Les petits Espagnols à Comblain
Lors de la guerre civile espagnole, 106 enfants furent accueillis au home de Mont.
En compulsant un jour le bottin local, j'ai été intrigué par plusieurs noms à consonnance espagnole : Fernandez, Salazar, Ferrer, Cabaces, etc... J'avais déjà eu la puce à l'oreille, car, en feuilletant une collection des anciens numéros des Echos de Comblain qu'une âme charitable m'avait donnée, j'y avais entrevu un article signé Emile Detaille mentionnant une histoire d'enfants espagnols. Submergé par la quantité d'informations nouvelles pour moi, je n'y avais pas prêté l'attention méritée. Par après, plus moyen de mettre la main sur cet article. D'où venait cet exode d'enfants ibériques chez nous ?
l'histoire humaine a connu et connaît encore quantité de déplacements de populations, les uns plus pénibles que les autres. Jeunes ou vieux, nous pouvons en pointer plusieurs dans nos souvenirs : il y a eu les boat people fuyant le Vietnam et les Khmers rouges, des nord-africains s'aventurent aujourd'hui sur des coquilles de noix pour rejoindre l'Espagne du Sud ou les Canaries. Des Bosniaques furent chassés du Kosovo par les Serbes durant la guerre en Yougoslavie. J'ai connu de jeunes Hongrois fuyant la répression russe après le soulèvement de Prague en 1956, mais aussi des Chiliens chassés chez nous par les rafles de Pinochet, sans parler de nos parents et grands-parents durant l'exode vers la France en 1940.
Tout ça n'est pas nouveau et il y eut, il y a 2000 ans déjà, un charpentier nommé Joseph qui fila avec sa femme Marie et son gamin Jésus, sur un âne, vers l'Egypte pour éviter le massacre des innocents par la soldatesque romaine. Je sais que des petits Biélorusses viennent pendant les grandes vacances se requinquer dans notre vallée car ils subissent toujours les retombées de Tchernobyl. Mais d'où pouvaient venir ces petits Espagnols ? Etant curieux de tout (mon totem scout n'était-il pas Furet ?), et intéressé par les aventures humaines, j'ai donc investigué comme disaient nos gendarmes... sans me douter que je mettais les pieds dans un fameux guêpier !
Mes souvenirs scolaires m'avaient d'abord fait remonter jusqu'à Charles-Quint le Gantois qui avait, jadis, pris sa prépension à l'Escorial de Madrid. Ses descendants, les Philippe et autres comiques, nous donnèrent bien du fil à retordre. Ils prétendirent même rosser la perfide Albion avec leur Armada soi-disant invincible. Les Anglais leur ayant sèchement (?) rabattu le caquet, les princes espagnols envoyèrent alors quantité d'hidalgos dans les Pays-Bas dont nous faisions partie. Nos Pedro, José, Amor, Maria, Oliva contemporains sont-ils des descendants de ces Caballeros ? La vérité est plus simple : c'est la guerre civile d'Espagne (1936 - 1939) qui les a "arolés" chez nous.
Los niños de Comblain
Comment vous situer le contexte dans lequel ces enfants se sont enfuis de leur pays et ont été accueillis chez nous ? Ayant retrouvé trace de trois d'entre eux, j'ai résolu d'aller les interviewer, après m'être documenté. Mais d'abord, de quoi me souvenais-je moi-même de cette période ? J'avais 6 ans à l'époque et ma seule source d'informations était le bon vieux poste de T.S.F. de mes parents. J'entends encore la chanteuse Rina Ketty susurrer "Je revois les grands sombreros et les mantilles" ou encore la danse endiablée de la Cucaracha, mais des événements de la guerre civile : nada, rien ! Par contre, étant allé voir au cinéma Johnny Weissmuller dans "Tarzan, fils de la forêt", j'ai vu, horrifié, les actualités Fox-Moviétone et les images atroces du bombardement de la vile de Guernica, 2.000 morts. Nos petits Espagnols avaient-ils vu cela ?
La guerre civile en bref (est-ce possible?)
Depuis le début du XXe siècle, c'est la misère noire en Espagne (deux tiers d'indigents, 44% d'analphabètes en 1930). C'est aussi l'anarchie la plus complète : la monarchie incompétente fait place à la république (1931) mais les possédants s'accrochent à leurs privilèges. Le gouvernement républicain déçoit par la timidité et la lenteur de ses réformes. Il mécontente la hiérarchie de l'Eglise en votant la séparation de l'Etat et de l'Eglise. Le Pays Basque et la Catalogne, s'estimant ignorés, réclament leur indépendance. Ajoutez-y les grèves révolutionnaires à Madrid, à Barcelone, le soulèvement armé de 30.000 mineurs en Asturies (1934), sa répression sanglante par u certain général Franco (1.000 morts, 20.000 arrestations)... et voilà la marmite prête à exploser. En juillet 1936, les troupes du Maroc Espagnol se soulèvent car quantité d'officiers ont été limogés. Franco débarque en Espagne, accompagné de ses Maures à qui on permet tous les excès : leur férocité sème la panique et la mort à travers tout le pays. En 3 ans, le Caudillo, avec l'aide de Hitler et de Mussolini, coupera le pays en deux. La poche nord (Pays Basque et Asturies) tomberont le 20 octobre 1937. En janvier 1939, c'est la chute de Barcelone et la fuite éperdue de la population vers la France (470.000).
