Le lit de l'Ourthe et son chemin de Halage au temps des bètchètes
Nous avons demandé à notre collaborateur, M. Robert Dalem, d'Esneux, de bien vouloir s'attacher, quand il le pourrait, à la description du chemin de halage de l'Ourthe.
Nous savions que ce n'était pas là une mince besogne et pourtant ses renseignements nous sont parvenus peu de temps après. Qu'il en soit remercié !
Que reste-t-il matériellement du tout premier chemin de halage ? Rien. Il est pourtant possible qu'il ait peu varié au cours des millénaires et que son trajet ait été continué lorsqu'il s'est agi du creusement du canal hollandais dont on retrouve de simples ou de compliqués vestiges. En ce qui concerne celui du canal de l'Ourthe, M. Dalem a des souvenirs... "comblés", car beaucoup de choses ont disparu à cause de l'élargissement des routes de la vallée, des détournements du lit de la rivière, des dragages, et à certains endroits, du comblement pur et simple des anciens chemins, voire des écluses, etc...
M. Dalem avait heureusement sous la main, au moment de notre demande, la photocopie d'un rapport détaillé sur l'Ourthe, dressé en 1843 et publié en 1845 dans les Annales des Travaux Publics.
La description non approfondie en ce qui concerne les lieux-dits où le chemin quitte une rive pour l'autre, est, malgré tout, fort intéressante.
La documentation qui va suivre et que M. Dalem a dû condenser, est un complément nécessaire au livre "Mille ans de navigation sur l'Ourthe et ses affluents" par Robert Dalem et André Nélissen, paru en 1973 chez J. Petitpas de Bomal (192 pages, 2 dessins, 9 cartes et 34 photos).
Voici le texte que nous fait parvenir M. R. Dalem.
Lorsque les hauts-fourneaux au bois avaient encore quelque activité, les bateaux de l'Ourthe remontaient jusqu'à Maboge et Bérisménil, à 10 et 12 km au-dessus de La Roche, pour prendre du charbon provenant des bois qui couvrent cette partie élevée du Luxembourg.
Ils en descendaient avec des chargements de 10 à 12 tonneaux.
Il y avait des années où les eaux se maintenaient à une hauteur suffisante pour que cette navigation se fit pendant deux ou trois mois, quelques fois beaucoup plus longtemps; mais il arrivait aussi qu'elle était complètement impossible durant une année entière, soit à cause des trop fortes crues, soit à cause de trop grandes sécheresses.
Un obstacle en toute saison, c'est à cette époque-là l'absence absolue de chemin de halage, à l'amont et à l'aval de La Roche. La rivière est entièrement abandonnée à elle-même. Elle se jette à travers sa vallée, tantôt d'un côté tantôt de l'autre, et passe perpétuellement du pied des rochers de gauche au pied des rochers de droite, presque toujours également escarpés.
Jusqu'à Barvaux, le halage se fait alternativement sur les deux rives, souvent au milieu de la rivière, lorsqu'il n'est praticable sur aucun des deux bords et, de La Roche à Jupille (commune de Rendeux), distance de 5 à 10 km, il change 6 fois de rive. Rien ne le détermine : le batelier choisit comme il peut et selon l'occurrence.
La plupart des chemins vicinaux qui, çà et là, côtoient la rivière, sont des chemins détestables. Il y en a toutefois d'assez bons, et presque tous, s'ils étaient entretenus, pourraient être excellents à peu de frais, attendu qu'ils sont sur le roc.
Jusqu'en 1838, par les soins d'un négociant de La Roche qui faisait enlever les pierres et nettoyer le lit, la rivière était facile, en temps ordinaire, de cette ville à Hotton, et pendant la durée des eaux moyennes. La navigation, même par les basses eaux, n'y était jamais complètement interrompue. Ces travaux peu dispendieux, s'effectuaient au moyen d'une faible retenue de cinq à six francs que supportaient, sans se plaindre, les bateliers dont les intérêts étaient si bien entendus par celui par celui qui la leur faisait subir.
Cependant, en général, la navigation cesse dans ce parcours à dater du mois de mai, pour ne reprendre qu'en octobre, et elle ne devient possible en été qu'à la suite de très grandes pluies.
La véritable navigation de l'Ourthe ne commence qu'à Durbuy ou, pour mieux dire, à Barvaux.
C'est dans cette dernière localité que, pour la première fois, en descendant de La Roche, on trouve des rivages, un port de chargement, des bateaux en charge ou en partance, et c'est le point le plus élevé de la rivière où l'on ait, à peu près tous les jours, la possibilité de faire des envois sur Liège.
