Un triste sire
Le Chevalier François de Granchamps (1758-1833) fut bourgmestre de Comblain-au-Pont du 1-9-1813 au 10-9-1822.
Dans l'allée centrale du vieux cimetière de Comblain-au-Pont, perdue et ignorée parmi les autres, une pierre tombale nous indique que le chevalier François de Grandchamps est décédé le 9 février 1833. Qui se souvient encore du nom de ce personnage qui fit pourtant beaucoup parler de lui à l'époque ?
Né en 1758, il était le fils de Joseph de Grandchamps et de Catherine de Donnéa. Il ne se maria jamais. Une de ses soeurs avait épousé Charles-Henri Marcellis, grand industriel possédant à Liège d'importantes usines et des propriétés situées à l'endroit nommé aujourd'hui le "quai Marcellis". A Comblain-au-Pont, Marcellis possédait aussi de grands biens, entre autres, le bâtiment qui porte le nom de "brassine" et de nombreuses terres. Lui appartenaient de même, la splendide propriété d'Amblève au bord de la rivière et au pied des ruines du château-fort du même nom ainsi que le bois royal de Lorcé.
Voici ce qu'en disait le notaire Henri Dimbourg dans une lettre du 21 avril 1916 : "Je me rappelle qu'étant jeune, je suis allé à Amblève où m'avait invité le fils du régisseur de Marcellis. Ce régisseur me fit visiter le salon. J'y vis un magnifique portrait, peint à l'huile, représentant M. Marcellis à pied, de grandeur naturelle et portant visiblement et, comme pour prouver sa haute parenté, une grande enveloppe sur laquelle on lisait : "A Monsieur le Chevalier F. de Grandchamps à Comblain-au-Pont".
M. Marcellis laissa deux fils : Charles, qui mourut assez misérablement en Italie et François que j'ai connu, toujours homme de ce monde, mort aussi, absolument pauvre et sans ressource. Les deux fils avaient vendu tout et tout dépensé."
Le même notaire H. Dimbourg nous donne de nombreux renseignements concernant la deuxième soeur de François de Grandchamps, Marie-Josèphe qui s'était mariée à Liège le 23 fructidor an V (9 septembre 1797) et surtout sur son époux Etienne-Joseph Regnier, accusateur public au Tribunal de Liège.
Après une carrière assez mouvementée en Amérique et en France, ce dernier avait été nommé sous le 1er Empire, en date du 24 avril 1811, Procureur Général à Liège, et, à cette époque, ce n'était pas une sinécure. Les guerres du 1er Empire à peine terminées, le pays était rempli de brigands qui portaient le nom de "chauffeurs". Il fallait donc un homme énergique sachant "faire tomber les têtes". Regnier était cet homme. Sa femme ne convenait pas moins. C'était elle qui, avec beaucoup de talent, rédigeait les réquisitoires que devait prononcer son mari à la Cour d'Assises.
Pour se reposer de ses fatigues, Etienne-Joseph Regnier qui se faisait le plus souvent appeler Regnier de Grandchamps avait sa maison de campagne à Palogne, sur les bords de l'Ourthe, sous les ruines du vieux château de Logne. Il y venait à pied de Liège. A Palogne, M. Regnier ne recevait d'autres visites que celles des paysans des environs qui, le sachant revenu, allaient le consulter à propos de procès et d'autres difficultés. Et M. Regnier finissait par faire comprendre à son client d'occasion qu'il avait tort ou raison, en faisant simplement appel à sa conscience.
Le Procureur Général qui, pourtant, était voltairien, comme on disait alors, invitait souvent à sa table le vieux curé de Vieuxville, son voisin. A cette occasion, le vénérable curé, sachant à qui il avait affaire, entreprenait la conversation de M. Regnier. Le Procureur Général "laissait aller" son vieux curé, puis il prenait la réplique avec le talent qu'il avait, lui disant : "Monsieur le Curé, vous y perdrez votre latin, mais c'est moi, tout voltairien que je suis, qui vais vous convertir aux immortels principes de 89, etc...". Et l'incident était clos.
