La pêche au temps passé
Histoire de la pêche depuis la préhistoire jusqu'au 18e siècle.
Il est logique de commencer cette étude en disant quelques mots des tout premiers Comblennois que la nécessité de la vie obligèrent à ouvrir les annales halieutiques locales.
Dans l'état actuel de nos connaissances, il nous est possible d'affirmer que des préhistoriques de la période mésolithique - époque que l'on situe entre 10.000 et 4.000 ans avant J.C. - étaient installés au bord du plateau du Chession, un peu en aval du Pic Napoléon. Des recherches dans le bois actuel nous ont permis d'y découvrir des silex extrêmement petits mais taillés de mains de maîtres, prouvant que la pêche et la chasse comptaient parmi les préoccupations et soucis journaliers.
D'autres familles de mésolithiques étaient également disséminées sur les plateaux d'Oneux et de Hoyemont et de nombreuses pièces de leur industrie lithique ont également été retrouvées.
Après les mésolithiques vinrent les néolithiques, pêcheurs et chasseurs tout aussi habiles et qui vécurent à une période allant de 4.000 à 1.850 ans avant J.C. Nous avons repéré les traces de leurs habitats, répartis un peu partout sur les plateaux dominant nos deux rivières. Les indices de leur séjour dans les vallées sont, jusqu'ici du moins, insignifiants et sporadiques.
De 1850 à notre ère, apparut l'âge des métaux : bronze, d'abord (de 18950 à 900 av. J.C.), fer, ensuite (de 900 à J.C.). Jusqu'à présent, nous n'avons retrouvé de ces temps reculés aucun objet caractéristique, mais nous savons qu'il faut rattacher au début de cette période les pointes de flèches en silex, munies d'un pédoncule et de deux ailerons. Or, nous en avons retrouvé sur le territoire communal.
Nous manquons totalement de documents probants touchant la pêche et la chasse aux périodes gauloise et romaine, mais il est certain que ces moyens de subsistance ne furent jamais abandonnés.
Il nous faut arriver à la période franque pour trouver, dans des écrits, les premières mentions relatives à la pêche et à la chasse.
Lorsque vers 648, Sigebert III, roi des Francs, notifia par une charte la fondation des monastères de Malmedy et de Stavelot, dans sa forêt d'Ardenne, et concéda à l'évangélisateur Remacle le territoire qui devint le noyau de la future principauté abbatiale dont nous avons fait partie jusqu'à la révolution française, les forestiers royaux n'eurent plus le droit d'y exercer leur surveillance. L'abbé eut les prérogatives du roi et posséda ainsi tous droits sur la pêche et la chasse, qui, jusqu'alors, avaient été un privilège royal.
Les rois francs qui suivirent (1) confirmèrent souvent, à la demande des religieux, les biens et immunités dont ces derniers jouissaient.
Le droit de chasse et celui de pêche, apanage des abbés de St-M., sont rappelés plus d'une fois dans des records émanant de cours de justice tant stavelotaines que lognardes. Ces documents spécifient clairement et de façon fort imagée que les échevins "salvent et wardent", c'est-à-dire sauvegardent à Monseigneur de Stavelot, seigneur hautain du pays, "l'oiseau en l'air et le poisson sur le gravier". (par ex. : Bra, 11-4-1567).
Au début du moyen-âge, l'abbé, homme de prières, n'exerça pas personnellement ces prérogatives que lui interdisaient autant les Capitulaires de Charlemagne que les décrets pontificaux.
Un document parvenu jusqu'à nous nous montre qu'au XIe siècle, l'abbé Poppon II avait cédé des cantons de pêche à des particuliers (2).
Au début de XIIIe siècle, les droits de Stavelot sont encore rappelés dans un record émanant des échevins de Roanne et de Targnon : "Depuis Amblève, localité germanophone et jusqu'à Douxflamme, en aval du Château-Neuf (ruines du château de Raborive), l'eau, c'est-à-dire l'Amblève, appartient à l'église de Stavelot "libere et absolute" (3).
Plus tard, les successeurs des abbés devinrent de grands seigneurs dont la vie fut princière, fastueuse et dépensière.