La distance, par la voie de terre, de Barvaux à Liège, n'est que de huit lieues; elle est de onze lieues par l'Ourthe. Dans les eaux ordinaires, ce qu'on appelle les bonnes eaux, un bateau chargé de cinq à six tonneaux met un jour pour faire le trajet. Dans les basses eaux, la charge diminue beaucoup : elle se réduit souvent à 1.500 kg, et parfois s'abaisse encore d'avantage. Dans les hautes eaux navigables, elle s'élève de onze à douze tonneaux, et la descente s'opère en 4 ou 5 heures. Mais ces belles eaux n'ont qu'une courte durée.
La remonte, en toute saison, ne se fait guère qu'en 2 jours. Les retards qu'éprouve la navigation proviennent, en grande partie, de l'incurie des riverains, qui laissent corroder leurs héritages, sans opposer aucun ouvrage, aucune défense, aux envahissements des eaux. Il en résulte que le chemin des bateaux varie sans cesse, et qu'il est, la plupart du temps, obstrué. Les alluvions étant alternativement détruites et renouvelées sur les mêmes points, le thalweg est continuellement déplacé.
En remonte, le chemin de halage se termine à Barvaux, et il est presque partout dans le plus méprisable état. Il serait cependant facile de le rendre bon : il suffirait peut-être pour cela de faire exécuter les règlements sur la servitude. Les propriétaires seraient alors plus empressés de le défendre contre les corrosions et, cela seul, améliorerait déjà considérablement le chemin de halage, que des travaux peu coûteux perfectionneraient.
A Hotton, par exemple, on ne saurait comprendre la négligence des propriétaires de la rive gauche en amont du pont : les pierres d'excellente qualité abondent sur les lieux et cela n'empêche pas que les jardins ne soient entamés tous les hivers par les hautes eaux contre lesquelles la défense est des plus faciles.
Si le halage empiétait chaque année de quelques mètres sur ces jardins, leurs possesseurs y regarderaient de plus près.
De Barvaux à Sy, le chemin de halage est sur la rive gauche. A l'aval, il est interrompu par la "Roche à la Planche", énorme rocher qui descend presque verticalement jusqu'au fond de l'Ourthe, dans une partie où il y a beaucoup de profondeur.
A cent ou cent cinquante mètres plus bas, il se rétablit sur la rive gauche, un peu au-dessus de la "Roche Noire", où il est trop élevé, trop étroit et très difficile.
Il se continue sur la même rive jusqu'à Poulseur et passe alors sur la rive droite jusqu'à Hony.
De Hony à Méry, il revient à la rive gauche jusqu'à Colonster où il repasse sur la droite pour se poursuivre sur la gauche de Campana à Chênée et de Chênée aux Grosses Battes. De là à Froidmont, il retourne à la rive droite. De Froidmont à la Hamaide des Tanneurs, il revient à la rive gauche, et de la Hamaide à la Boverie, sur la rive droite. De la Boverie à Liège, il est sur la rive gauche.
Tel qu'il est aujourd'hui (ndlr : donc en 1843), le chemin de halage a été aménagé en plusieurs endroits par la Société du Luxembourg : à Bomal, sur une assez grande longueur; à Palogne; à Sy, par un beau perré à hauteur, ayant, au moyen d'excavations dans la roche, 4m de largeur en couronne ; à Fairon, à Comblain et ailleurs encore.
Mais les travaux commencés en lit de rivière par cette société, inachevés au milieu des eaux, ne sont pas conservés comme ceux qui ont été faits sur la rive, et par leur position même, ils sont devenus des écueils dangereux. Chaque crue emporte une partie des piles des barrages, des bajoyers des écluses, et ces ouvrages gravement endommagés par les derniers hivers, sont des causes de péril de plus en plus grand. Tout ce qui est encore debout chancelle et menace ruine, et déjà nombre de bateaux ont péri, hommes et marchandises, en se heurtant contre des constructions entreprises dans un autre but.
Les bateliers seraient satisfaits si le halage continué sur la rive gauche depuis Barvaux jusqu'à Poulseur, ne passait que là sur la droite et s'y maintenait jusqu'à Colonster, ou seulement jusqu'à Tilff. De trop fréquents changements de rive sont une source de frais et une cause danger; mais le passage d'une rive à l'autre par intervalles un peu éloignés est néanmoins nécessaire; les mêmes chevaux ne pourraient pas soutenir longtemps le halage sur la même rive, surtout quand ils doivent faire de grands efforts : ils seraient promptement hors-de-service.
La navigation est retardée encore par les détours de la rivière, notamment au-dessous de La Roche, à Jupille, à Bohon, à Sy et surtout à Esneux, où le circuit est d'environ 6.000m ; mais si on considère la pente des eaux, il est peut-être à regretter que l'Ourthe, dans son état naturel, ne fasse pas de plus longs détours.
Sources : Ce texte est extrait d'un rapport sur l'Ourthe, signé H.G., daté : Jemeppe, le 10 octobre 1843 et publié dans les "Annales des Travaux Publics", volume V, 1847, pages 125 à 129.
"Les Echos de Comblain" Octobre 1974.