Le notaire H. Dimbourg dit tenir ces renseignements de son père qui avait connu personnellement le Procureur Général. Les habitants de Comblain, cependant, ne semblaient pas partager son estime pour M. Regnier, ainsi que nous le verrons par leurs lettres. Et si François de Grandchamps fut très lié avec ses beaux-frères, il le fut surtout avec le Procureur Général.
Grandchamps avait un caractère épouvantable. De plus, c'était un méchant homme, très redouté dans le pays. Il se promenait souvent seul dans son grand jardin, entouré de hautes murailles, se frottant les mains et hurlant comme un possédé. Les voisins disaient : "Grandchamps hurle, quelqu'un en pâtira", comme on dirait : "il tonne, nous aurons de l'orage !" Et l'on ne tardait pas à apprendre qu'un tel était tombé dans les griffes du chevalier et qu'il allait avoir un procès.
Plusieurs furent ruinés par lui, tel Jean-François Leblan, maire de la commune sous la première République et prédécesseur direct de Grandchamps en cette fonction. Leblan est d'ailleurs le principal instigateur de la pétition que rédigeront les habitants de Comblain contre Grandchamps; la fille de Leblan, Angélique Mercier, vécut encore bien longtemps, et assez pauvrement au village de Mont.
Le chevalier de Grandchamps avait sa police secrète et s'entendait avec quelques autres voltairiens comme lui. De temps en temps, il invitait à diner chez lui ses agents qui devaient lui raconter "entre les verres et les pots" tout ce qui se passait dans la commune, le bien ou le mal qu'on disait de lui. Du rapport qui lui était fait, Grandchamps tirait les conclusions nécessaires et agissait en conséquence.
Nommé bourgmestre de Comblain le 1er septembre 1813, son dernier acte, en tant que mayeur, date du 10 septembre 1822. Il signe, comme dans tous ses actes : "F. de Grandchamps, ainé". Le premier acte du bourgmestre suivant est daté du 15 septembre 1822). Les archives dans lesquelles son nom apparaît sont principalement des réquisitions ou des ventes de terre dont il est toujours l'acquéreur. Il paye comptant, en numéraire ou par billet à ordre, payable au domicile de "Monsieur Regnier de Grandchamps", à Liège. Parfois aussi, une partie de la terre est payée par une annulation de dette, pour de la farine fournie par le moulin de Granchamps au vendeur, ou par la cession d'une rente. Le témoin habituel du chevalier est le sieur François-Joseph Chartry, se disant homme de lettres et rentier, mais en réalité, secrétaire et homme de confiance de Grandchamps.
Les achats de terre sont extrêmement nombreux et varient de 8 à 75 ares, lopins toujours enclavés dans les terres du chevalier ou longeant celles-ci.
Déjà avant son mayorat, Grandchamps augmente ses terres par de nombreux petits achats :
15-11-1808 : 15 ares à J.F. Maréchal, Charles Leduc et P.A. Dalem.
15-11-1808 : 21 ares aux mêmes.
1-4-1809 : 42 ares 60 à J.F. Maréchal.
28-4-1809 ; 22 ares au même.
15-6-1809 : 22 ares à Mathieu Neuray.
15-6-1809 : 12 ares au même.
9-8-1809 : 22 ares à Mathieu Debras.
9-8-1809 : 40 ares au même.
10-11-1809 : x ares à Hubert Ledent.
11-11-1809 : x ares à Philippe Palenge.
9-5-1810 : 21 ares à J.F. Maréchal.
16-7-1810 : 8 ares à P.J. Maréchal.
16-7-1810 : 16 ares à J.F. Degrange.
20-8-1810 : 30 ares à H.J. Debras.
23-10-1810 : 20 ares à Noël-Josseph Degrange.
25-2-1811 : 15 ares à la famille Xhaard.
30-3-1811 : 61 ares à Henri Hubert.
6-4-1811 : 32 ares à M. Marche.
7-6-1811 : 27 ares à la famille Dozo.
6-8-1811 : 25 ares à J.M. Debras.
9-10-1811 : 25 ares 90 à la famille Dimbourg.
24-11-1811 : 21 ares à D. Maréchal.
29-11-1811 : 26 ares à Charles Leduc.
28-12-1811 : 75 ares à G. Halleux et F. Derijs.
28-12-1811 : 22 ares aux mêmes.
17-2-1812 : 40 ares aux Dupont-Libert.
