Une étude sur l'évolution de l'habitation rurale à Mont.
Etude réalisée par Fernand Gavage.
Au cours des journées pédagogiques de Comblain-au-Pont, Mr Fernand Gavage, instituteur à Mont, a exposé comment, par l'observation de neuf maisons de la localité, il a esquissé une période de l'histoire de l'habitation et fait comprendre à ses jeunes élèves la notion de progrès, d'hygiène et de confort.
Nous lui avons demandé de nous faire part également des constatations auxquelles il est arrivé et c'est avec un grand plaisir que nous publions son étude sur ce sujet qui, avant lui, n'avait suscité la curiosité de personne.
Cette étude de la maison rurale devrait, sans retard, être étendue à toute notre commune, car les vieilles maisons disparaissent les unes après les autres ou sont remaniées à un point tel que leur physionomie primitive, leur ordonnance et leur disposition intérieure sont totalement bouleversées ou perdues.
Nous regrettons de ne pouvoir illustrer le texte de M. Gavage par les croquis simples mais lumineux et charmants qui accompagnent ses notes, mais nous avons la certitude que son exposé palliera cette lacune.
E. Detaille
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Les maisons que j'ai étudiées dans le détail sont au nombre de neuf. Bâties à des époques diverses, elles présentent des différences de plan, de structure, de matériaux et d'aménagement intérieur.
Elles sont autant de jalons marquant l'évolution lente mais continuelle de la maison vers un mieux-être général.
Ces vieilles demeures, situées en plein village et étudiées dans leurs principales caractéristiques sont, dans l'ordre chronologique, les suivantes :
1) Une ancienne habitation, sans millésime, servant actuellement de remise et appartenant à M. Valentin Delgombe.
2) Une petite maison, également sans date, utilisée présentement comme fournil. Les vieux du village y ont connu comme derniers habitants "li vî Bodson" et sa femme "Mimine". (Propriétaire actuel : M. Georges Reisch)
3)Une demeure croulante, sans date (M. G. Ballaux).
4) Une autre maison, également en ruine et abandonnée, n'arborant aucun millésime (feu Jean Dawant).
5) La ferme Motkin (lieudit "al cinse") bâtiment trop cossu pour la présente étude mais dont certains éléments architectoniques seront d'un précieux appoint.
Cette ferme porte, à deux endroits différents, le millésime 1770.
6) La maison Joseph Hubert, bâti vers 1800; actuellement inhabitée mais utilisée comme débarras.
7) La maison Victor Malemprée-Lepouce, habitée. Elle porte la date de 1967.
8)La maison veuve Léon Brisco, également habitée et construite en 1876.
9) Enfin, la maison Victor Piret, érigée en 1909.
J'ai étudié tout d'abord LA SITUATION de ces maisons et suis arrivé à cette constatation que les plus anciennes sont construites à peu près au sommet d'un versant de coteau (comme la villa romaine du Raideux) et toujours en retrait de la route.
Pour accéder à ces demeures, il faut donc quitter la voirie vicinale et s'engager soit dans une cour rectangulaire ou dans une ruelle privé formant impasse. Ruelle ou cour sont créées perpendiculairement à la route.
Cette même constatation peut être observée dans d'autres villages et notamment à Géromont et à Comblain.
C'est en vain que nous avons questionné les vieux de la localité sur les motifs qui faisaient bâtir nos aïeux à quelque distance de la route et perpendiculairement à celle-ci. Des lecteurs des "Echos" en connaîtraient-ils les raisons ou auraient-ils des suggestions à faire à ce propos ? J'ai constaté que c'est seulement à partir de 1867 que les habitations commencent à se trouver à la route.
1867 est le début d'une période où, grâce aux trains de l'Ourthe et à l'exploitation rationnelle de ses carrières, Mont va connaître une ère de développement remarquable et rapide.
J'ai enfin remarqué que presque toutes les vieilles maisons sont isolées. Lorsqu'elles sont accolées (maisons 3 et 4), elles le sont seulement par deux.
