Le home de Mont : une belle histoire
Ninie Dehossay nous retrace l'histoire du home de Mont.
Nous étions en 1930. La législation sociale n'avait pas encore ratifié le droit aux vacances ouvrières et aux loisirs. D'autre part, les oeuvres d'aide à l'enfance n'avaient guère les faveurs des pouvoirs publics.
C'est alors que quelques personnes de bonne volonté, membres de mouvements ouvriers liégeois, furent stimulés par de grands militants tes que Lucie Dejardin, Thonon, Blaise, etc. Un projet vit ainsi le jour. Ses promoteurs voulaient assurer aux enfants de belles et saines vacances.
L'A.S.B.L. projetée fut constituée le 3 mars 1930 par devant Maître Maurice Waha, notaire de son état.
Sur proposition de Mme Labaille, conseillère communale de Liège, l'association opta pour l'appellation "Vacances Enfantines et Protection des Petits". (Dans la suite du récit, j'aurai recours à l'abréviation V.E. et P.P.)
Les statuts de la nouvelle association furent publiés au "Moniteur" du 5 avril 1930. Il ne restait qu'à trouver les fonds pour passer de la théorie à la pratique.
V.E. et P.P. fit l'acquisition d'une loge foraine et l'installa sur la foire d'octobre de Liège en 1931. Une tombola monstre y fut organisée et les premiers bénéfices réalisés permirent déjà de subsidier certains loisirs dont profitèrent les enfants moins nantis. En 1932, les dépenses de l'année précédente furent doublées et, en outre, la coquette somme de 85.000 frs fut réservée pour l'achat éventuel d'un home où les petits pourraient séjourner plus longuement.
Or, début 1932, le home Gustave Chèvremont, sis sur les hauteurs de Mont-Comblain, fut mis en vente. Il s'agissait d'une loge de chasse aménagée déjà pour y accueillir 60 enfants. V.E. et P.P. estima que l'affaire était bonne et que les possibilités lui offertes étaient nombreuses. De plus, l'Union Coopérative accorda son parrainage à l'association qui signa l'acte d'achat le 11 mai 1932.
En devenant propriétaire du home, V.E. et P.P. devenait aussi, si j'ose dire, propriétaire de sa directrice, Mlle Régine Laboureur, de Sprimont. Le dévouement de cette dernière fut précieux dans les années qui allaient suivre.
Un aménagement sommaire et des travaux de peinture s'avérèrent nécessaires. Un groupe de cheminots, dirigé par Emile Blaise et mieux connu sous l'appellation de "Travailleurs du dimanche" s'activa bénévolement. Le 15 juillet 1932, les installations étaient prêtes à recevoir un premier contingent de gosses. Nul doute que ces derniers ne manqueront pas de s'émerveiller, tant le site est accueillant et le paysage magnifique.
Soixante enfants peuvent occuper trois dortoirs et deux salles de jeux, sans compter les délassements extérieurs. Le personnel dispose d'une cuisine très bien équipée, de bureaux et de chambres privées. De plus, un poulailler et un grand potager permettront de réaliser de sérieuses économies.
Lors des vacances, 250 petits Liégeois y séjourneront par groupes successifs et aux frais du comité. Cent autres y trouveront refuge au cours de la période scolaire. En juin 1933 eut lieu l'inauguration de nouveaux locaux en présence de plus de quatre-vingts invités.
V.E. et P.P. qui venaient de consacrer 35.000 frs aux dernières vacances se trouva quelque peu démuni et malgré les efforts des "barakîs" (1) sur le champ de foire, la recette de 1933 fut de 30.000 frs inférieure à celle de l'année précédente. Toutefois, l'association se tint à flots mais le comité ne voulait pas se résigner à vivoter. Bien mieux, le secrétaire dressa des plans des modifications souhaitées mais la réalisation tardait, faute de fonds.
C'est alors qu'intervint le Syndicat des Agents du Nord Belge (actuelle S.N.C.B.) qui proposa un prêt de 250.000 frs, remboursable par tranches de 16.000 frs. au taux généreux de 1 %. L'acte fut signé peu après l'assemblée générale du 11 mai 1938.