13-4-1812 : 40 ares à H. Dupont.
23-4-1812 : 16 ares 92 à J.F. Maréchal.
31-7-1812 : 22 ares à J.J. Debras.
18-8-1812 : 166 ares 92 aux Maréchal-Leboutte.
18-8-1812 : 23 ares aux mêmes.
18-8-1812 : 32 ares aux mêmes.
18-8-1812 : 10 ares aux mêmes.
18-8-1812 : 16 ares aux mêmes.
18-8-1812 : 26 ares aux mêmes.
18-9-1812 : 24 ares 50 à Hubert Debras.
23-3-1813 : 15 ares à la famille Xhaard.
6-4-1813 : 22 ares aux Dimbourg.
3-5-1813 : 15 ares à Olivier Charlier.
3-5-1813 21 ares au même.
Lorsque Grandchamps est nommé bourgmestre, ses achats de terre diminuent, mais il joue gagnant avec les réquisitions, le logement des militaires et la répartition des impositions. Une partie de l'augmentation de la fortune du chevalier provient d'ailleurs de là. Si quelques favorisés ne sont jamais imposés, le sont, à coup sûr ceux qui, pour leur malheur, ont une petite terre convoitée par Grandchamps ou ceux qui le contrarient et ceux, encore, qui ne vont pas faire moudre à son moulin. Tous ceux-ci forment la majorité de la population.
Dès lors, deux clans se forment à Comblain : d'un côté, Grandchamps et ses protégés ; de l'autre, l'ancien maire Leblan et avec lui - comme il le dit lui-même - tous les honnêtes gens de la commune.
Les pétitions signées par les membres du "clan Leblan" sont aussitôt combattues par des déclarations signées de ceux du "clan de Grandchamps".
La première requête officielle attaquant Grandchamps, date du 15 février1814, soit cinq mois et demi après la nomination du chevalier comme bourgmestre. Voici le texte exact de cette requête :
Comblain-au-Pont, 15 février 1814.
Les habitants de la commune de Comblain-au-Pont à
Messieurs les membres de la Commission Centrale Provisoire des Départements de l'Ourthe à Liège,
Messieurs,
Depuis environ cinq mois, la Commune de Comblain-au-Pont a eu le malheur d'avoir pour maire le nommé François de Grandchamps, acquéreur des Domaines dits nationaux, étrangers de la commune. C'est un homme tracassier, un ennemi du repos, qui n'a recherché cette place que pour s'assujettir les habitants, alimenter son moulin de moulinée et exercer toutes sortes de petites vengeances. Nous ne vous entretiendrons pas, Messieurs, des pamphlets sans nombre qu'il a fait circuler, ni des tracasseries qu'il a suscité contre plusieurs personnes qui valent infiniment mieux que lui ; nous vous informerons seulement des procédés injustes dans l'administration municipale de la commune.
1) De toutes les réquisitions qu'ont faites les Français sur cette commune tant en charroi qu'en chevaux, grains et denrées, il les a fait peser injustement et sans proportion sur quelques propriétaires et artisans et en exceptant principalement les fermiers des biens nationaux dont il est acquéreur ainsi que plusieurs autres et ainsi gruger les uns après les autres, des pauvres agriculteurs et gens de métier qui n'ont point pour se nourrir le quart ou le tiers de l'année, tandis que lui et ses semblables regorgent de denrées.
2) La commune devait fournir 45 gerbes de pailles. Que fit-il ? Il ordonne à Alexandre Mossay qui est un pauvre paysan de cette commune, qui n'a point de souliers au pieds, enfin qui est dans la plus grande misère, à les fournir. Alexandre Mossay réclama. Il eut pour réponse deux gendarmes à exécution. Mais hélas ! Ces militaires ne trouvèrent chez lui que misère, se retournèrent confus et furent rendre compte au maire de leur mission. Celui-ci, inexorable, les envoie arrêter Mossay et l'oblige, quand il fut à la mairie en état d'arrestation, à lui souscrire une obligation dans laquelle il obligerait une terre pour payement de l'exécution qu'il avait fait subir à ce malheureux. Cependant, l'obligation ne fut point consentie par Mossay.
3) Il a fait payer dix francs à Martin Joseph Mercier et Marie Claire Flagothier après avoir payé une somme de quatre francs qu'il les avait encore taxés pour un cheval.