Aucune des maisons étudiées n'a, au surplus, la moindre annexe. Les maisons 8 et 9, quoique relativement jeunes, sont dans ce cas. Leurs annexes sont apparues ultérieurement.
La situation des maisons entraine la question de l'ORIENTATION. La plupart du temps, la façade est tournée vers le levant ou le midi. Seule, la maison n°4 regarde l'ouest. A partir de 1867, date mémorable pour Mont, comme je viens de le dire, l'orientation des constructions, tout comme la situation des bâtiments eux-mêmes, est conditionnée uniquement par la route.
Sur quel PLAN la maison Montoise est-elle bâtie ?
Nous retrouvons partout la forme rectangulaire qui est déjà celle de la villa romaine du Raideux (53m x17m), elle-même composée de deux parties rectangulaires ayant, semble-t-il servi, l'une d'appartement et l'autre de dépendance agricole (granges, étables, etc...)
Les DIMENSIONS des maisons vont graduellement en progressant : 4,80m x 3,80m pour la maison n°1 ; 7,45m x 5,40m pour la maison n°9.
La hauteur des pièces augmente, elle aussi, progressivement : elle passe de 2,10m (n°1) à 2,65m (n°9).
Les PIECES. Les vieilles maisons n'ont pas d'étage, mais seulement un grenier. Il nous faut de nouveau attendre l'année mémorable de 1867 pour voir l'étage faire son apparition à Mont.
La disposition de l'aménagement des pièces permet de se faire une idée des différentes étapes parcourues dans la lente évolution de l'habitation.
1. Une pièce unique ou deux pièces accolées surmontées d'un grenier.
La remise de M. Valentin Delgombe paraît être le prototype des premières habitations construites en pierres. Elle se compose de deux pièces accolées en façade et surmontées d'un grenier auquel on accède par une simple échelle.
La première pièce ne comporte d'autre ouverture que la porte ; la seconde est éclairée par une lucarne que l'on peut obturer par un volet intérieur en bois. L'âtre dont la hotte est faite en clayonnage, est situé dans le mur de refend (séparation). Le plafond présente une poutre et des solives nues ; quant au pavage, il est constitué e dalles en grès non équarries ; les murs, grossiers, portent quelques traces d'un léger crépi.
Le fournil de M. Reisch apporte une certaine amélioration en ce sens que l'unique pièce du rez-de-chaussée possédait, en plus de la porte, une lucarne donnant sur les jardins. Les restes en sont encore visibles dans la fenêtre actuelle. Dans la façade en pignon, s'ouvre une petite baie à cadre en bois qui donne jour au grenier et qui se ferme par un volet intérieur ; c'est déjà un acheminement vers l'étage.
2. Les chambres "pindices".
Avec les maisons de MM. Ballaux et Dawant, apparaissent la cave et la chambre "pindice".
La cave est taillée dans le schiste. La voûte épaisse, faite de maçonnerie encastrée entre de grosses poutres, repose sur le schiste ; elle montre encore l'emplacement de la trappe qui y donnait accès.
La chambre "pindice", située au-dessus de la cave, est surélevée par rapport à la première pièce ; elle est plus basse que celle-ci et, pour y pénétrer, il faut gravir quelques marches situées d'un côté de l'âtre. De la chambre "pindice" on atteint le grenier par quelques autres degrés placés de l'autre côté de l'âtre.
Cette disposition n'est pas toujours respectée ; dans certains cas on aborde le grenier par une ouverture agencée dans le plafond de la première pièce, comme précédemment. Deux chatières disposées dans le chaume du toit éclairent le grenier.
Ces maisons accolées sont séparées par une cloison en clayonnage (fèssièdje).
Le progrès se manifeste en outre par l'apparition des fenêtres : une à chaque pièce (0,52 x 0,85) avec cadre en bois et 4 carreaux, à la maison Ballaux ; la maison Dawant en compte deux à la première et 3 à la deuxième (0,58 x 1,07). Les montants, faits de trois pièces, et les linteaux sont en pierre de taille. Elles ont 6 carreaux et sont munies de barreaux et d'un volet extérieur. Le pavage est constitué de dalles en grès plus ou moins équarries.