En 1578, Gérard de Groesbeek interdit la chasse à ses sujets afin de pouvoir trouver du gibier pour son déduit (loisir) et passe-temps (4). En 1581, Ernest de Bavière fit de même, suivi en 1636 par Guillaume de Bavière (5). En 1683, Guillaume Egon de Furstenberg alla beaucoup plus loin encore que ses devanciers, en interdisant la chasse à ses officiers et en les menaçant, le cas échéant, de les dépouiller de leur dignité (6).
Malgré ces prescriptions, l'abbé et ses religieux ne purent jamais, pratiquement, interdire ni la chasse ni la pêche. Il y eut vraisemblablement des usurpations qui, à la longue, devinrent des droits acquis et il y eut aussi des ventes auxquelles les religieux furent forcés de recourir lorsque leur besoin d'argent se fit sentir.
Au XVIIIe siècle, l'abbé-prince n'avait plus, comme domaine personnel de chasse, dans la maïeurie de Stavelot, que la portion de celle-ci située sur la rive gauche de l'Amblève.
Dans le comté de Logne, subdivision stavelotaine qui englobait Comblain, c'était le châtelain, des officiers et le couvent de Bernardfagne (actuellement Saint-Roch) qui jouissaient de ce droit. Pour être précis, disons par exemple que Bernardfagne de Xhoris (chap. de Stavelot, registre 43).
Pour ce qui concerne la pêche, les autorisations furent de bonne heure très nombreuses et les droits appréciables dont jouissaient les manants nous sont largement connus par des records (7).
Rappelons ici le début de celui de Comblain qui date du XVe siècle et que nous avons reproduit in extenso dans nos "Echos" de septembre 1960, p. 69 : "Nous sauvegardons que les masuriers du ban de Comblen peuvent aller pêcher dans les eaux de leur ban", etc...
Les moines eurent des pêcheurs attitrés, lesquels, moyennant redevances, opérèrent dans des pêcheries bien déterminées. Dans le document rappelé ci-dessus, nous lisons, à ce propos, que les Comblennois étaient autorisés à pêcher devant "le pêcheur".
Nous lisons ailleurs qu'en 1423, 1590 et 1647, une pêcherie existait à Martinrive et que les moines de Malmedy la concédaient de même à un fermier.
A partir du XVIe siècle, le prince-abbé commença à donner à un seul locataire la pêche dans tout le comté de Logne. En 1574, celle-ci était louée pour neuf ans à François Lagal y pour 20 dallers ou 130 florins, "outre les gros poissons à livrer au monastère de Malmedy". Cette concession fut reprise en 1582 par Remy de Rahier, maïeur de Comblain (8).
Un peu plus tard, les rivières furent louées séparément. C'est ainsi que la pêche sur l'Ourthe - donc depuis Logne jusqu'en aval de Poulseur - fut "accensée" c'est-à-dire louée : en 1611, à Jean Renard, pour neuf ans, à raison de 260 florins par an. En 1620, à Jacob Sauvage, pour 65 florins. En 1630, à Henri Balthus, pour 80 florins. En 1636, idem. En 1647, au sieur Huart, officier de Comblain, pour 80 florins. En 1653, au même et à des conditions analogues et en 1677, pour 155 florins.
Jean-François Moureau, habitant la ferme de Rivage (démolie pour faire place à la gare), était, en 1774; le pêcheur attitré du chapitre de Malmedy où il porte ses poissons. Mais il intitule son journal : "Registre contenant la pesche de la doutre (Ourthe) appartenant à son altesse celcisime le prence de Stavelot, Jean-François Moureau, 1774".
Par ce journal conservé dans les archives de la famille Mouvet, nous apprenons que le pêcheur opérait à Logne, au Halleux (Comblain), à Verlaine, à Fairon, dans le ruisseau de la Haze et à la Belle-Roche (Comblain).
