Les passages d'eau du Halleux.

Les passages d'eau du Halleux.

Texte rédigé par Emile Detaille en 1955.

Informations

Il est hors de doute que la raison majeure de l'établissement de passages d'eau au Halleux a été dictée par la nécessité des relations qui ont dû se nouer dès une haute antiquité entre ce hameau et Fraiture.

Fraiture était, en effet, le village le plus proche et le plus accessible. N'oublions pas qu'avant 1865, date de la création du chemin de fer de l'Ourthe, la grand' route de l'Amblève n'existait point, pas plus d'ailleurs que le village du Pont-de-Sçay, et qu'il n'y avait, sur la rive gauche où se blottit le Halleux, qu'un étroit sentier s'étirant le long des rochers pour conduire au pont de bois construit par Mossay de Liotte (pont actuel du Pont-de-Sçay).

Et le halage, direz-vous ? Celui-ci, si nous le considérons à partir du pont de Martinrive, longeait la rive gauche de l'Amblève jusqu'à hauteur du premier passage d'eau du Halleux. Là il gagnait la rive droite et se dirigeait vers le lieu-dit è Zèveû. Il ne réapparaissait sur la rive gauche qu'en face de la route du Goé, pour se diriger sur Liotte où, au passage d'eau, il gagnait de nouveau la rive droite.

Le chemin le plus suivi par les gens du Halleux pour se rendre à Oneux (et de là à Comblain par le Thier Pirard) était un sentier très abrupt, existant toujours et appelé li pazê dèl mâle hé dè haleû. Son ascension exigeait des mollets exercés ou courageux et un coeur bien accroché.

Rien d'étonnant, dès lors, que Fraiture, grâce aux passages d'eau du Halleux et aux chemins qui lui font suite : li vôye di Frêteure, vers l'aval, li vôye des moûnî, vers l'amont, ait été, de tout temps et jusqu'à une époque bien proche de nous (fin 1937), le pôle attractif où se rendaient les Halétiens dans maintes circonstances de leur vie.

Un document de 1551 signale déjà l'existence de l'église de Freateur, et il est plus que probable qu'à cette époque le Halleux participait à la vie paroissiale de ce village. N'est-ce pas d'ailleurs pour confirmer cet état de chose que le 22 juin 1834, ce petit hameau fut officiellement rattaché à la paroisse précitée par un décret émanant de Monseigneur Van Bommel, évêque de Liège.

Tous les souvenirs se rapportant aux passages d'eau du Halleux montrent qu'à défaut d'un service officiel, plusieurs personnes de l'endroit possédèrent simultanément une barquette, ce qui, grâce à leur obligeance, permit à chacun de se rendre à Fraiture pour les offices et les sacrements (baptêmes, communions, mariages), les inhumations, l'entretien des sépultures, les achats, la participation à la fête locale et, aussi, d'avoir un accès permanent aux pâturages de la rive droite, plus nombreux alors qu'actuellement puisqu'ils occupaient la majeure partie des chantiers de la Belle-Roche.

Les passages d'eau ont donc joué un rôle considérable dans la vie du hameau et c'est à coup sûr pourquoi, à l'endroit même du débarquement sur la rive droite, on trouve un beau chemin pavé qui aboutit à l'arvô dè Haleû, lequel fut créé spécialement en 1882, lors de l'établissement de la voie ferrée de l'Amblève pour sauvegarder l'antique trajet vers Fraiture.

Les passeurs ont donc dû être assez nombreux au cours des siècles. Les plus anciens dont on se souvient étaient les trois frères Leduc (André, Joseph et "Fifi"), les trois frères Dupont (Jean-Joseph, Lambert et "Lomé") et Joseph Voz.

Les deux passeurs actuels sont Joseph Wegnez et la famille Vincent (Achille et sa maman). Disons tout de suite qu'ils n'ont obtenu du Gouvernement  provincial de Liège que l'autorisation à titre strictement personnel d'établir un passage d'eau pour lequel ils payaient, quelques années avant la guerre de 1940-45, une taxe annuelle de 162 frs, taxe qui s'élève actuellement à 450 frs par an.

Comme dans le passé, nos passeurs se mettent bénévolement et inlassablement, mais à leurs risques et périls, à la disposition des habitants du Halleux, ainsi qu'à celle de nombreux pêcheurs et touristes fréquentant les parages.