4) Il a fait payer douze francs à Martin Stavaux, à Thirion, à Marcoty, pour une exécution qui était venue pour un cochon tandis que ceux-ci n'avaient point livré le porc.
5) Il suit toujours son système soutenu par le pouvoir qu'il s'est arrogé du temps que les Français habitaient la contrée. Il vient encore tout récemment de frapper les avoines, foins et charrois, qu'on demande à la commune, sur quelques individus qu'une grande partie d'entre eux sont obligés d'acheter les denrées qu'il ordonne de livrer ; tandis que lui et d'autres, ne fournissent presque rien et regorgent de denrées. Les plus pauvres venant encore d'être commandés pour aller au parc pour épargner les principaux. S'il veut réclamer, il envoie le réclamant à la porte ou se sauve pour ne point entrer en explications. Tout lui est permis. C'était le protégé du Préfet et du Procureur Général, dont il est le beau-frère, par ses délations sans nombre qu'il ne cessait de leur envoyer.
Aujourd'hui que nous sommes délivrés de la tyrannie française par les troupes de Leurs Hautes Puissances Alliées, nous espérons que la Commission administrative daignera nous délivrer de ce mauvais administrateur par une prompte destitution.
Ce n'est pas que les soussignés ne sachent fort bien qu'il faut fournir aux réquisitions demandées, mais les réquisitions doivent être supportées par la généralité des propriétaires de la commune. En conséquence, nous avons l'honneur de leur renseigner pour le remplacer Monsieur Martin Joseph Mercier, propriétaire de cette commune, homme probe et digne à tous égards d'occuper et remplir cette place. En faisant ce, toute la commune en général vous bénira et vous remerciera.
Nous avons l'honneur d'être avec respect, Messieurs, vos très humbles et obéissants serviteurs.
Les signatures sont une vingtaine. On y trouve les noms de Mossay, Maréchal, Flagothier, Renardville, Ninane, Moureau, Strée, Romain, Polet, Barthélemy, Cornélis, etc... Le nom de Leblan n'y figure pas.
Cette requête provoque une enquête assez superficielle. En fait, les autorités demandent à Grandchamps de répondre à ces accusations et lui transmettent texte et signatures, bien que les ordres soient de ne pas communiquer ces dernières. Cette négligence se transformera pour la commune en nouvelle vague d'injustices.
Deux semaines plus tard, le chevalier répond dans les termes suivants :
Comblain, le 4 mars 1814.
Messieurs,
Je suis enfin en mesure de fournir quelques preuves des éternelles tracasseries que me suscite le sieur J.F. Leblan, mon prédécesseur.
Voici une déclaration signée de deux témoins valables, de laquelle il résulte que le sieur Leblan est la vraie cause de l'opposition sans cesse renaissante que j'éprouve de la part de ceux auxquels je demande des charrettes ou des chevaux de trait pour la destination du parc de Liège, conformément à votre arrêté du 8 du passé.
Cette opposition acquiert tellement d'intensité que j'ai dû placer un garnissaire pendant six jours consécutifs chez un misérable appelé Joseph Dupont, lequel maintenant se trouve au parc de Liège qui, à son retour, ne retirera guère que la moitié de ses promérités parce qu'il n'a pu couvrir les frais de l'exécution, dont la commune elle-même a dû faire les avances.
Je vous invite, Messieurs, à vouloir bien faire cesser pareil désordre.
J'ai l'honneur de vous offrir mes salutations les plus respectueuses.
(s) F. de Grandchamps, aîné.
A cette lettre est jointe une déclaration datée du 1er mars :
Nous, soussignés propriétaires et cultivateurs domiciliés au village des Monts de Comblain-au-Pont, certifiions et attestons sur notre honneur et conscience et sommes prêts à le ratifier par serment si nous en sommes requis, que ce n'a pas été qu'à l'instigation et par les conseils du sieur Jean François Leblan, ci-devant maire de Comblain-au-Pont, que nous nous sommes refusés à la demande que nous a faite Monsieur de Grandchamps, notre maire actuel, à nous intimée par le sieur Pierre Sosson, garde champêtre de cette commune, demande à l'effet de nous rendre sous 24 heures au parc de Liège. Et nous avons signé la présente déclaration en présence de deux témoins.
