La croix de la carrière de Mont
Elle était placée à l'entrée de Mont, venant de Comblain.
Avant d'atteindre les premières maisons du village de Mont, la route de Comblain surplombe un ravin formé par la réunion de deux grandes excavations nées de la longue exploitation d'une carrière de petit granit, dite "Pièrîre dè Mont". Ces deux excavations ont reçu un nom. Celle de gauche s'appelle "li marmite", à cause de sa forme, et celle de droite, "li grand trô" (le grand trou).
On disait qu'un tel ouvrier travaillait "èl marmite" ou "è grand trô".
La croix dite de la carrière de Mont se trouvait à gauche de la route, dans le talus buissonneux qui s'élève au bord septentrional de "la marmite".
Quelle est l'origine de cette croix ? Comment fut-elle placée ?
"I n'aveût co rin quand c'èest qu'dj'a monté è Mont, mins 'll' èsteût mètowe quand c'èst qu'dj'a rad'hindou so Comblin" (1).
Ces paroles de Marguèrite Hinsèvâl datent du 20 septembre 1864. Ce jour-là, elle fut appelée à Mont pour un accouchement et lorsque fut née Joséphine Raes (2), la "sèdje-dame" ou sage-femme constata, en regagnant Comblain, qu'une croix avait été, à la faveur de la nuit, plantée secrètement au bord de la susdite carrière.
Cette croix était en bois et portait un petit Christ. A la longue, celui-ci se détacha et disparut. La famille Julémont de la route de Mont, se chargea alors spontanément de l'entretien de la croix et de la propreté de l'endroit où elle s'élevait : elle veilla à la consolidation des bois qu'elle peignit régulièrement (habituellement en brun), s'assura de la bonne fixation du Christ qu'elle avait replacé et élagua régulièrement les ronces et les épines.
Au début 1940, les soucis accumulés par la guerre lui firent négliger momentanément le petit monument et son site et lorsqu'elle voulut s'en réoccuper, comme par le passé, elle constata que la croix qui était là depuis 76 ans avait disparu.
L'origine de cette croix étant ignorée de la plupart des gens, même de ceux de Mont. D'aucuns croyaient qu'elle rappelait une mort subite, une occision, ou une chute mortelle. Il n'en est rien.
Nous en devons l'explication à Aline Lejeune, de Comblain (décédée le 19 novembre 1961 à l'âge de 84 ans) qui nous a rapporté les paroles de Marguerite Xhenceval, l'accoucheuse précitée.
La croix de la carrière de Mont avait été plantée par Mathieu Franck, ingénieur civil à Liège, qui possédait ladite exploitation ainsi que la scierie de Liotte et une carrière à Lillé (3).
Mathieu Franck a laissé son nom dans un lieu-dit de Comblain encore connu sous l'appellation "â chantier d'a Franck" (souvent déformé en "santier d'a Franck" que l'on croit actuellement vouloir dire "sentier de Franck"). Ce chantier qui se situe un peu en aval du Pont-de-Sçay, le long de la route de Poulseur, était à la fois un chantier de tailleurs de pierre et un quai d'embarquement dans les bateaux de l'Ourthe.
Mathieu fit placer la croix au bord de sa carrière de Mont "po qui s'fi Jule tira on bon nimèrô èt toumah insi foû dè sôrt" (pour que son fils Jules tirât un bon numéro et échappât de la sorte au service militaire).
Le folklore né du tirage au sort était alors très riche. Nous en avons parlé à différentes reprises dans nos "Echos" (4). C'est de cette époque que datent toute une série de croix que nous appelons de nos jour "croix de conscrits" ou "du tirage au sort".
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(1) "il n'y avait encore rien quand je suis montée à Mont, mais elle était mise quand je suis redescendue à Comblain"
(2) Joséphine Raes épousa Auguste Belot et fut la mère de notre concitoyenne Germaine Belot, du Vignoble.
(3) Soit dit en passant, la scierie de Liotte était alors isolée, c'est-à-dire non réunie à la carrière de la Belle-Roche, alors inexploitée.
(4) Aout 1950, page 63 - Mai 1953, page 35 - Septembre 53, page 71.
Source : Les Echos de Comblain Août 1962, page 64.