Les colonies d'enfants
Devant la misère des enfants durant la guerre civile (père au combat, ère au travail), le gouvernement républicain et les syndicats ouvriers organisent des colonies pour les enfants afin de leur assurer le minimum de soins et de nourriture. A la détresse de la séparation enfants-parents, s'ajoute l'angoisse du déplacement des colonies à chaque avancée des troupes franquistes. Cela explique que les petits réfugiés nous parviendront les uns depuis le Pays Basque en 1937, les autres depuis Barcelone et la frontière française lors de l'effondrement final de la Catalogne en 1939.
La solidarité internationale
L'aide armée ne manquera pas aux deux clans : Franco reçut le soutien de ses collègues dictateurs pour qui c'était un bon exercice et, de l'autre côté, il y eut les Brigades internationales. Toutefois, l'aide officielle à la population par les pays environnants fut des plus tièdes, tant ils craignaient que l'Espagne ne bascule, soit dans le fascisme, soit dans le bolchevisme.
Ce fut le monde ouvrier qui se montra le plus solidaire. En Belgique, dès septembre 1937, le Parti Ouvrier Belge et ses organismes (Femmes Prévoyantes, mutualités, coopératives, syndicats) organisa des récoltes de vivres, de vêtements, fournit des ambulances, du matériel sanitaire, etc... Puis, appel fut fait pour l'accueil des enfants espagnols réfugiés.
L'exode des enfants espagnols vers les pays d'accueil
Il furent plus de 32.000 à être accueillis en France, Belgique, Angleterre, Suisse, Danemark et même au Mexique et en Russie. Dans notre pays, 4.132 gosses furent hébergés dont 1.200 par les catholiques sur demande de l'évêque Vitoria, 2.500 par les organismes socialistes, 1.000 par la Croix-Rouge, le restant par d'autres petites organisations.
Et nos niños de Comblain dans tout ça ? Les premiers sont arrivés en juin 1937, venant du Pays Basque, le deuxième groupe a transité pendant près d'un an depuis les Asturies à travers l'Espagne vers la Catalogne et la frontière française. Là un syndicaliste liégeois, Pierre Clajot, qui avait convoyé un train de ravitaillement depuis la Belgique, en prit 106 en charge qui nous arrivèrent le 2 février 1939 à Mont-Comblain. Il ramènera d'ailleurs un autre groupe de 274 jusqu'à Micheroux. Notons que, dès la chute de la république espagnole, Franco exigea le retour des enfants. La demande fut transmise par les autorités belges avec toute la lenteur requise et c'est après concertation avec les parents des enfants que 1.332 niños restèrent en Belgique.
Témoignages de trois niños de Comblain
Voici ce que m'ont dit les trois niños que j'ai interviewés dans les deux Comblain. Bien que leurs parcours soient différents, leurs histoires sont assez semblables. Ils ont en commun d'avoir vécu et d'avoir émigré avec des colonies d'enfants, avec tout ce que cela implique : chagrin de la séparation d'avec leurs parents, incertitude quant à l'avenir, le tout sur fond de bruit de guerre. S'y ajoute la peur suscitée par les faits sanguinaires des Maures dont la réputation précédait la ligne de front.
José F. est originaire des environs de Bilbao dans la Pays Basque. La région est connue pour sa métallurgie, aussi n'est-il pas surprenant que son père était forgeron. Sa mère exploite la ferme familiale, si petite qu'elle ne parvient pas à nourrir leurs sept enfants. devenu orphelin, José sera placé en colonie.
Entretemps, Franco parvient à isoler les Asturies et le Pays Basque, et, prenant la ville frontière de Irun (05/09/1936), il coupe toute retraite possible vers la France. La pression s'accentue avec le bombardement de Guernica (26/04/1937) dont l'horreur inspirera le célèbre tableau de Picasso. On décide d'évacuer les enfants par la mer, de Bilbao vers Bayonne. Le jour de l'embarquement sur le navire Habana, la ville est bombardée à son tour. José aura la vie sauve en se réfugiant sous un porche. Heureusement car le véhicule qui le transportait fut pulvérisé !
Une fois en mer, les gosses ont la peur au ventre, craignant d'être coulés par les nationalistes. Lors de leur arrivée en France, les enfants seront scindés en deux groupes et le tirage au sort expédie celui de José vers la Belgique. Il avait 7 ans. Il arrive finalement au home de Mont-Comblain en juin 1937.
enfin vacciné, requinqué, rééquipé (car tous étaient démunis de tout), José sera accueilli par la famille Macaut.