Les deux témoins sont Chartry et Colinet, hommes de Grandchamps et les signataires sont deux habitants âgés de la commune que l'on ne trouve pas dans les signataires de la requête.
Les mois passent et le chevalier de Grandchamps reste mayeur.
Il continue ses achats de terres :
12-12-1813 : 82 perches 35 mètres à Simon Delvigne.
8-11-1814 : 22 perches 11 centiares à R.J. Boulanger-Dimbourg.
9-11-1814 : 29 perches 76 centiares au même
15-12-1814 : 82 perches 35 mètres à Simon Delvigne.
15-12-1814 : 28 perches 69 mètres à la veuve Pahaut-Ninane.
24-5-1815 : 14 perches 13 centiares à R.J. Boulanger-Dimbourg.
Le 24 octobre 1814, Leblan demande un nouveau mayeur :
Les échevins et habitants de la commune de Comblain-au-Pont à Son Excellence le Gouverneur Général du Bas-Rhin moyen, chevalier de plusieurs ordres, à Aix-la-Chapelle.
Votre Excellence,
Vous rendrez le plus grand service à cette commune si vous daignez avoir la bonté de nommer bourgmestre de Comblain, lors du premier renouvellement que vous opèrerez, Monsieur Martin Joseph Mercier, propriétaire et ancien échevin de ce lieu. C'est un monsieur infiniment recommandable par ses vertus, ses talents et son attachement pour les hautes puissances alliées, méritant sous tous les rapports votre confiance et celle des habitants de cette commune. Le bien général que vous voulez à vos sujets nous est un sûr garant que vous daignerez acquiescer à notre demande.
Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, les sentiments de respect avec lesquels nous avons l'honneur d'être votre très humble et obéissant serviteur.
Cette lettre est écrite de la main de Leblan, mais est signée en plus par J.F. Renardville, J.B. Capitaine, Blindef et Stavaux.
Cette lettre ne semble pas avoir eu de suites. En tout cas, Grandchamps reste bourgmestre et la petite guerre de village continue. Le chevalier, en tant que premier officier du lieu, tempête, crie, hurle et nul ne peut le contredire. Le "clan Leblan" et la plupart des habitants espèrent encore que justice leur sera faite bientôt.
Le 26 avril 1815, ils réintroduisent une requête qu'ils font parvenir à qui de droit par Monsieur Mottard, et en voici le texte :
Comblain-au-Pont. Demande d'un nouveau bourgmestre. Le 26 avril 1815, remis ce mémoire sur papier timbré à Monsieur Mottard pour l'envoyer.
J'ai reçu des habitants de Comblain par les mains de Monsieur Mottard, 20 francs pour le présent mémoire et démarches y relatives - à Liège, ce 22 septembre 1817 - (s) Deniset. (Cette phrase est écrite en marge).
A Monsieur le Commissaire du Gouvernement de Meuse et Ourte.
Les soussignés habitants de Comblain au Pont exposent que, pour le malheur de la commune, Monsieur François de Grandchamps en fut nommé maire le 1er septembre 1813. Ils espéraient qu'il ferait le bien ou que, du moins, ils n'auraient pas à s'en plaindre. Ils se sont également trompés. Ce n'est cependant pas sans regret qu'ils se sont déterminés à mettre sa conduite et ses actions au grand jour, mais ils y sont forcés. Depuis son entrée en fonctions, les circonstances ont été très difficiles ; ni lui ni ses proches, ni ses fermiers ne s'en sont pour ainsi dire point ressentis ; tout le poids est retombé sur le autres habitants et il est devenu accablant. Monsieur de Grandchamps ne s'est jamais gêné dans l'exercice de ses fonctions : il les a même abandonnées depuis le 27 ou 28 janvier pour aller demeurer à Sprimont. C'est ce qu'il a fait de mieux pour la commune, mais elle est abandonnée au pauvre garde-champêtre et le travail est au-dessus de ses forces et la commune n'est point représentée. Pourquoi a-t-il désiré la commune ? Pour se soustraire au logement militaire. Il jouit cependant de 8 à 9.000 francs de revenus. Il prétend qu'en sa qualité de bourgmestre, il est exempt de logement. S'il était resté à son poste comme il aurait dû le faire et s'il avait rempli son devoir avec impartialité, les habitants auraient pu fermer les yeux.
