Le second moulin de Comblain-au-Pont
Au XVe siècle, deux moulins ont fonctionné en même temps à Comblain.
Au temps de la féodalité, il y avait dans notre localité, comme d'ailleurs dans toutes les communautés ou bans, un moulin et une brasserie.
Ces deux institutions, qui évoquent la nourriture et la boisson, étaient banales, c'est-à-dire que les manants étaient astreints de s'y approvisionner exclusivement moyennant une redevance à payer au seigneur, lequel était, chez nous, le prince-abbé de Stavelot-Malmedy, représenté par le châtelain, le mayeur ou l'officier.
Or il se fait qu'à la moitié du XVe siècle, il a existé en même temps deux moulins banaux à Comblain. C'est un document repris au "Recueil des Chartes de l'Abbaye de Stavelot-Malmedy" (par L. Halkin et J. Roland) qui nous l'apprend. En voici la teneur :
Le 20 juillet 1454, le doyen et chapitre de Malmedy, d'une part, et, d'autre part, les mayeur et échevins de Comblen avec leurs masuirs (1) et surcéans (2) terminent par un accord leur différent au sujet d'un moulin banal, situé à Comblain, dans lequel village il y avait d'habitude deux moulins banaux pour ceux de Comblain, de Douxflamme et de Fraiture.
L'un de ces moulins est celui que l'on transforme actuellement et qui a fonctionné jusqu'en juin 1947.
Le second moulin, objet du différent, semble-t-il, n'a laissé aucune trace matérielle de son existence, ni aucun souvenir dans la tradition.
Quand a-t-il disparu ? Personne ne le sait, mais il est à supposer que les moines, avant de s'engager à remettre en état le moulin que nous connaissons auront, par raison d'économie, exigé la suppression de celui qui, en 1454, n'avait sans doute déjà plus de rôle important à jouer puisqu'un record paru dix ans plus tôt, en 1444 donc, parle uniquement d'un moulin à Comblain.
Ce document dit, en effet, que les gens de Fraiture sont obligés de venir AU MOULIN de Comblain, sauf en cas de crue de l'Amblève où ils peuvent alors se rendre à ... Louveigné.
Un autre document du 20 janvier 1487 (trente-trois ans après celui qui mentionne deux moulins à Comblain) nous apprend que les doyen et chapitre de Malmedy accensent (c'est-à-dire louent) à Johan, fils de Thierry Verighae, LEUR MOULIN de Comblain pour dix ans, moyennant une rente annuelle de 14 muids (en wallon : mouds) de blé.
En 1588, le 1er janvier, les prieur et couvent de Malmedy donnent en accense (location), pour 9 ans, à Corbel de Comblain, LE MOULIN DUDIT COMBLAIN, etc.
Situer l'emplacement de ce moulin disparu depuis un demi-millénaire n'est pas chose facile, mais notre curiosité légitime ne peut-elle à ce sujet émettre quelques hypothèses raisonnables ?
Disons, tout d'abord, qu'il ne peut s'agir ici du moulin désaffecté du Halleux, qui a fait suite à une scierie hydraulique de petit granit ayant cessé de fonctionner vers 1883.
Un moulin situé à Comblain ne pouvait se trouver que dans la vallée et non loin de la rivière. C'est là un point important qui restreint singulièrement le champ de nos recherches.
Si nous envisageons, par ailleurs, le fait que le vieux Comblain occupait surtout le Cisaiwe, le Vinâve, les Alloux et le pied de la maison-forte (église romane de la rue de l'Egalité, donjon de Monthuy, portion de la Grand-Place actuelle et vieux moulin), il ne nous reste plus qu'à scruter l'endroit compris entre le pont du tram, la fontaine de la place, la voie du Moulin et le début des roches du Vignoble.
Or, l'Ourthe a coulé jadis "è broû" où elle décrivait un vaste méandre et il existe, cachées dans le sous-sol, de longues murailles épaisses et très solides ayant pu servir de mur de quai ou de dérivation d'une partie de l'eau de l'Ourthe au profit du bief d'un moulin. Une de ces murailles passe derrière la maison de M. Walhain (ancienne maison Gillis) et se dirige parallèlement (ou presque) à la chaussée de la Grand-Place. Elle passe sous les serres de l'horticulteur W. Grégoire et se retrouve encore derrière la maison du boucher H. Romain. Une autre muraille, plus ou moins perpendiculaire à celle-ci, vient d'être découverte, fin avril, [ndlr : 1951] par les terrassiers occupés à la construction de la future maison de M. René Groyne.
Ajoutons que la base de la grande muraille a révélé u côté sud l'existence d'un lit épais de cailloux de rivière;
Sachant que je notais les toponymies de la commune, les frères Walter et Fernand Grégoire me demandèrent il y a quelques temps si je connaissais le nom du lieu-dit où M. Groyne, précité, fait bâtir une maison.
"'Oui", leur répondis-je, cet endroit qui s'appelait "E Sâci" (en la saussaie) a été remblayé partiellement parce qu'il constituait une cuvette contenant une "trutchète" semblable à celle de la fontaine actuelle.
L'eau qui sortait de ce tuyau était impropre à la consommation, mais elle servait aux ménagères pour différents usages : nettoyer la maison, arroser le jardin, etc. Je ne sais quand cette fontaine a disparu, mais des vieux m'ont encore montré l'emplacement exact de la sortie d'eau.
"D'accord, me répondirent-ils, mais l'endroit porte un nom plus ancien encore, à savoir "â molin d'èl vâ" ou "è molinvâ".
J'ai tenu à consulter le cadastre qui m'a confirmé cette dénomination par la graphie : "au moulin delvas".
J'en conclus, un peu hâtivement peut-être, que le second moulin banal de Comblain devait se trouver dans les parages immédiats des vieilles murailles dont nous venons de parler.
Un lecteur pourra-t-il nous apporter une documentation nouvelle sur cette petite question de notre passé local ?
Source : Emile DETAILLE, Le second moulin de Comblain-au-Pont, Echos de Comblain, juin 1951, p. 42 et 43.
