Le plateau de Mont et ses environs
Histoire - Géologie - Botanique - Souvenirs.
Dans les comptes rendus des excursions aux Roches Noires, il est courant de lire qu'on peut y voir des tranchées françaises de 1794, dites erronément tranchées "de Napoléon" par certains.
Le lieu a été effectivement le théâtre d'escarmouches et de combats entre les "sans culottes" (ou républicains) et les Autrichiens, connus sous le nom de "kaiserlicks" ou impériaux (1). A preuve, la destruction totale du hameau de Petit-Mont ou Mont-sur-la-Heyd (2). Que l'un ou l'autre des belligérants ait, en outre, profité de ces excavations pour se retrancher est tout à fait plausible. Mais les origines de ces "tranchées" sont bien plus paisibles ainsi que le révèle la toponymie. A Mont, nous avons un lieu-dit "so mârlîre" (= sur marnière). Là, les mêmes "tranchées" qu'au Chession peuvent être observées. Il en est de même dans un bois situé près de la "salle des machines" du Tchênê (commune d'Anthisnes) où il n'est pas non plus question de bataille.
Si vous prenez une carte d'état-major ou une carte géologique, vous verrez que ces points se situent plus ou moins sur une ligne Ouest-Est qui indique la direction des bancs calcaires. Il s'agit plus exactement d'un banc de dolomie qui, par suite de phénomènes atmosphériques au cours des âges, s'est dissous et n'a laissé subsister qu'une espèce de poussière (parfois épaisse de plus d'un mètre). Celle-ci a été employée autrefois comme engrais ou amendement d'où le toponyme : Mârlîre, lieu où l'on extrait de la marne. Et nous avons appris à l'école que les Gaulois connaissaient et employaient déjà ce produit naturel. (3)
D'après Octave Dawant, cette poussière de dolomie était également utilisée pour faire office de chaux dans le mortier.
Ce banc de dolomie, visible depuis la carrière de Mont, à la "Xhavée Madeleine", aux Roches-Noires et sur le Chession, constitue un sol spécial propre à certaines plantes. C'est ainsi qu'on y voit à l'état spontané le cotonéaster, l'épine vinette et le nerprun.
Le Chession est aussi un endroit rêvé pour les botanistes (présence d'orchidées rares). On y trouve aussi l'oeillet des montagnes ("li rotche al djalofrène" l'indique clairement) dans le versant vers l'Ourthe où l'on peut voir une ancienne carrière de petit granit (un peu en amont de l'ancienne écluse). Lorsqu'ils étaient étudiants, le notaire François Dimbourg et Lucien Martin s'étaient passionnés pour la flore des Roches-Noires et avaient découvert bon nombre d'orchidées rares (4).
Les "tranchées Napoléon" étaient bordées du côté du chemin par un muret en pierres sèches qui constituait la limite de la propriété de la comtesse de Stainlein (actuellement possession de la famille de mon vieil ami d'enfance, Prosper Gillard, à la mémoire de qui j'adresse une pensée émue).
Il existe encore des traces de ces murets, mais quantité de pierres qui les composaient ont été enlevées pour créer des rocailles.
Ce dont on ne parle jamais dans cet endroit "historique", c'est que, durant la guerre de 1914-18, les Allemands y avaient aménagé un camp d'entrainement pour le lancement de grenades. Et chaque mois, les gendarmes des "Kommandanturen" de la région venaient s'y exercer.
Dans la pineraie de la Fabrique d'église, ils avaient creusé un boyau en zigzag qui aboutissait à une vraie tranchée. Et de là, ils apprenaient à lancer les grenades dans un champ.
Là, on peut aussi voir une croix en granit, dite "li creû d'a Stasse". Nos "Echos" de février 1950 ont donné le texte qui figure sur cette pierre : "Ici est décédé subitement notre bon et regretté père Alexis Stas, époux de Marie-Joseph Jeholet, le 13 juillet 1889 à l'âge de 67 ans. R.I.P.". On a toujours dit qu'il était un braconnier.
Avant la croix de Stas, on passe au sommet "dèl rotche al djalofrène". De là, on jouit d'une vue magnifique sur le confluent de l'Ourthe et de l'Amblève. Mais attention ! La pierre de cette roche a été exploitée et la paroi de la carrière est abrupte. Pour admirer le paysage, il faudrait un système de sécurité !