Depuis l'entrée des alliés, toutes les réquisitions qu'il a faites sur les habitants pour satisfaire à celles des autorités, l'ont été de la manière la plus arbitraire, la plus injuste et la plus criante : il a ménagé les gros propriétaires - et il en est du nombre, ainsi que Monsieur Renier, son beau-frère, le procureur général - et il a écrasé les petits. Jamais il n'a fait aucune répartition régulière.
Pour les charrois militaires, ceux des propriétaires de chevaux qu'il commandait pour se rendre au parc et qui lui donnaient de 12 à 16 pièces de 5 francs ont été exemptés. Il les a fait remplacer par d'autres qui, n'ayant point d'argent, ont été forcés de marcher. Les premiers sont Pierre-Antoine Mercier, Philippe Bomal, Georges Blindef, Henri-Joseph Wuinant, Jean-Louis Troquet, Madame Mottard et la veuve Théodore Mossay. Qu'a-t-il fait des sommes qu'il a reçues ainsi que le sieur Chartry son secrétaire ? Il faut qu'ils en rendent compte. Les fermiers de Messieurs Renier et de Grandchamps ont toujours été exemptés de ces charges ainsi que des livraisons en grains et denrées.
En juin 1814, Monsieur de Grandchamps a fait le rôle des patentes. Il a porté un simple blutier comme marchand de grains, un cabaretier comme fabriquant-débiteur d'eau-de-vie, de genièvre, de bière et de vin. Il n'y a pas porté par contre Vincent Duthier, brasseur et aubergiste ; ce Duthier est son fermier ; il a cru qu'il ne pouvait pas faire moins pour lui.
Il s'est occupé seul du contrôle de la milice bourgeoise ; il n'y a point compris ses créatures et il a porté des pauvres pères de famille dont le travail est toujours nécessaire pour gagner leur vie et celle de leurs femmes et enfants.
L'affouage, ou partage de la coupe des bois communaux de cette année, n'est point encore distribué aux usagers malgré l'extrême besoin des habitants, surtout des pauvres. Si cet affouage doit être vendu, pourquoi ne l'est-il pas encore ? Qu'attend Monsieur de Grandchamps pour le faire vendre ou le faire partager ? Il a du bois parce qu'il est riche, mais les autres en manquent. Pourquoi les force-t-il à dire que les besoins des pauvres ne le regardent point ? Et il est le magistrat du peuple !
Dans l'emprunt forcé qui a été frappé sur la commune, il en a fait seul - et sans y appeler qui que ce soit, pas même les commissaires répartiteurs - la répartition, mais entre 40 habitants seulement, - les plus impropres à être taxés - arbitrairement à 24 francs chacun. Sans avoir égard à leur plus ou moins de fortune, et il ne s'est pas imposé plus haut, non plus que son beau-frère Renier, et il a imposé à la même somme de pauvres habitants qui ne payent que 15 francs de contributions.
Aucun de ses fermiers, ni ceux de son beau-frère, n'ont jamais logé plus de deux militaires, et de simples journaliers en ont logé autant. Où est la proportion ?
Monsieur de Grandchamps est meunier à Comblain. Quand il s'agit de ses intérêts, il ne perd jamais la tête, et c'est toujours au détriment des habitants ; aussi, malheur à celui qui ne va pas moudre à son moulin ! ; il est assuré - et les faits le prouvent - d'avoir un doublement de logement, et, s'il y a des chevaux, d'être commandé pour les charrois militaires, et voilà où conduit le sordide intérêt qu'accompagne trop souvent l'injustice.
Sa conduite a déjà été mise sous les yeux de la commission provisoire à Liège : elle n'a rien fait, mais les habitants ne peuvent plus y tenir.