Les travaux démarrèrent aussitôt et furent menés d'arrache-pied. Le 2 février 1939, le home fut à même d'accueillir 106 petits orphelins espagnols, arrachés à la guerre civile qui ravageait leur pays. Convoyés par Pierre Clajot de Perpignan à Liège Guillemins, les pauvres petiots prirent place dans des cars, sous les yeux attristés d'une foule compatissante. Les jeunes espagnols furent ensuite acheminés vers le home de Mont. D'autres allaient suivre...
De prime abord, des dons souvent anonymes affluèrent : vêtements, vivres, gâteries, etc. Direction et personnel, dans un grand élan de tendresse, tentèrent de réconforter ces enfants complètement dépaysés. Les docteurs Dehan, de Comblain et Delvigne, de Liège, examinèrent avec soin tous les jeunes hébergés. Ensuite, nombreux furent les gosses adoptés par des familles charitables, ce qui permit au home d'ouvrir ses installations à d'autres petits réfugiés.
Fin 1939, les derniers pensionnaires du home de Mont regagnèrent l'Espagne. C'était pour eux, la fin d'une bien triste aventure mais je reste persuadée qu'ils auront apprécié l'accueil que la Belgique leur avait réservé.
Dès le 8 mai, des nouvelles alarmantes circulent. On sent la guerre toute proche.
Affolés, les membres du personnel du home rentrent chez eux. Dès le 10 mai, Mlle Laboureur, la directrice, et une jeune servante d'Ouffet se retrouvent seules pour s'occuper d'une bonne cinquantaine d'enfants.
La responsable veut à tout prix reconduire ses pensionnaires aux organisations des séjours. Elle fait équiper les gosses pour un long périple pédestre, aidée par les plus âgés pour préparer les sacs à dos, la nourriture et une couverture. Croyant à une excursion, les jeunots sont fous de joie.
Mlle Laboureur voulait se rendre à Liège mais les ponts sont détruits sur l'Ourthe. Elle décide de passer par le Condroz mais, à peine arrivée à Ouffet, elle apprend que déjà le pont de Huy a sauté et qu'il est inutile de poursuivre son aventure.
Un monsieur très affable s'approche du groupe et laisse entendre à la directrice que les Allemands seront surement là dès le lendemain. "Voici la clé de ma maison, dit-il, à son interlocutrice. Installez-y vos enfants et rentrez à Mont dès que vous le pourrez. Pour ma part, je file au plus vite".
La petite troupe s'enroula dans ses couvertures et, s'allongeant à même la moquette, sombra dans un profond sommeil tandis que la directrice s'était installée dans un fauteuil pour veiller.
Le lendemain, jour de Pentecôte, les Allemands envahirent puis dépassèrent Ouffet. Le gérant de la Coopérative avait gardé sur les bras les tartes et les gâteaux commandés les jours précédents par une population qui avait vidé les lieux depuis lors. Il en fit don aux enfants qui ne se firent point prier pour s'en mettre ras la luette.
Le 14, le petit groupe était de retour à Mont. Une centaine d'Allemands avaient élu domicile au home, non sans avoir occis et dégusté toute la volaille. Mlle Laboureur sentit que son courage l'abandonnait. Tout était sens dessus dessous dans les locaux. La directrice pleurait en silence. Voyant son désarroi, un officier s'exprimant en français vint lui dire : "Donnez-moi une heure et tout sera remis en ordre".
Une fois ce délai écoulé, les occupants vidèrent les lieux et, en paiement de leurs larcins, ils remirent à la responsable une vingtaine de pains, du beurre, du sucre et du chocolat. D'autre part, des fermiers du village prirent le relais de nos "protecteurs" et fournirent par la suite beurre, lait et oeufs. Des Montoises vinrent donner un coup de main pour rendre les dortoirs opérationnels. Entre deux lits, l'une d'elles découvrit une grenade. Des Teutons de passage à ce moment firent évacuer les lieux pour une fouille plus poussée. Résultat : nouveau désordre et du travail supplémentaire pour les braves bénévoles.