En suivant le sentier, on arrive au lieu-dit "a bolinfosse", une tête de ravin qui dévale le flanc abrupt de la colline, en face de l'écluse et conduit à une grotte dénommée : "grote di l'éclûse" ou "grote di l'ours". Une main inconnue y a gravé l'inscription : "grotte du vampire".
Cette randonnée au Chession me remet en mémoire deux autres souvenirs (que je tiens de vieilles personnes) et qui ont trait à des faits qui se sont passés en 1794.
A Mont, entre la fontaine et la ferme Octave Dawant, on peut voir un petit bâtiment qui servait d'étable pour les veaux. Octave, qui aimait parler du vieux temps, m'a conté que cette bâtisse fut d'abord la maison de la vieille Mayanne. Celle-ci était une servante de la ferme du Raideux, possession stavelotaine. A l'approche des sans-culottes, les moines qui y séjournaient abandonnèrent tout et s'enfuirent dans la direction de Stavelot. Du seuil de sa maison, la vieille Mayanne, inconsolable, regardait la ferme du monastère et se lamentait en disant : "Pauves mon-nes ! Pauves mon-nes ! N-a pus ! Is n'rivinront pus !" Et elle ne finissait pas de regarder le Raideux en se lamentant.
Aux cours de recherches d'un cimetière franc aux "Stepennes", je glanais des renseignements et m'étais adressé à Madame Renard, habitant ce hameau. Là, se trouvait la grand-mère qui approchait les 90 ans et avait conservé toute sa lucidité. Elle n'avait jamais entendu parler d'un cimetière franc en cet endroit. Mais par contre, elle me raconta que sa grand-mère, alors petite fille, avait vu les sans-culottes descendre vers Comblain par le chemin qui traverse la campagne du Raideux et passe près de l'abîme, dénommé "li tchantwère". Les Français étaient tellement nombreux qu'on pouvait les voir des abords du tchênê jusqu'à l'approches des grottes actuelles. Leur passage dura des heures (5). Malheureusement, elle ne savait rien d'un engagement qui aurait eu lieu à Mont-sur-la-Heid. D'après les renseignements ci-dessus, on peut conclure qu'il s'agissait de l'armée de Marceau. Celui-ci avait quitté Strée au petit matin et pris le chemin de Villers-aux-Tours. Bientôt, sa droite vint occuper Comblain tandis que le reste de sa division s'installait à Mont et au Rond-Chêne. Ceci se passait le 15 septembre 1794.
On sait que la bataille d'Esneux à Douxflamme, sur l'Ourthe, et de Douxflamme à Sougné, sur l'Amblève, eut lieu le 18 septembre 1794 et que les Autrichiens durent délogés de la région et du pays. L'ancien régime s'effondrait. Une ère nouvelle voyait le jour.
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(1) En wallon, les "kêzèrliks", dénomination appliquée aux soldats autrichiens de 1792, 1794. Une caverne dite "grote des kêzèrliks" se creuse dans le massif rocheux (dit du "Cizêwe"), son nom perpétue un épisode de la bataille du 18 septembre 1794.
Au sujet de cette bataille, voir les ouvrages suivants : "Après Fleurus - la bataille de Sprimont" par le Dr Louis Thiry (Bruxelles, 1936) et "La bataille d'Esneux" par Robert Dalem (Liège, 1969).
(2) Il y avait jadis "Grand Mont" et "Petit Mont". D'où, sans doute, le fait que l'on disait jadis : "dji m'va d'vins lès Monts". Grand Mont est le Mont actuel. Li p'tit Mont ou Mont-so-l'Hé a été rasé. On connait son emplacement. Entre ces deux villages, se trouve le lieu-dit : "inte deûs Monts" (entre deux Monts). C'est l'artillerie autrichienne installée à Fraiture qui a ruiné le petit Mont le 17 septembre 1794.
(3) Le mot français "marne" et le wallon "mâye" (vieux français : "marle" ou "maille") dérivent du gaulois "margila".
(4) Parmi elles, l'ophrys mouche, l'ophrys abeille, l'ophrys frelon, le loroglosse à odeur de bouc et bien d'autres encore.
(5) D'après la même source, la grand-mère aurait dit en wallon : "ènn aveût com pépioules".
Source : Fernand Gavage dans "Les Echos de Comblain", octobre 1977.
