Carrières et carriers
Les conditions de travail avant et après 1900.
L'horaire des journées, avant 1900, varie avec les saisons et la longueur du jour. "On rote avou l'djoû" (On marche avec le jour).
L'été, la journée commence vers 6h00 et finit à 19h00 soit 13 heures sur le chantier. Il y a une pause d'une demi-heure vers 9h00, un arrêt d'une heure à midi et une nouvelle pause vers 15h00. Tout cela donne 11 heures de travail effectif. Les arrêts et les reprises sont annoncés par une corne ou une cloche. "li cwèrneû" veille à la ponctualité. L'hiver, quand le temps le permet, les journées sont plus courtes (neuf heures de travail).
Si le chantier est rendu impraticable par la neige, le gel ou des pluies trop abondantes ou quand le carnet de commandes est insuffisant : c'est le chômage, sans aucune indemnité.
Un ouvrier malade ou blessé n'a plus aucun revenu !
On travaille, si l'on en est encore capable jusqu'à son dernier jour. La pension n'existe pas ! Le salaire est payé à la journée. Mais quand les commandes sont nombreuses, l'ouvrier doit "redoubler" ; cela signifie deux heures de travail supplémentaire sans aucune compensation financière ! Que dire alors de la longueur de la journée ? Le salaire (en 1896) : 3 F pour les hommes et 1,50 F pour les femmes.
A cette époque, un pain d'1 kg coûte 50 centimes, le beurre 2,20 F et la viande de porc 1,20 F. Autant dire qu'on n'en mange pas souvent. Les tartines sont "garnies" de saindoux et "on mange beaucoup de pommes de terre et quelques légumes quand on a le temps de cultiver un petit jardin". Les femmes, à la carrière, portent la hotte comme les "botteresses" liégeoise dans les mines. Elles évacuent les déchets vers les remblais. (Je n'ai trouvé aucun document qui vient étayer cette hypothèse).
Il y a aussi des enfants car à cette époque, on considère qu'un enfant de douze ans est un adulte.
Dès 1843, le gouvernement fait réaliser une enquête sur le travail des enfants dans les mines, les carrières et les industries lourdes ou insalubres. Les résultats de cette recherche sont contradictoires. Si certains considèrent que le travail demandé à de jeunes enfants ne peut en faire que des "débiles difformes", d'autres rejettent catégoriquement une possible réglementation de ce travail.
"Une loi sur le travail des enfants, c'est une loi qui destitue en masse la tutelle naturelle et légitime de leurs enfants les pères de famille des classes laborieuses ; c'est une loi qui déclare qu'ils sont à la fois indignes et incapables d'exercer convenablement cette tutelle", clame le parlementaire Frère-Orban lors d'une séance de la Chambre. "Les adultes amènent leurs enfants qui travaillent pour eux, ou plutôt avec eux..."
Fin du XIXe siècle, de telles conditions de travail, la baisse des salaires, la crise économique qui affecte la Wallonie (déjà!) ne pouvaient déboucher que sur des troubles sociaux dont des grèves, interdites et durement réprouvées.
En 1886, dans notre région, de nombreuses carrières sont à l'arrêt mais l'ouvrier sans travail est aussi sans aucune ressource. Le mouvement va durer d'avril à juin 1886. Le "roi Pahaut" et quelques autres carriers établissent un cahier de revendications pour obtenir :
- La journée de travail 11 heures,
- Le payement par quinzaine,
- Le solaire horaire donc le paiement des heures supplémentaires et la suppression du salaire journalier,
- La suppression du "truck system" (traduction : le système camion). Les ouvriers étaient payés par des bons qui les obligeaient à faire leurs achats au magasin de l'entreprise ou dans un magasin "recommandé" par le patron. Ils demandent le paiement en monnaie courante.
Le mouvement de grève n'obtiendra pas le résultat escompté mais peu à peu apparaissent dans notre région, des mouvements syndicaux, coopératifs et mutuellistes avec des caisses de soutien pour les ouvriers sans revenus.
1887 : Interdiction du truck system.
1889 : le travail industriel est interdit aux enfants de moins de 12 ans. La durée de la journée est fixée à 12 heures, pour les garçons de 12 à 16 ans et pour les filles de 12 à 21 ans.
1893 : Vote plural : tous les hommes ont droit à une voix mais certains en ont 2 ou 3 suivant qu'ils payent l'impôt ou qu'ils ont un diplôme.
1896 : Règlement du travail que le patron doit afficher.
1900 : Premiers contrats pour les femmes et le droit d'encaisser leur salaire (jusqu'à cette date, le salaire était remis au mari qui devait donner son accord pour leur engagement).
1903 : Loi sur les accidents de travail. La notion de faute est remplacée par la notion de risque. La parole du patron n'est plus la seule à être prise en compte.
1905 : Loi sur le repos hebdomadaire et dominical et les jours fériés. (Jusqu'alors ces jours n'étaient pas payés !)
1907 : Soutien de l'Etat aux caisses de chômage.
1909 : Principe de la liberté subsidiée avec la création de la Société de secours mutuels.
1911 : Les travaux souterrains sont interdits aux moins de 14 ans.
1914 : Obligation scolaire jusqu'à 12 ans.
1915 : Allocations de chômage quand la durée dépasse le temps que paie la caisse syndicale. "Dji so so l'caisse !".
1919 : Suffrage universel pur et simple pour les hommes et quelques femmes : les veuves de guerre et les héroïnes de guerre. Les femmes peuvent voter aux élections communales. Elles sont éligibles à tous les niveaux même si elles n'ont pas le droit de vote ! Les partis politiques, lors de leurs campagnes, vont cependant essayer de toucher l'opinion des femmes car ils considèrent qu'elles peuvent influencer le vote de leur mari.
1920 : Premier chômage indemnisé. Journée de 8 heures et semaine de 48 heures.
1921 : Assurance pension obligatoire et système d'allocations familiales payées par le patron.
1935 : Création de l'Office de placement (la crise boursière des années trente a fait augmenter catastrophiquement le nombre de chômeurs).
1936 : Revenu minimum garanti. Semaine de 40 heures. Premiers congés payés (6 jours par an). Reconnaissance des activités syndicales.
1948 : Vote au suffrage universel pour les femmes.
Les conditions de travail des carriers se sont améliorées avec l'évolution des lois mais elles sont restées longtemps très dures.
Que dire des conditions de sécurité ?
Mon père a travaillé de nombreuses années dans les "caves" de Géromont.
Le casque : une casquette en toile. La protection contre les poussières : un foulard à carreaux. Des gants : des morceaux de caoutchouc coupés dans des chambres à air.
La protection contre le bruit : néant ; papa, pensionné, était sourd comme un pot !
Seuls les souliers étaient un peu "sécurisés" avec leurs semelles complètement cloutées mais il n'y avait aucune protection intérieure.
Combien de ces ouvriers ont-ils fini leur vie estropiés ou silicosés ? Ils ont fait pendant de nombreuses années la richesse de notre région mais à quel prix ?
Source : F.D., Carrières et carriers. Les conditions de travail, Echos de Comblain, septembre 2013, p. 67 à 69.