Le lendemain, voyant un vol de corneilles s'élevant des Roches-Noires, José s'écrie "cuerbos" et Monsieur Macaut, s'exclame "Tiens, il sait déjà parler wallon !". José deviendra mécanicien sur la ligne de bus Comblain-au-Pont / Liège. Il dut attendre la mort de Franco pour retourner en visite en Espagne afin d'éviter le service militaire espagnol de 2 ans, sans parler des vexations réservées aux enfants des Rouges. Mais pourquoi est-il resté chez nous ? C'est qu'entre temps, il avait succombé aux beaux yeux d'une señorita, réfugiée elle aussi chez nous, Maria G...
Maria G., originaire des Asturies, est fille de mineur. Deux de ses frères, 10 et 12 ans, travaillaient déjà dans la mine. La misère dans la famille était telle qu'elle fut placée dans une colonie d'enfants. Au fur et à mesure que les troupes franquistes avançaient, les colonies d'enfants de regroupèrent et errèrent à travers l'Espagne jusqu'en Catalogne. Cette province étant encerclée en avril 1938 et Barcelone étant tombée, ce fut l'exode massif vers la frontière française : Perpignan. C'est là que Maria, âgée de 4 ans et demi, fut prise en charge par Pierre Clajot, délégué syndical liégeois, qui avait accompagné un convoi de secours, avec les 106 autres enfants. Arrivée le 2 février 1939 au home "Les Vacances Enfantines" de Mont-Comblain, Maria sera finalement accueillie chaleureusement par Mr et Mme Degée - Nivarlet. En trois mois, sa mère adoptive et institutrice, lui aura si appris le français... qu'à 15 ans, elle devra réapprendre sa langue maternelle. Au début de 1940, Franco ayant réclamé le retour des enfants espagnols, tant sa mère adoptive que se vraie mère qui avait reçu photos et bonnes nouvelles de la petite réfugiée, décidèrent ensemble d'ignorer cet ordre du dictateur. Plus tard, Maria devenue jeune fille, devint employée au dépôt des bus de Visé. Mais non, ce n'est pas là qu'elle rencontra José mais bien dans leur pays natal, pendant les vacances ! Elle avait attendu d'être majeure pour retourner en Espagne car elle craignait de devoir prester les deux années de service social exigé par les franquistes. Elle épousa José en 1955. C'est en 1974 qu'elle revit enfin son frère qui lui, avait été évacué en Russie et y était devenu un vrai tovaritch. Quant à son père, il avait été arrêté par les franquistes au sortir de la mine et avait disparu. Avec José, elle habite désormais une coquette petite maison au village. Comme elle dit si sincèrement "Mon pays, ce n'est pas l'Espagne, ni même la Belgique, c'est Comblain !".
Oliva R. nous vient de Castille et Leon. Avec ses deux frères et ses deux sœurs, également en colonie pour cause de misère, elle transitera pendant près d'un an à travers l'Espagne, au fur et à mesure de l'avance des Nationalistes. Ils arrivèrent fin janvier 1939 à Perpignan où ils furent séparés de leur mère. Tandis que ses frères furent accueillis à Malines, sa sœur ainée se retrouva à Poulseur et sa deuxième sœur chez Mr et Mme Paulus à Comblain-au-Pont. Elle trouva un foyer chez Mme Alphonsine Annick Ninane, de Comblain-la-Tour. Oliva assimila tellement bien le français que, lorsqu'elle revit ses frères à l'âge de 8 ans, ils ne purent se parler : eux-mêmes ne parlaient plus que le flamand ! Heureusement, sa sœur Umbellina lui rendait fréquemment visite, venant d'abord à pied et ensuite... à trottinette, s'adonnant aux joies enivrantes des descentes de Comblain-la-Tour. Je les vois déjà, cheveux au vent, dévalant les Crétalles en chantant à tue-tête "C'est la Romance de Paris", le tube à la mode. En entendant Oliva rouler les "r" à la castillane, les Comblinois disaient en souriant "Tiens, Umbellina est venue voir sa sœur..." En 1950, les parents de nos niños vinrent habiter eux aussi à Mont. Oliva retourna donc chez eux de 17 à 21 ans, année de son mariage avec un Comblinois de vieille souche. Ce n'est qu'à Pâques 1979 qu'elle retournera à Pampelune, en visite chez des cousins. Sa mémoire reste vive ca elle m'a cité les 8 enfants réfugiés à Comblain-la-Tour en 1939 : Pieda, chez Matagne (Pod'la), Juliane chez les Charleroi, Ines, Antonina, Ramona, Manuella, Amor.
Désormais, pour nos Asturiennes, Castillanes, Basquais, à Comblain, la vie est un long fleuve tranquille... dans notre jolie vallée de l'Ourthe, Olé !
Source : Robert De Ridder, los niños de la guerra. Les petits Espagnoles à Comblain, Echos de Comblain, février 2007, p. 15 et 16.
