Fiat Lux

Quand l'éclairage public n'était pas automatique.

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Notre petite Belgique est bien connue pour ses lumineuses prodigalités. Entendez par là que nos différents éclairages, de la fourmillante autoroute au modeste sentier d'utilité publique font l'admiration de nos visiteurs étrangers. Avec, en plus, une pointe d'envie. A des heures fixes, en fonction bien sûr de la saison, notre réseau urbain autant que campagnard baigne dans une douce lueur jaunâtre ou blafarde, suivant les choix préalablement opérés. La nuit, tous les chats ne sont plus gris, tant on peut y voir clair.

Ce ne fut pas toujours le cas. Je n'en veux pour preuve qu'un texte que j'ai découvert dans nos archives et qui date de 1939. Il n'est pas signé mais je devine que l'auteur ne pouvait être qu'Alphonse Dehan, tant le discours est sarcastique. Jugez-en plutôt.

"On aurait pu croire, lors de l'installation de l'éclairage public, que Comblain-au-Pont sortait définitivement des ornières de la vie fruste dans laquelle il croupissait. Croire cela, c'était commettre une lourde erreur. C'était se réjouir trop tôt en estimant que le rôle du bon sens venait de commencer. Erreur !

En effet, l'éclairage en question, depuis quelque temps, s'est singulièrement dévalorisé. Jugez-en, une fois de plus. D'abord, on estima qu'on y voyait trop clair et, après une période d'accoutumance au cours de laquelle chacun eut le loisir de tresser des tas de lauriers à qui de droit, on souffla les bougies (1). Purement et simplement et sans autre forme de procès, on se retrouva du jour au lendemain en pleine période médiévale. Evidemment, cela faisait l'affaire des amoureux nocturnes et autres pochards attardés sur les zigzags desquels l'ombre étendait son voile pudique.

Avec la même désinvolture qu'elle eut pour s'éclipser, la lumière reparut un beau soir, au grand dam des disciples de Vénus et de Bacchus. Il faut savoir que le modus vivendi venait d'être changé et, depuis lors, nous nageons en pleine incohérence. Les allumeurs-extincteurs ont toute latitude d'allumer et d'éteindre quand il leur plaît. Dès lors, nous voilà dans la pagaille, dans la plus aimable des fantaisies.

Il se peut très bien que, par exemple, on oublie "d'allumer" au Pont-de-Sçay. Cela s'est passé. Ou, d'autre part, on éteint à des heures d'une précocité effarante car, répétons-le, nous sommes livrés au bon vouloir de MM. les allumeurs-extincteurs et à leur insouciant arbitraire.

Imaginons la petite scène qui pourrait se passer chez eux chaque soir.

Dans un baîllement significatif, un préposé constate : "Tiens, déjà neuf heures et quart. On va se coucher". Et à cette heure qu'il juge raisonnable, le préposé ferme le bouton de notre éclairage public et ouvre son lit qui le reçoit à draps ouverts.

Hélas, deux heures plus tard, dans le noir opaque, dans la pluie et le vent qui font rage ou dans un dégel qui frigorifie les doigts de pied, les voyageurs des derniers trains peinent et ahanent pour rentrer chez eux. Mais qu'est-ce que cela peut faire à nos "lumineux" gardiens si ces voyageurs n'y voient goutte et pataugent dans les éléments en furie ? Il fait bon sous les draps et c'est là le principal. Le plumard est moelleux et bien tiède. Le crépitement de la pluie qui fouette les vitres, les rafales de vent qui mugissent sous le toit, n'est-ce pas là l'accompagnement rêvé pour un sommeil du juste ?

Et, sous les orchestrations de la nature déchaînée, le clavier des orteils s'agite de plus belle sous l'édredon des extincteurs-allumeurs. L'éclairage ? Carrément, ils s'en foutent.

Vous aurez compris, amis lecteurs, que les préposés à l'ouverture puis à la fermeture de nos réseaux d'éclairage public en prenaient un peu trop à leur aise. Mais voilà, nous étions "avant 40" et l'automatisation (pas toujours fiable d'ailleurs) n'avait pas encore marqué notre actuel de son empreinte. Nous aurions plutôt tendance à pêcher dans l'autre sens. Il m'est arrivé à de nombreuses reprises de voir fonctionner l'éclairage public en plein jour.

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(1) Du jour au lendemain, l'éclairage nocturne (ou plutôt vespéral) avait disparu.

Source : Ninie Dehossay, Fiat Lux, Echos de Comblain, août 1994, p. 6 et 7.

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