Une autre innovation consiste dans le plafond à voûtelettes qui voisine en 1770 avec les poutres et solives nues.
La ferme Motkin, à elle seule, donnerait matière à toute une étude. C'est d'ailleurs une maison trop cossue pour la question qui nous occupe. Mais elle nous révèle qu'à la fin du XVIIIe siècle, la chambre "pindice" est en pleine vogue et qu'elle se reproduit, ici, à l'étage et même au grenier.
A cette époque, l'attique apparait à la porte mais elle en est séparée par une pierre de taille ; elle est défendue par des barreaux, de même que toutes les fenêtres. Notons aussi, pour la toiture, l'emploi de grandes ardoises épaisses et grossières, taillées en demi-lune (hèrbins).
3. "Li halète" et "l'tape-cou".
En 1800 (maison Hubert), l'ère de la chambre "pindice" est close. La cave, creusée plus profondément, permet de bâtir les pièces au même niveau. Elles sont disposées en profondeur et séparées par une cloison en clayonnage.
Dans la première, qui a porte et fenêtre à rue, se dresse la "halète" (échelette) permettant d'atteindre l'ouverture pratiquée dans le plafond et servant d'entrée au grenier. Béante dans la maison primitive, elle se ferme maintenant par une trappe (li tape-cou).
Dans la seconde, une trappe identique aménagée dans le plancher donne accès à la cave.
L'âtre qui jusqu'ici se trouvait dans le mur de refend, est remplacé par le "djivâ" qui prend place au mur du pignon. Un mur en saillie tient lieu de hotte, deux montants en pierre de taille supportent une tablette également en pierre de taille et placée à 1,80m de hauteur.
On peut y faire un feu ouvert mais souvent le trou de la cheminée d'âtre est bouché par une tôle et l'on utilise le poêle à "sèrène" qui se pose sur une pierre taillée de forme hexagonale.
La poutre et les solives nues sont badigeonnées à la chaux. Le plafond en voûtelettes est-il passé de mode ? Est-ce recul, transition ou pauvreté ? (dans les plafonds en voûtelettes, l'armature du cintre est constituée par des baguettes de cornouiller sanguin dont les bouts s'encastrent dans une rainure pratiquée dans les solives. Dans un autre cas, les baguettes sont fendues et clouées à la solive. Les lattes de plafonnage n'étaient pas encore utilisées ici).
Les dimensions des fenêtres augmentent (0,96 x 1,35) et l'attique à la porte est de mode.
4. "Li mohon èl l'chambe".
L'époque "dèl mohon" et "dèl chambe" se situe à Mont entre 1860 et 1875 (1861-1867-1872).
Bâties en façade, les pièces ont fenêtre à rue ; il faut traverser la première (li mohon) pour pénétrer dans la deuxième (li chambe). L'été on se tient "èl mohon", l'hiver la famille s'installe "èl chambe".
Dans la première pièce, généralement en face de la porte d'entrée, se trouve la cage d'escalier et dans le mur de pignon, le "djivâ" dont la tablette s'abaisse à 1,60m.
Au dallage se substituent les pavés de petit granit sciés et polis à la scierie de Dieupart.
"Li chambe" est planchéiée et n'a pour cheminée qu'un trou circulaire destiné à recevoir le tuyau de poêle (li plate-buse). Le mur de séparation est en briques et la partie supérieure de la porte de communication est en vitrage découpé en carrés et en rectangles par des croisillons.
Les carreaux de coin de ce vitrage sont parfois décorés en bleu ou en rouge.
L'attique apparait à la fenêtre tandis que celle de la porte extérieure s'enjolive de découpures assez fantaisistes.
De même que l'étage, le plafonnage s'est généralisé. Les plafonds de cette époque sont traversés par la poutre maîtresse très apparente.
Nombre d'anciennes maisons ont été transformées à cette époque. On peut les identifier immédiatement à la ou aux quelques marches qu'il faut franchir pour aller "èl chambe".