Le dernier passeur qui ait passé avou lès mwèrts est Joseph Voz (1).

Lors de l'avant-dernier transport funèbre, la barque qu'il dirigeait faillit se renverser sous la poussée des flots. Un autre fois, on était encore à l'époque des hautès èwes et les gens du Halleux avaient conduit un des leurs, un nommé Pira, vers sa dernière demeure à Fraiture. Revenu au passage d'eau avec l'assistance, Joseph Voz fit d'abord installer sa fille Maria et Eugène Lejeune dans sa barque. Par suite de la force du courant, l'embarcation se retourna et les trois personnes qui étaient à bord furent précipités dans les flots tumultueux. Heureusement, elles parvinrent à s'accrocher à la chaloupe qui descendait irrésistiblement vers le barrage proche. C'est alors que, sans hésiter, le seul nageur qui était là et qui s'appelait Emile Joye (habitant au Halleux) se jeta résolument dans l'eau et, par sa seule force, parvint à ramener miraculeusement sur la rive la barquette qui arrivait justement à quelques mètres du barrage.

Inutile de dire que ce brave sauveteur fut, un peu plus tard, décoré pour le geste spontané et magnifique qu'il avait posé et pour l'habileté dont il avait fait montre.

Rappelons ici, c'est le moment, qu'une fois arrivé sur la rive droite de la rivière, les cercueils restaient posés sur la civière amenée de Fraiture et que le tout était pwèrté a li spale par quatre hommes qui, vu le poids qu'ils avaient à supporter, vu aussi l'état du chemin abrupt, étroit (1,50m), rocailleux et parfois glissant, devaient fort souvent se relayer.

Pendant la première guerre mondiale de 14-18, un second chemin, plus praticable  et se détachant de l'ancienne route, fut aménagé à travers le taillis, mais à quoi servit-il ?  Depuis 1913, les gens du Halleux prirent l'habitude de se cotiser lors d'un décès afin de pouvoir s'assurer le service  d'un corbillard qui gagnait Fraiture par le Pont-de-Sçay et Liotte.

L'usage de celui de la commune de Comblain ne fut rendu obligatoire qu'en 1937. De sorte que les vieux chemins du Halleux à Fraiture ne sont plus empruntés que rarement par quelques villageois de ces deux localités; Parfois on peut encore y voir circuler un Halétien portant au cimetière de Fraiture un bouquet destiné à fleurir la tombe d'un être aimé. Et c'est tout.

Que dire par conséquent de l'entretien de tels chemins destinés à devenir tôt ou tard de simples sentiers, de simples pistes.

Depuis 1934, date de l'érection de la chapelle du Pont-de-Sçay, les gens du Halleux se sont rendus aux offices dans cet oratoire, accessible aisément et en tout temps. Ils s'y sont si bien et si vite accoutumés que le 25 novembre 1937, le Halleux était, par décision épiscopale, rattaché officiellement à la paroisse de Comblain.

Ledit décret ne pouvait briser les liens séculaires unissant le Halleux à Fraiture. Aussi, y lisons-nous le passage suivant :

"Si cependant, les habitants (du Halleux) désirent avoir leurs obsèques célébrées dans la paroisse à laquelle ils appartenaient avant (c'est-à-dire celle de Fraiture) ou désirent y avoir leur sépulture, le curé de l'endroit de Comblain n'aura aucun droit à la portion canonique ; de même, il sera loisible à ces mêmes personnes de contracter mariage par devant le curé de la paroisse à laquelle ils appartenaient avant".

Pour clôturer cette étude, disons toute notre admiration à nos aimables passeurs du Halleux et signalons la vitalité toute spéciale de Mme Anne-Marie Bonmariage, veuve de Félix Vincent, qui a rempli le rôle de passeuse jusqu'à la fin de 1954, alors qu'elle était âgée de 91 ans.

Sources : Nous devons la majeure partie de la documentation susdite à Mme veuve F. Vincent, à son fils Achille et à M. Joseph Wegnez.

Nous les remercions chaleureusement de leur extrême amabilité.

"Emile Detaille dans "Les Echos de Comblain"  de novembre 1955.

Géolocalisation
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