroit de nos sondages.

Au moment où nous arrivions, nos courageux chercheurs bénévoles travaillaient à dégarnir la première muraille que M. Gavage avait eu la chance et l'honneur de découvrir. Grâce à la sonde, il ne nous fallut pas 5 minutes pour retracer sur le sol le pourtour d'une pièce de 12,10 m sur 7,65 m. Au surplus, d'autres murs et d'autres pièces viennent d'être retrouvés et les travaux vont pouvoir entrer dans une phase nouvelle.

Dès à présent, grâces soient rendues  à MM. Van Zuylen, Pahaut et Motkin qui, dès les premiers jours, nous ont autorisés à prospecter la terre désormais historique du plateau montois; et tout spécialement à ceux qui n'ont jamais ménagé leurs efforts tenaces et non rétribués (si ce n'est par la joie des trouvailles) dans le dur sous-sol du Raideux : Messieurs Lucien Bry, Fernand et Lucien Gavage, Charles et Guy Lefils et Jean Nivarlet.

De grand espoirs nous sont permis : voici encore des débris de plomb, de bronze, de poterie noire pré ou post-romaine, un reste mutilé d'égouttoir (?) en pierre, un tronçon de fût de colonne, des silex préhistoriques taillés qui pourraient indiquer la présence proche d'un fond  de cabane néolithique. L'aire de dispersion des débris de tuiles est en outre très vaste et il semble que l'on soit loin d'avoir tout retrouvé. Il y a mieux : en 1836, on découvrait à 200m de "notre" villa, dans une petite sablonnière déjà située sur Anthisnes, le fameux aquamanile en bronze, rehaussé de reliefs des plus artistiques, qui est considéré comme l'une des plus belles pièces de la Belgique romaine. Il est logique de croire que cette pièce provient de la villa du Raideux; ses habitants craignant une invasion barbare, ou la fuyant, auront enterré non loin de chez eux et à l'ouest, direction de l'exode, dans un endroit facile et aisément repérable, la pièce qu'ils considéraient comme la plus belle de leur foyer. Il est impossible d'admettre, jusqu'à présent du moins, qu'un habitant d'une villa d'Anthisnes soit venu vers l'est, à la rencontre des Germains (car c'était déjà eux alors) enterrer loin de chez lui et au vu et au su des gens de la villa du Raideux, le joyau de son mobilier. Dès lors, on peut admettre que l'aquamanile provient du Raideux et que cette  villa a pu être cossue et somptueuse. D'ailleurs, elle livre beaucoup de sigillé (poterie de luxe) et des morceaux de plomb et de bronze. Sa superficie augmente au surplus au fur et à mesure que les fouilles se poursuivent.

Un autre fait très curieux et très important. On a souvent remarqué que les villas sont à la limite de deux communes. Or, le premier cadastre date du temps des romains et il est plus que probable que les limites d'Anthisnes et de Comblain à l'endroit où nous sommes, sont celles qui il y a 1600 ou 1700 ans, furent celles de la propriété de la villa du Raideux. Ceci est tellement vrai que, dès que l'on quitte le territoire d'Anthisnes, on commence à recueillir les premiers débris de tuiles.

La villa, comme la plupart de celles de chez nous, aura été détruite lors des invasions germaniques des années 257 ou 275 (Alamans, Francs). Nous relevons le plan précis de la villa au fur et à mesure des trouvailles et tâcherons ultérieurement de retrouver la destinée de ses différentes pièces.

Notre trouvaille a le mérite, disons-le nous-même, d'avoir montré que la civilisation de Rome a pénétré de bonne heure chez nous. Déjà, beaucoup de concitoyens s'intéressent à la villa et la visite qu'ils lui ont faite leur a permis de nous révéler d'autres endroits où, tant dans notre commune que dans les communes voisines, tout porte à croire qu'il pourrait très bien  se trouver encore du "romain". L'avenir, vraisemblablement, nous le dira.

Source : Emile Detaille, "Les Echos de Comblain", novembre 1948.

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