5. Le vestibule.
Le vestibule médiant apparaît vers 1876 (M. Brisco) et avec lui, les pièces deviennent "li couhène" et "li bèle plèce".
A l'étage, les chambres indépendantes s'ouvrent sur un pallier. L'emploi des madriers amène la disparition de la poutre saillante et donne un plus bel aspect aux plafonds.
En 1909 (M. Piret), le vestibule devient latéral. Les dimensions des fenêtres s'amplifient (1,50 x 1,70) ; les attiques et les battants reçoivent des vitres d'une seule pièce (les croisillons ont disparu). C'est aussi de cette époque que datent les premiers volets mécaniques du village ainsi que les pavés en céramique.
Le souci du beau se manifeste par l'ornementation des linteaux tandis qu'une rosace décore le plafond.
6. Les matériaux.
Dans les anciennes bâtisses, le calcaire, le psammite, voire la dolomie, sont employés comme matériaux.
Grossièrement façonnés, parfois même bruts, les moellons sont utilisés pêle-mêle, sans tenir compte de leur nature, tant dans la façade que dans les pignons.
A dater de 1770, on soigne les façades : tous les moellons sont de même nature et retaillés au "hèrpê" (gros ciseau de tailleur de pierre). En 1867, ils sont épincés (taillés à la pointe) ; ils proviennent de la carrière de petit granit de Mont, qui est alors en pleine exploitation (1). On n'apporte guère tant de soins aux pignons.
Entre 1872 et 1876, on emploie des briques faites sur place.
7. Toitures.
Le chaume disparaît progressivement ; il perdure jusqu'en 1884.
En 1770, on utilise les "hèrbins" (Motkin). On rapporte que la vieille maison qui occupait l'emplacement de la villa de M. Westhoff était couverte de "hèrbins". Elle venait d'être terminée et, à cette occasion, la cheminée s'ornait du bouquet traditionnel à l'arrivée des Français en 1794.
Les ardoises sont employées en 1818 et en 1872, les tuiles hollandaises en 1820 et les hennuyères en 1876.
8. Et l'évolution continue.
Mont n'y participe plus. Le village qui comptait 25 maisons en 1820, s'est particulièrement développé aux environs de 1870. Actuellement, avec ses 117 feux, il reste stationnaire et, sans la crise de logement qui sévit cruellement dans les cités urbaines, bien des habitations seraient inoccupées.
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(1) L'emploi du petit granit est relativement récent. La première carrière de la région serait la carrière des Foxhalles (Pitain) dont la mise en exploitation remonterait à 1834. Les produits étaient chargés sur pontons, c'est à cette circonstance qu'il faut attribuer l'existence de l'aqueduc du Pitain.
Auparavant, d'autres bancs calcaires étaient exploités comme pierre de taille. Pour les bâtisses les plus vieilles du Raideux et de la ferme Motkin, on a utilisé comme matériaux le calcaire à chonetes papilionacea (fossile présentant assez bien l'aspect d'un papillon). Les vestiges des anciennes exploitations de ce gisement se voient encore au lieudit "Sur Grivegnée" (derrière la villa de M. Houssard). Il en existe aussi à la route de Mont (près de la maison Julémont), mais les remblais de la carrière masquent toutes traces d'exploitation come ils recouvraient naguère les restes d'un vieux four à chaux.
Au début du XVIe siècle, Comblain était connu pour ses pierres de taille. En 1534, il a fourni des matériaux pour l'érection d'une nouvelle tour à l'église abbatiale de Stavelot. "Le charriage des matériaux fut opéré par les sujets stavelotains du pays de la pierre de taille : Ocquier, Jenneret, Hamoir, Filot, Xhoris, Comblain, Fraiture, Hony et Ferrières" (W. Legran. "Stavelot, cité de Saint-Remacle". P. 22).
Les psammites (pierre d'avoine) étaient extraites au "Trou Pierre" (Crokâ). "Aux Macrales" et au "Pré de Fagnou".
