L'idée de la Campagne anti-esclavagiste en Afrique est partie de Comblain-au-Pont.
Elle émane du Comte Herman de Stainlein-Saalenstein.
C'est ce que vient de découvrir un de nos abonnés, M. Paul Remy, du Vignoble, dans un livre de 1901, intitulé "Dix années au Tanganyika" et dû à la plume de François Coulbois, ancien administrateur apostolique du Haut-Congo.
Avec un empressement auquel nous nous plaisons à rendre hommage, M. P. Remy a fait part de sa trouvaille au Comité du Musée lequel à son tour, a eu la délicate attention de demander à nos "Echos" de bien vouloir publier in-extenso ce précieux document.
Inutile de dire que c'est avec la plus grande joie que nous le livrons à nos abonnés.
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IIe PARTIE
La chasse aux esclaves dans la région des Grands Lacs d'Afriques.
Origine de la campagne anti-esclavagiste.
C'est au Cardinal Lavigerie que revient la gloire d'avoir provoqué cette campagne libératrice (la campagne anti-esclavagiste).
A ce sujet, des renseignements certains me permettent de dire à mes lecteurs d'où vint, à ce prélat, l'idée de cette croisade humanitaire et quelle fut la cause occasionnelle qui le détermina à la prêcher, après qu'il en eut, durant plusieurs années, mûri le projet.
Ces renseignements m'ont été fournis par Madame la Comtesse de Stainlein-Saalenstein, le Comte Herman, qui suggéra, semble-t-il, au Cardinal Lavigerie, l'idée de la croisade anti-esclavagiste qui devait, plus tard, empêcher la traite officielle et, avec le temps, car il faut toujours, en Afrique, compter avec le temps, supprimer l'esclavage.
Je me borne maintenant, à transcrire les notes qu'a daigné me communiquer Madame de Stainlein, notes écrites par elle, en 1888, alors que le Cardinal prêchait sa croisade humanitaire dans les principales villes de France, d'Italie, de Belgique et même en Angleterre.
Voici ces notes :
"J'ai eu un fils, mort dans sa trente-deuxième année, mort à force de travail pour un trop grand nombre d'oeuvres.
Avant de succomber à ce mal d'une âme trop ardente et d'une vie trop active, il arrêta ses regards sur l'esclavage, sur l'infernale chasse de l'Islam en Afrique, et il dit : "Si Dieu me rend la vie, Mère, nous ferons moins de choses différentes ; nous nous occuperons d'abord de l'esclavage que les Nations d'Europe, par un simple accord peuvent empêcher et qu'elles empêcheront si elles ne veulent pas être couvertes de honte. Il doit y avoir des associations, des comités, que je n'ai pas eu le temps d'apprendre à connaître, pour cette oeuvre suprême de l'abolition de la traite à l'intérieur de l'Afrique."
Et je voyais combien il désirait vivre pour faire sa part de travail en cette oeuvre, plus encore peut-être que les questions ouvrières et sociales qui, dans les années précédentes, l'avaient presque uniquement absorbé.
Dans la dernière période de sa maladie d'épuisement, il voulait voir celui qui n'était alors que l'archevêque d'Alger, le grand missionnaire, aujourd'hui cardinal archevêque de Carthage. C'était fin septembre 1881.
Herman supplia Monseigneur Lavigerie de s'adresser à tous les gouvernements afin que, par un accord, une action diplomatique ou même un ordre partant d'une seule des grandes puissances, une menace tombant de haut, il fût mis une insurmontable barrière à la traite de l'intérieur.
Mais l'Archevêque, si bon et si tendre jusque-là dans cette conversation avec Herman, se redressa, froid et triste, et dit : "Non; je ne suis point diplomate, je n'entends rien à la politique, je n'ai aucune confiance dans les gouvernements".
Herman ne put convaincre alors Monseigneur Lavigerie et il mourut avec son espérance. Vous l'entendez maintenant, le Cardinal, parler aux gouvernements, aux rois, aux empires. Mon pauvre enfant doit se réjouir dans sa tombe !"
A cette note, j'ajouterai un mot.
Je sais que la cause occasionnelle qui décida le Cardinal Lavigerie à prendre la parole et à entreprendre sa croisade, fut l'attaque que nous eûmes à subir à Kibanga, en 1887, de la part des traitants, attaque dont le récit est consigné dans cet ouvrage.
L'exposé de cette tentative des esclavagistes, tentative dont le retour était à prévoir, impressionna le Cardinal Lavigeire et le détermina à saisir l'opinion de la grande question de l'abolition de l'esclavage.
Aujourd'hui, par suite de la généreuse initiative de ce grand homme et de ce grand évêque, la traite officielle des esclaves n'existe plus, ce qui est un appoint énorme vers la suppression progressive et prochaine de l'esclavage dans l'Afrique des Grands Lacs.
Les grandes pensées viennent des humbles. Nous voyons ici un jeune gentilhomme suggérer au prélat africain, supérieur à lui par son caractère et son rôle officiel dans l'Eglise, l'idée de l'oeuvre qui fut une de ses gloires.
Cette influence du Comte Herman de Stainlein sur le Cardinal Lavigerie, attesté par les notes d'une mère, est reconnue par le R.P. Charmetant, directeur de l'Oeuvre des Ecoles d'Orient, dans son bulletin n°225, mars - avril 1898.
Voici dans quels termes le P. Charmetant, confident du Cardinal Lavigerie et à même d'être bien renseigné, s'exprime au sujet du Comte Herman de Stainlein :
"... Cette âme d'élite, ce jeune homme plein d'avenir qui, jusqu'au dernier souffle, s'était dévoué à toutes les grandes causes et qui, malade et bien jeune encore, conjurait de sa voix mourante le Cardinal Lavigerie, le primat d'Afrique, de lutter sans merci contre l'Islam, oppresseur du nom de chrétien..." Ajoutons : et des pauvres noirs d'Afrique.
Nos lecteurs ne doivent pas ignorer non plus que le Cardinal Lavigerie, malgré ses accablantes sollicitudes, vint se reposer quelques jours à Comblain, sous le toit hospitalier de Madame de Stainlein. C'est là que furent agitées les idées si grosses d'heureuses conséquences pour les infortunés esclaves de l'intérieur africain.
Il convenait, ce me semble, de rappeler ce fait oublié, à la mémoire et pour l'honneur du Comte Herman de Stainlein-Saalenstein.
Source : Les Echos de Comblain, juin 1953.