Jour après jour, le home reprit des couleurs et se réorganisa. Hélas, les difficultés commencèrent à s'accumuler. L'approvisionnement, le transport et les communications en général devinrent délicats. De plus, le départ de la trésorière sous des cieux plus cléments avait bloqué l'accès aux finances. La mandataire faisant aussi défaut, impossible de retirer les sommes nécessaires au bon fonctionnement du home qui ne pouvait vivre éternellement de la charité publique. Il faut souligner que le comité V.E. et P.P. avait vraiment manqué de prévoyance à l'approche du conflit. En effet, Lucie Dejardin, première femme élue à la Chambre des Représentants, avait déjà été condamnée à mort lors de la guerre 14-18 pour faits de résistance, graciée puis expédiée dans une geôle allemande. La trésorière, Miss Chalmers, sujet britannique, était une activiste anti-nazi. Dès leur fuite vers la France, la Gestapo avait mis les scellés sur les deux appartements. Alfred Rongy, trésorier-adjoint, ne put donc avoir accès aux livres de comptabilité et encore moins aux avoirs bancaires, vu que les signatures de la titulaire et de la mandataire faisaient défaut. Faute de moyens, le home ferma ses portes le 17 juin 1940 et les enfants furent renvoyés à leurs parents. Toutefois, la directrice et la secrétaire y séjournèrent de temps en temps et à tour de rôle pour parer à d'éventuels pillages.
Nous savons déjà que l'établissement avait dû fermer ses portes le 17 juin 1940.
Cependant, dès la mi-juillet 41, il reprit ses activités, recevant, pendant les vacances, de forts contingents d'enfants, grâce au Secours d'Hiver et au Service Social des Chemins de Fer belges mettant le home sur le même pied que ses "cantines soupe". La nourriture des enfants fut assurée en viande, légumes, pommes de terre, fromage, pain d'épice, poisson, deux à trois oeufs par semaine et, en plus, des fortifiants divers et ce malgré la disette générale que connaissaient les pays occupés.
10.640 journées d'hebergement furent assurées en 1941 et 23.584 en 1942.
Le nombre d'hivernants dépassant la cinquantaine, le home dut créer sa propre école, celle du village de Mont s'avérant trop exigüe. Dès octobre 1941, les enfants reçurent donc l'instruction sur place. Le secrétaire du home accepta des tâches supplémentaires, à savoir directeur d'école et président du comité scolaire.
On peut donc constater que V.E. et P.P. a fonctionné à plein rendement pendant la guerre. Grâce aux subsides de l'Oeuvre Nationale de l'Enfance, le remboursement du prêt accordé en 38 par le Syndicat du Nord Belge fut mené à bon terme et la situation financière catastrophique des années 39 et 40 fut vite oubliée.
Au lendemain de la guerre, le home s'organisa en colonie scolaire. Deux classes primaires sont créées intra-muros. Des enfants de la région liégeoise viennent s'y refaire une santé lors de séjours de 3 à 6 mois. Ils sont envoyés par le Service Social Provincial et différentes commissions d'Assistance Publique. L' O.N.E. maintient généreusement ses subsides.
C'est surtout en période estivale que les pensionnaires affluent. L'A.S.B.L. doit s'agrandir. Elle achète une villa à Barvaux pour y héberger les ainés.
En 1953, le home reçoit 40 enfants de la région anversoise, sinistrés par l'inondation des côtes belge et hollandaise. Le 9 mars, des enfants de Niel et de Terhagen débarquent donc d'un car sous les vivats de petits Wallons enthousiastes. Sur une banderole on pouvait lire : "Nous sommes vos frères. Notre maison est la vôtre. Soyez les bienvenus." Ajoutons que le séjour des enfants flamands est assuré gratuitement par V.E. qui, quinze ans plus tôt, avait pris semblable initiative en faveur des petits Espagnols.
