Historique d'une ferme de chez nous
La ferme Motkin
Située non loin du centre du village de Mont, l'ancienne ferme Motkin a attiré toute mon attention.
A la demande d'une descendante de cette famille, Renée pour ne pas la citer, j'ai effectué quelques recherches que je vous livre plus loin. Dè vî tchèstê aux logements privés, en passant par la ferme de chez Motkin.
Mais rappelons, en peu de mots, la présentation de ce joli hameau.
Autrefois appelé "les Monts", le village était coupé en deux, je dirais même trois parties.
Au départ de Comblain-centre, dans la partie de gauche, se situe la ferme du Raideux appartenant, sous l'ancien régime, aux moines de Bernardfagne. La ferme du Fond des Fosses appartenait à la famille Mercier. Un grand "M" en briques de teinte foncée dans le pignon du côté de la ferme du Raideux en témoigne. Leurs terres se prolongent jusqu'au territoire d'Anthisnes.
La partie droite est "Mont-sur-la-Heid". Les quelques habitations furent détruites par l'artillerie autrichienne opposée aux troupes françaises installées dans ce petit bout de terre. Il ne restait plus que ruines, après cette bataille de 1794 (1).
Venons-en à la troisième partie du village, toujours debout et bien vivante.
L'éminent spécialiste Fernand Gavage a fait une approche historique de la ferme dite "dè vî tchèstê". Au sujet de ce récit, je reste prudent quant à faire le rapprochement entre ce "vieux château" et la ferme Motkin, au vu de sa décentralisation. Ou alors, il la considère comme ayant été la ferme du château. Tout est possible, mais à prendre au conditionnel. Pour ma part, je n'ai pas encore su faire le lien direct entre ces deux possessions.
Comme le dit monsieur Gavage, "li vî tchèstê" (2) était une possession de la famille des Monts dit de Brialmont, une puissante famille bien implantée dans la région.
Le plus ancien connu est Renier de Brialmont, cité en 1454. Cette famille règne sur le village pendant plusieurs générations. Reprenons le cours de l'historique de notre ferme.
Après les de Brialmont, elle passe aux mains de la famille Fraipont. De quelle façon ? Je ne puis le trouver dans les registres de l'époque, mais probablement par alliance, les mariages entre gens de noblesse étaient et sont encore fréquents. Il est beaucoup question de la douairière de feu monsieur Fraipont. On trouve des origines de cette famille à Tilff, tout comme les de Brialmont (3). Les de Fraipont sont déjà cités au XVIe siècle dans un acte de la cour d'appel de Liège en date du 13 mai 1816 (4).
Monsieur de Fraipont faisait aussi partie, par héritage, des comparçonniers du pont de Comblen, ce qui valut bien des déboires à sa douairière.
Vers 1717 (5), les biens appartiennent au noble et généreux Joseph Godefroid de Fraipont, "premier ses maisonnages" cour appendices etc. Item (6)... des terres, jardin potager, corty, trixhes et buissons pour une contenance approximative de 40.000 verges petites. Une verge petite est d'environ 21,80m², donc 872.000 m² ou 87 hectares et 20 ares.
François Denis de Fraipont, baron de son état, décède en 1759 (7), sans hoirs (8), Anne Marie, son épouse, a la lourde tâche de gérer le bien (9). Madame la douairière est aussi issue d'une riche famille de Saint-Trond, les de Pitteurs. A son décès, le bien passe à cette famille trudonaire.
Il n'est pas impossible que le corps de logis ait été construit par Anne Marie, la date de 1770 est inscrite au linteau de l'ouverture menant à la cave via la cour de la ferme. Ou alors, seule l'ouverture de cette cave vers la cour est creusée à cette date ?
Par acte passé en 1813 (10) devant maître Coemans de Saint-Trond, la ferme passe entre les mains de Marie Agnès Maximilienne Guillemine de Pitteurs, fille de Trudo Balthazar de Pitteurs et de Marie Catherine Dekenos, épouse de Louis Dominique Joseph Hermans (11) et nièce d'Anne Marie.
En date du 27 février 1818, par un acte passé devant le notaire Anciaux de Liège, la douairière de feu Louis Dominique Joseph Hermans, vend le bien à monsieur Jean Lambert Burton, déjà propriétaire de biens sis à Poulseur. Il fait construire la grange millésimée "1818 JLB" sur la clé de voûte. La dernière grange côté droit de l'ensemble, vu de la rue.
Le 16 décembre 1839, la veuve de Jean Lambert Burton, Marie Catherine Decelle, fait le partage de ses biens, dont la ferme qui nous interpelle, par devant le notaire Demptynnes de Villers-aux-Tours, en faveur de ses enfants :
1. A Jean Lambert, domicilié à Poulseur.
2. Hubertine, épouse de monsieur Jean Hubert Haxhe, domicilié à Poulseur.
3. Marie Joseph Victoire, épouse séparée quant aux biens, assistée et dûment autorisée de monsieur Célestin Guillaume, baron de Bassart, domicilié à Poulseur. Le bien revient au numéro 2, Hubertine.