Vous voyez, Monsieur le Commissaire, par ce tableau abrégé, combien Monsieur de Grandchamps s'est rendu indigne de la confiance des habitants. Il vexe, il écrase les uns - et c'est le plus grand nombre - pour favoriser les autres. Il agit ainsi pour satisfaire sa cupidité, ses passions ; en un mot, il est le fléau, le tyran de la commune. Les bourgmestres sont faits pour les communes et non pas les communes pour les bourgmestres. Les soussignés n'ignorent pas que depuis environ 18 mois, les circonstances ont été tout à fait extraordinaires et qu'un bourgmestre ne peut pas toujours faire ce qu'il voudrait pour le bien de la commune, mais ils savent aussi -et cela n'est que trop vrai - que Monsieur de Grandchamps n'a jamais rien fait pour le bien de la commune, qu'il n'a jamais travaillé que pour lui, pour ses parents, pour ses fermiers, c'est-à-dire pour son propre intérêt au détriment des habitants. D'ailleurs, Monsieur de Grandchamps n'est pas toujours de sang-froid et il s'en faut, et la commune a besoin d'un magistrat qui y demeure constamment et qui, dans tous les temps fait en état d'exercice ses fonctions à la satisfaction du gouverneur et des habitants.
Les soussignés demandent donc son remplacement. Ils se permettent d'indiquer pour lui succéder Martin Joseph Mercier, propriétaire et ancien échevin, homme probe et réunissant les connaissances et la qualité nécessaires. Ils demandent aussi que Monsieur de Grandchamps soit tenu à rendre compte des sommes qu'il a reçues de Martin Joseph Mercier et autres, ainsi que son secrétaire.
Ce ... avril 1815. (jour non indiqué).
Etienne-Joseph Regnier semble, d'après cette requête, si pas complice de son beau-frère Grandchamps, en tout cas d'une complaisance aveugle.
Les biographies de Regnier ne manquent pas, depuis son autobiographie jusqu'aux textes rédigés par Georges de Froidcourt. La seconde est aussi élogieuse et subjective que la première. Que nous dit-il ? Que la grande figure de Regnier domine le tribunal révolutionnaire liégeois.
Né à Beaune, en Bourgogne, le 18 février 1758, fils d'Etienne Regnier, homme de loi, il n'avait pas hésité, à 34 ans, à s'engager volontairement en août 1792, au moment où la Convention avait proclamé la Patrie en danger. Il avait été incorporé dans le 3e bataillon du département de la Côte-d'Or. Ill était capitaine en second de la 10e compagnie d'artillerie de l'armée de Sambre-et-Meuse lorsque celle-ci, après la prise de Charleroi et la bataille de Fleurus, entra victorieusement dans la ville de Liège. En garnison dans la cité lors de l'institution, par Frécine, du tribunal révolutionnaire, il fut désigné en qualité d'accusateur public, fonction qu'il occupa pendant les 13 mois que fonctionna ce tribunal. Regnier y montra une modération, une pondération, une impartialité et une compassion vraiment touchante dans l'exercice de ses fonctions redoutables. De Froidcourt donne ensuite, dans son "Tribunal révolutionnaire de Liège", une série de cas traités par Regnier. Ces cas semblent, pour le moins, ne pas se rapporter à un homme plein de compassion. En voici un pris au hasard : Le 4 nivôse, 24 décembre, un certain Lhoest, meunier à Liège, fut condamné à 600 livres d'amende et 6 mois de détention, sauf à lui de justifier légalement du mauvais état de sa santé pour avoir, le 27 frimaire, 17 décembre, refusé d'accepter pour leur valeur des assignats en payement de la farine qu'il avait vendue ; sa soeur Marie Lhoest, fut condamnée, par forme de police correctionnelle à trois décades de détention pour avoir tenu des propos injurieux sur la loi du maximum, se rendant ainsi coupable envers la République française.
Ceci n'est qu'un cas entre cent, mais qui laisse comprendre l'impopularité de Regnier. Les condamnations touchaient plus d'honnêtes gens que de "chauffeurs".
Regnier, cependant, était fort bien vu des autorités et l'on conçoit, par là, l'oubli volontaire d'une requête populaire dans laquelle le nom de l'accusateur public était mentionné.
Pour les autorités, Regnier était, selon un rapport relevé par de Froidcourt, et adressé au Ministre de la Justice en l'an IV (1796) "un magistrat intègre, éloquent, éclairé, qui s'occupe de ses devoirs avec sévérité et dont la conduite, depuis près de deux ans qu'il exerce ses fonctions a toujours été, je ne dirai pas à l'abri du reproche, mais même du plus léger soupçon".