En 1743, le chapitre de Malmedy vendit à Quirin Sauvage (9) la pêcherie qu'il possédait à la Belle-Roche :
Nous les Prieurs et Profès Capitulairs de liyllustre Imp(eria)le, libre et immediate Abbaije de Malmendij, Seigneurs Trefonciers au Ban de Comblen &&, vû et attendû que possedons une pêcherie sur leau dembleve endroit dit Belleroche commune de Comblen au pont, ainsi que la partie supperieure de lille jusqu'inclue la maison du pêcheur, savoir faisant à tout ceux quil appartindra, que nous avos vendu la susdite pêcherie ainsi que la partie de lille et la maison avec foijer qui sj trouve, au sieur quirin Sauvage pretre et eneficier, pour ces heritiers et aijant cause, pour une juste somme de 500 cents ecus je dis deux milles florins bb (=brabant) que nous reconnaissons avoir recu cejourdhuij 26 de mars 1743. Par ordonnance
D : Bernard Gavage
Secretair
Le cachet intact de 5 cm de diamètre que porte ce document (propriété du Musée de Comblain) est partiellement lisible : I. THEOD. D.G. BA. DUX. S. R. E. CARD. EP. ET. P. LEOD... ET. H. BARO. H. (10)
Le 26 août 1775, Jean-François Moureau, précité, livre neuf pièces de bois de frêne au susdit Quirin Sauvage et lui raccommode sa pêcherie.
En 1779, Moureau pêche à la Belle-Roche (pour le chapitre de Malmedy ? ou pour Quirin Sauvage ?).
EN 1784, la pêcherie de la Belle-Roche a, de nouveau, besoin de réparations et Moureau y travaille en avril. Le 31 juin, il charge Charlier de Fraiture de la rajuster derechef.
Enfin, le 8 mai 1794, Moureau, aidé par Pierre Troupin, se retrouve une nouvelle fois à la pêcherie de Quirin Sauvage pour y effectuer des réparations (11).
Et ici s'arrêtent les renseignements que nous-même avons... pêché aux sources les plus limpides de l'histoire.
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(1) Childéric II, en 670 et entre 663 et 674. - Dagobert II, en 677 - Thierry III, vers 681 - Charles Martel, en 720 (?) - Chldéric III, en 744 - Louis le Pieux, en 814 - Louis le Germanique, en 873 - Louis le Jeune, en 877 - Otton Ier, en 950 - Henri III, en 1040, etc...
(2) "Recueil des Chartes de l'Abbaye de Stavelot-Malmedy" par Halkin et Roland, tome 1er, p.98 et tome II, p. 98 également.
(3) "Recueil des Chartes de l'Abbaye de Stavelot-Malmedy" par Halkin et Roland, tome II, p. 98.
(4) L. Polain : "Recueil des Ordonnances de la Principauté de Stavelot", page 55.
(5) Ibidem, pp. 57 et 114.
(6) Ibidem, p. 162. Voir aussi : "Histoire de Logne", par Jean Yernaux (Bibliothèque de la Faculté de philosophie et lettres de l'Université de Liège). Librairie E. Droz, 25, rue du Tournon, Paris - pages 124 à 127.
(7) Voir, à ce propos, les records de Bodeux (1449), Bra (1567), Chevron (1429), Chooz (1372), Fosse (1561), Hamoir et Xhignesse (1469), Leignon (1583), Lorcé (1506), Rahier (1537), Roanne (XIIIe siècle), Stavelot ( 1454, etc... dans le livre intitulé "Les Records de >Coutumes du Pays de Stavelot", Bruxelles, C.A.D. , 13, rue des Quatre-Bras.
(8) Archives de Stavelot-Malmedy, registre 29, folio 227.
(9) Nous lisons dans nos notes qu'au XVIIe siècle et depuis de longues années, le chapitre de Malmedy possédait sous Comblain (où exactement ?) une pêcherie qui entravait parfois le passage des barques. En 1621, le chapitre la modifia de façon à rendre le cours de la rivière navigable en tout temps.
(10) Voici, en entier, la valeur de cette inscription en exergue : Johannes Theodoricus Dei gratia Bavariae duc Sanctae Romanae Ecclesiae Cardinalis episcopus et princeps Leodiensis Frinsingensis et Tarisbonnensis Superioris Palatinatus ac Bullonensis dux marchio Francimontensis comes Lossensis et Hornensis baro Herstalliensis.
(11) La documentation relative à Moureau est extraite de la revue disparue "Les Etudes Comblinnoises", pp. 97 à 101 (article intitulé "Pêche et pêcheurs d'autrefois" et signé George Laport (novembre 1937).
Source : Emile DETAILLE, La pêche au temps passé, Echos de Comblain, n°5, mai, 1961, p. 33 à 35.
