La journée d'un ouvrier carrier au début du 20e siècle

Description du travail harassant d'un ouvrier carrier.

Informations

L'ouvrier carrier commence sa journée (atake si djournèye) en saluant des compagnons par un "Salut, mes amis" ou "T'ès là, vî strouck" ("t'es là, vieille souche").

Dans les carrières, on marchait avec le jour. (On rotéve avou l'djoû). On travaillait en se réglant sur le lever et le coucher du soleil. Le soir, on terminait la journée. (al nute, on distèléve); Les ouvriers utilisaient des formules comme "elle est pleine, voilà encore une dure de finie (èl èst plin-ne, v'là co ine deure d'èvoye).

A Géromont, les carriers descendaient dès le matin dans les caves. On descendait à pied parce que c'était défendu de descendre avec le wagon (on d'hindéve à pîd pace qui c'esteût d'findou dè d'hinde â wagon). Nombreux pourtant étaient ceux qui trichaient.

Quand l'ouvrier n'a pas sa lampe et qu'il quitte le plein soleil pour entrer dans la cave, il cligne des yeux, ceux-ci ne s'accommandant pas au passage brusque de la lumière à l'obscurité. Il éprouve alors un peu d'hésitation avant de continuer.

Mais bien souvent, en hiver, l'ouvrier ne voyait pas la lumière du jour. Il descendait avant le lever du soleil et remontait de la cave (rimontéve foû d'èl câve) alors qu'il faisait déjà nuit. Le matin, à midi et le soir, une sirène ou une sonnette ou une trompette se faisait entendre (ine sirin-ne, ine sonète ou ine trompète si fiséve ètinde). Le patron criait "mallette" à l'heure des repas ou au moment de dételer. (brèyéve malète po magnî ou à l'eure di distèler).

Autrefois, presque tous les carriers étaient des buveurs de genièvre (dès bèveûs d'pèkèt). Sur le chantier, ils buvaient la goutte. (i bèvît l'gote). Une tradition s'était d'ailleurs installée. A neuf heures, on sonnait "genièvre" (on sonéve pèkèt), c'est-à-dire une pause pendant laquelle on buvait café et genièvre (on bèvéve cafè èt pèkèt). Le coup de sonnette signifiait qu'il était l'heure de récolter de l'argent (fé on tchin) et d'aller chercher un litre (d'aler qwèri on lite). Les ouvriers disaient : "Une petite goutte, ça réconforte" (ine pitite gote, ça rapice) et "boire une gorgée, ça donne du courage" (beûre on gordjon, ça done dè corèdje). Ils prenaient aussi avec eux une petite bouteille plate (ine plate) pleine de genièvre (ine platenèye). En général, les buveurs qui ne marchaient plus droit étaient traités de "pignteû".

La goutte était, à l'époque, la boisson la moins chère. Vous aviez la goutte (vo avîs ine gote) pour un sou noir (on neûr cen), c'est-à-dire 2 centimes. Les ouvriers envoyaient les apprentis chercher le genièvre à une condition : aller l'acheter dans le magasin du patron (amon lès maîsses) sinon ceux-ci l'auraient défendu.

Un des jeux populaires dans la région était le jeu de cartes. Le dimanche, les ouvriers s'adonnaient surtout au jeu de quilles (â djeu d'bêyes). Il y avait, au centre du village, deux jeux de quilles : un rue Ninane et un chez Xavière, petite maison qui a été détruite pour la construction de la maison de Walther Grégoire-Mauxhin. Le jeu de quille de la rue Ninane a été absorbé par la construction du garage Luigi. J'ai conservé un souvenir intact de ces deux endroits.

Je vais terminer par une anecdote qui s'est déroulée dans le monde de ces carriers. Un jeune apprenti, à peine âgé de 12 ans (1), qu'on appelait "Mousse" faisait toutes les corvées et allait acheter "li pèkèt". Malgré quoi il était le souffre-douleur des ouvriers. Un jour, ces derniers lui dirent : "A partir d'aujourd'hui, on ne te taquinera plus" (A pârti d'ouye, on n'fi frè pu assoti". Le gamin, tout heureux, leur répondit : "Puisque vous ne ma chercherez plus d'ennuis, je n'urinerai plus dans vos gourdes" (pusqui vos n'mi fré pu assoti, dji n'pihrêt pu d'vins vos bidons). Comme il avait la charge de réchauffer le café à midi, (sur une tôle avec feu de bois en-dessous après les avoir ouverts pour éviter l'éclatement) il lui était aisé de se venger.

On pourrait penser, en lisant ce récit, que les ouvriers carriers étaient des ivrognes. Détrompez-vous ! Même s'ils buvaient un peu, ils travaillaient très dur. On le comprendra mieux quand on saura qu'à l'époque, les journées duraient 12, voire 14 heures.

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(1) L'instruction n'a été obligatoire qu'après la guerre de 1914-18.

Source : Ninie DEHOSSAY, Une journée d'un ouvrier carrier au début du 20e siècle, Echos de Comblain, janvier 2004, p. 6 et 7.

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