Le 2 décembre 1869, c'est au notaire Robert Crespin, d'Anthisnes, que revient la tâche de vendre le bien que ne peut gérer la veuve Haxhe, vu son grand âge. Cette dernière fait une donation de tous ses biens en faveur de ses enfants, tout comme elle en avait hérité de sa propre mère.
1. Joséphine, épouse de Célestin Germain, docteur à Sprimont.
2. Hortense, épouse de Thomas Jurdant, négociant à Soumagne.
3. Alphonse, négociant et bourgmestre de Hody.
La ferme revient au numéro 2, Hortense, et le bien passe entre les mains de monsieur et madame Jurdant-Haxhe pour une durée de 42 ans.
Ce n'est que le 28 janvier 1911 que la veuve Jurdant demeurant à Soumagne et ses enfants vendent la ferme devant le notaire Jules Rigaux, de Nandrin, à Alphonse Mignolet et Mathilde Simonis, son épouse.
C'est par adjudication publique du 22 juillet 1925, en l'étude de maître Jonet, installé à Vien, que le père Motkin achète la ferme à la veuve Mignolet. Armand Joseph Motkin, né à Tavier en 1894, est toujours célibataire lors de cet achat. Il habite avec ses parents une ferme de Baugnée. Les parents de sa future épouse tiennent la ferme du Sart, à Tavier. Ils se marient à Tavier le 21 novembre 1925 et résident à la ferme du Sart le temps que le fermier de Mont termine son bail à fermage. Alors le jeune couple prend enfin possession de son bien.
Après environ 75 ans d'occupation de la ferme par les "Motkin", elle sera vendue le 17 mars 2000 auprès des notaires Corper et Amaury. Le nouveau propriétaire divise le bien en 7 logements individuels, (donc 7 propriétaires se le partagent) et met ainsi fin à une très ancienne exploitation agricole.
Voici une petite visite des lieux que j'ai eu l'occasion de faire en 1997 avec l'aimable complicité de madame Dalem, veuve Motkin. De la rue, il ressort une grande ferme en forme de "U". De droite à gauche faisons un tour circulaire. Un premier petit bâtiment, le seul en pierre d'avoine, semble plus ancien que le reste des constructions réalisées en pierres calcaires. Rien ne m'interpelle si ce n'est son style qui ne ressemble en rien à une construction agricole. S'ensuit, sur le même alignement, une grange sans possibilité de datation. Le bâtiment jouxtant est plus précis sur la date de sa construction, avec, comme je vous en parle plus avant, la date ainsi que les initiales de son bâtisseur.
Perpendiculairement, un passage donne accès aux prairies. S'ensuit un ensemble d'étables aux portes cintrées. Venons-en au troisième côté de l'ensemble. Une série d'étables dans l'alignement de l'habitation. Une cave accessible par la cour est millésimée 1770. Je vous en parle plus avant. La maison du fermier est un corps de logis bien équilibré. Deux marches en pierre devant l'entrée principale. Des fenêtres à croisillons derrière de lourds barreaux métalliques empêchant toute incursion dans la demeure du fermier. Quelques gonds laissent croire que les baies de fenêtres étaient garnies de volets extérieurs en bois ouvrant vers l'extérieur. Un potager sur la gauche et derrière l'habitation du maître des lieux. La laiterie, tout à côté de l'habitation, tournant le dos à la rue, ne ferme nullement le quatrième côté. Il ne s'agit donc pas d'une ferme en carré. Vu de l'extérieur, le bâtiment d'habitation et les étables y contigües me semblaient d'époques différentes, la partie habitation ne présentant pas le même aspect. Le mystère est vite levé quand une des descendantes Motkin me conte l'histoire : "Ma grand-mère avait l'intention de faire rejointoyer le corps de logis et les étables, mais le curé de Mont ayant un urgent besoin d'argent pour faire réparer la toiture de sa chapelle fit une demande expresse auprès de la fermière au grand coeur. Celle-ci ne fit rejointoyer que la partie habitable et fit don du reste de l'argent au curé".
Merci pour les oeuvres, madame Motkin. L'intérieur n'est pas non plus dénué d'intérêt. Après avoir franchi le corridor, une grande cuisine comme il en existe dans la majorité des fermes, avec sa grande table centrale pouvant accueillir une grande famille et les journaliers. Une cheminée dans l'âtre attire l'attention; la plaque du fond représente un aigle à deux têtes surmonté d'une couronne et l'inscription, "Maximilien d'Autriche, Empereur" probablement posée par Denis François de Fraipont, capitaine grenadier wallon au service impérial. Tout à côté de cette belle cheminée aux pieds droits en granit sculpté, quelques marches nous mènent dans une plus petite pièce, probablement le bureau des maîtres.
Encore un grand merci à la famille Motkin de m'avoir donné la chance d'écrire ce petit bout d'histoire qui fait partie intégrante de notre patrimoine.
Source : Ivan Rasquin dans "Les Echos de Comblain" en juillet - août 2004.
