Li trîhe âs pèces d'or
Histoire vraie qui s'est déroulée dans le village disparu de Mont sur la Heid (le Petit Mont).
Certains vieux de chez nous disent encore couramment : "Dji m'va d'vins les Monts" là où nous disons simplement : "Dji va è Mont".
La raison en est simple : jusqu'en septembre 1794, il y a eu deux villages s'appelant d'un seul terme "Les Monts", pour distinguer, on disait : "Li grand Mont" et "Li p'tit Mont", ce dernier se dénommait aussi "Mont-sol-Hé" (Mont sur la Heid). Un relevé de 1451 mentionne que l'abbaye de Stavelot-Malmedy possédait entre autres chez nous "Pety mont sour Heid et Gran mont".
D'après la tradition, le "Petit Mont" qui comptait 12 à 13 maisons maximum, fut rasé complètement le 17 septembre 1794, par les batteries autrichiennes établies dans les campagnes de Fraiture, au-dessus de Rivage, Douxflamme et Liotte, lors de la bataille de l'Ourthe et de l'Amblève qui mettait aux prises les Français (républicains ou sans-culottes) installés à Petit Mont et au Chession et les Autrichiens (ou kaiserlicks). Cette bataille faisait suite à celle de Fleurus, allait chasser les Autrichiens de chez nous et nous faire passer sous la domination française.
C'est à cette époque de septembre 1794 que le territoire de la principauté abbatiale de Stavelot-Malmedy auquel nous appartenions depuis mille ans, peut-être, et celui de la principauté épiscopale de Liège, furent rattachés à la Belgique. Dès cette époque, nous fûmes effectivement incorporés dans le Département de l'Ourte (sans h) l'embryon de notre actuelle province de Liège.
Revenons à notre petit village de Mont sur la Heid, qui était situé entre le sommet des Roches-Noires et le château d'eau de Mont, le long de la voie herbue dite "Tîdje dè Mont sol Hé", exactement à l'endroit où ce chemin décrit plusieurs courbes. Les pâturages actuels là où fut le village, regorgent encore de murailles de fondations, de tombes, de puits, de caves, et le sol et le sous-sol, légèrement remués livrent quantité de tessons, de poteries, de clous, etc.
Les propriétaires de ces parcelles savent indiquer l'endroit précis où se trouvent ces ruines, car jadis le soc des charrues heurtait et disloquait lentement les matériaux ruinés.
Effrayés par les bruits de la guerre et sans doute prévenus par la canonnade qui pouvait avoir lieu, des gens du Petit Mont prirent la précaution élémentaire d'enterrer leur pécule à proximité de leur maison, car on ne parlait alors ni de banque ni de caisse d'épargne, ce geste que l'on a vu prendre à toutes les guerres de jadis. Quoi de plus naturel, en effet, que de mettre à l'abri l'argent que l'on a durement gagné toute sa vie et par lequel on veut s'assurer, non seulement une vieillesse exempte de soucis pécuniaires, mais aussi la reconnaissance de ses propres descendants.
Mais on a vu aussi, après chaque guerre et après chaque bataille, que des caissettes ou des pots précieux restaient enfouis parce qu'on ne parvenait plus à retrouver les repères ou parce que les propriétaires avaient péri dans le cataclysme. Plus d'une fois, il est arrivé ainsi que des mains inconnues et bien souvent étrangères, ont exhumé un beau jour, lors de constructions ou d'aménagements, le précieux magot resté sans propriétaire.
Tel fut le cas, vraisemblablement, dans le récit authentique qui va suivre.
A une date qu'il est difficile d'établir, deux frères appelés X... étaient occupés à défricher un terrain vague au lieu-dit corti des vês (courtil ou jardinet des veaux). Tout à coup, l'un d'eux (qui était célibataire) trouva une pièce d'or qui fut examinée longuement.
Nos hommes se remirent au travail, bientôt l'autre frère (qui était marié) découvrit à son tour un jaunet. Ils convinrent de partager les pièces qu'ils pourraient encore découvrir, puis reprirent leur travail avec brio. La casquette de l'un d'eux fut posée sur le sol pour recevoir les précieuses rondelles à se partager la soirée.
Mais il se fit qu'une idée, assez malhonnête disons-le, germa dans l'esprit de l'un d'eux.
Comme il exhumait plus de pièces que son frère, il avait discrètement ramené ses chaussettes sur le bord de son pantalon et, sans lever les yeux, glissait de temps à autre un jaunet dans la bourse ainsi improvisée. L'autre frère remarqua le manège et la conversation prit un ton vif et élevé, s'envenima et dégénéra en propos aigres-doux ; de là à la dispute, il n'y avait qu'un pas. Les défricheurs en vinrent aux mains, puis soudain, celui qui était lésé prit sa houe et en porta un coup si terrible sur la tête de son frère que celui-ci resta étendu sur le terrain.
Des villageois qui passèrent par là entendirent ses gémissements, virent le relever et le transportèrent chez lui, où il reçut les soins nécessaires pour le ramener à la vie.
Nos correspondants nous précisent que la demeure de ces deux frères était située derrière la chapelle actuelle de Mont et qu'elle fut habitée après eux par une personne portant le nom de Dalem.
Cette odyssée fit beaucoup de bruits au village et il n'en fallut pas plus pour que la parcelle cadastrée section B, n° 599, 600, 601 et 602a fut de bonne heure appelée "Li trîhe âs pèces d'or" (la friche aux pièces d'or).
Telle est l'origine de ce lieu-dit de chez nous dont nous avons tenu à perpétuer le souvenir.
Sources : M. Oscar Dawant, cultivateur, dont le grand-père (né en 1819) a parlé avec l'un des héros de l'histoire ; M. Félix Degrange, cultivateur, qui tient celle-ci de son père et M. Fernand Gavage, instituteur, à qui n'échappe aucune histoire du terroir.
Emile DETAILLE, Li Trîhe âs Pèces d'Or, Echos de Comblain, n° 5, mai 1950, p. 33 et 34.