La non objectivité de Froidcourt éclate partout et, entre autres, dans une de ses notes au sujet du Procureur Général : "On a voulu faire de Regnier un sectaire antireligieux, alors qu'il ne fit que poursuivre, avec une patriotique énergie, les prêtres catholiques qui, grâce à leur influence morale sur le peuple, faisaient une guerre sournoise à la jeune République".
Et les années passent où le chevalier de Grandchamps continue à pratiquer l'injustice à Comblain, s'enrichissant au profit des petits, protégé par son beau-frère Regnier.
Quelques années plus tard (quand ?) les habitants de Comblain rédigent à nouveau une requête. A peu de choses près, la même que la précédente. Mais le nom de Regnier n'y apparaît plus. Nous avons même trouvé un brouillon de la requête sur lequel ce nom avait été biffé. On peut en déduire que les griefs contre le Procureur Général restaient d'actualité, mais que les habitants de Comblain, ou leurs conseillers avaient jugé plus opportun de n'en plus parler.
Entretemps, la commune de Comblain va cahin-caha. Le nommé Rahier, receveur communal, se plaint de grandes irrégularités dans l'administration municipale pour les années 1814, 1815, 1816 et 1817. Il refuse d'être responsable de comptes qu'il a reçus d'un prédécesseur non qualifié et s'insurge contre la nomination de son successeur, également non qualifié, sans l'autorisation des autorités compétentes. Il s'agit ici de Renaville, nommé receveur ad intérim.
Rahier, de plus, a dû reprendre les comptes municipaux sans qu'aucune vérification des comptes n'ait été faite, et il se plaint de ce qu'il y ait eu trois receveurs sur la seule année 1814.
La plainte, toutefois, est datée du 17 février 1820, probablement à la remise de comptes antérieurs ou lors d'une demande de justification de ceux-ci.
D'autre part, certains traitements de fonctionnaires semblent anormaux. En effet, le garde champêtre reçoit 60 fr. en 1814 et 100 fr. en 1815 et 1816 ; le garde forestier, pour ces mêmes années, reçoit trois fois 150 fr. mais le secrétaire de mairie, lui, reçoit 70 fr. en 1814, 150fr. en 1815 et 200 fr. en 1816.
Du côté "industries", la plus florissante de la commune est, sans aucun doute, le "moulin à farine et blés" de Grandchamps. Les habitants de Comblain prétendent que sa prospérité est due au recrutement forcé de la clientèle. Grandchamps, lui, déclare seulement que son moulin a l'avantage de pouvoir moudre toute l'année grâce à la source d'une fontaine qui ne gèle pas et que son seul arrêt de travail est causé, deux semaines environ par an, par la crue de l'Ourthe.
A côté de cela, les deux brasseries de Comblain se plaignent. Les nouveaux droits dont sont taxées leurs boissons, font que les buveurs de bière boivent maintenant de l'eau ou du café.
Les corps de métiers ont peu d'ouvrage et se plaignent aussi, sauf les carriers, grâce au fait que le gouvernement répare les routes, ce qui amène des commandes de pierres.
Cependant, en e qui concerne Grandchamps, nous n'avons plus trouvé d'archives se rapportant à lui entre la dernière pétition des habitants de Comblain et la démission du chevalier en 1822. Mais bien sûr, un tel homme ne pouvait pas changer et Comblain dût supporter son mayeur durant neuf années au total.
Il démissionna à 64 ans et vécut encore plus de 10 ans dans sa maison de Comblain où il s'éteignit en février 1833.
Son successeur se nommait Bauduinet. Ce n'était pas un homme de Comblain et, de ce fait, n'était le favori des habitants de la commune. Il prit comme adjoint Lambert Bourgy d'Anthisnes. Malgré cela, il se fit admettre. Il est probable que, débarrassée du chevalier de Grandchamps, les habitants de Comblain furent conciliants pour son successeur.
Source : Quatrebarbes, Un triste sire : Le chevalier François de Grandchamps bourgmestre de Comblain-au-Pont, Echos de Comblain, mai 1976, p. 33, 34, 35 - juin 1976, p. 46, 47 - juillet 1976, p. 55 - août 1976, p. 59 - septembre 1976, p. 70 - octobre 1976, p. 76, 77.