En 1956, après 30 ans de bons et loyaux services, Mlle Laboureur prit sa retraite. A cette occasion, un grand diner, présidé par le ministre Léon-Eli Troclet, avait été organisé. Il remit la médaille industrielle de 1re classe à la directrice tout en l'assurant de sa grande admiration et en la félicitant pour ses qualités exceptionnelles d'éducatrice et de mère-poule. Les enfants firent à leur "maman" une fête simple mais poignante. Mlle Laboureur, malgré sa grande expérience, ne put dire que "merci" et qu'embrasser les gosses qui la congratulaient.
En 1957, après le départ de Mlle Laboureur, pas moins de six personnes se succèdent en six ans à la tête de l'établissement. Les membres du personnel défilent à la même cadence. Le climat se dégrade ainsi que l'état des finances et du bâtiment.
Dans ces conditions, le Service Provincial rechigne à confier des enfants au home. L'Oeuvre Nationale de l'Enfance suit le mouvement de défiance et suspend sa subvention. On parle de faillite...
En mars 1963, le Conseil d'Administration demande à Mme Paulus, jeune institutrice en fonction dans la colonie scolaire, d'en prendre les rênes. Elle accepte à titre provisoire, préférant enseigner. Dans les mois qui suivent, un nouveau secrétaire, Joseph Couvreur, et un nouveau trésorier, Joseph Plunus, sont nommés au Conseil d'Administration. En 1964, deux autres administrateurs, le président Georges Listré et Henri Paulus les rejoignent. Cette équipe entreprend un sérieux travail de redressement. Afin de payer les dettes, on vend la villa de Barvaux. Le personnel réduit accepte d'être moins payé.
Peu à peu, la situation s'améliore. La confiance rétablie, le Service Social de la Province et l'O.N.E. apportent à nouveau leur soutien. On entreprend les réparations et améliorations nécessaires au bon fonctionnement du home. Des agrandissements considérables sont réalisés. Une classe maternelle vient s'ajouter aux deux classes primaires.
Les enfants arrivent en nombre important. Durant les vacances d'été, on doit même installer une partie des cent quarante pensionnaires à l'école et à la coopérative du village.
Dix ans plus tard, Mme Paulus (qui attend toujours son remplacement !...) décide de se consacrer uniquement à son métier d'enseignante. Mme Henin, la monitrice en chef de l'époque, la remplace à la direction.
Pendant deux ans, le home continue à fonctionner comme colonie scolaire puis change d'orientation et devient un centre d'accueil pour enfants et adolescents. Ce nouveau type d'établissement correspond mieux aux besoins dans le cadre de la loi sur la protection de la jeunesse. D'autre part, les subventions et salaires alloués par le Ministre de la Justice se révèlent de loin plus attractifs. On supprima alors les classes d'enseignement primaires. Les deux institutrices furent recasées dans l'enseignement communal tandis que la classe maternelle déménageait vers l'école du hameau.
La structure du home s'avéra mal adaptée à la petite trentaine d'enfants y résidant à demeure. L'A.S.B.L. achète l'ancienne coopérative de Chanxhe et les deux maisons attenantes, les aménage et y installe l'actuel foyer "Listré-Plunus".
A mont, le home reste inoccupé avant d'être loué à la Province. Cette dernière y organise des classes de sciences pour les secondaires jusqu'à fin 1988.
Une nouvelle fois inoccupé, le home est finalement vendu à un particulier fin 1990.A ce jour, on connait mal son affectation.
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
(1) Comitards qui travaillent dans la loge foraine.
N.D.L.R. - Mme Andrée Beaumont-Jarbinet fut directrice de l'école du home de 1948 à 1956.
- Mme Josette Coulée-Doyen fut directrice de cette même école de 1960 à 1975.
Source : M. et Mme Paulus-Doyen, texte de Ninie Dehossay dans "Les Echos de Comblain" d'avril à juin1995
- Mme Simone Paulus-Doyen fut directrice du home de 1963 à 1973.
