Le métro
Histoire (sur le ton de l'humour) de l'énorme bouche d'égout située jadis sur le haut de la place Leblanc que les habitants de Comblain avaient surnommée "le métro".
On dit qu'on va donner un cours souterrain au ruisseau de l'avenue des Ecoles et que l'ouverture du métro va être supprimée.
Il faut bien souvent perdre quelque chose pour réaliser pleinement combien on y était attaché, soit consciemment, soit inconsciemment.
L'administration communale vient de décider (un peu trop brusquement à mon sens, puisque nos réclamations étaient toujours restées vaines et que nos dernières lueurs d'espoir avaient disparu), de faire entrer dans l'histoire la fameuse bouche de l'égout de notre Grand'Place.
Aussitôt la nouvelle s'est répandue dans nos village avec la rapidité de l'éclair, semant partout la consternation la plus complète. Personne ne pouvait croire à cette chose et personne ne voulait y croire, car l'homme est ainsi fait : chacun souhaitait voir disparaitre l'entrée du "métro" et maintenant que ça va se réaliser, tout le monde est triste et bien triste.
Aussi, le premier effet de stupeur passé, la réaction n'a-t-elle pas tardé à se manifester, par l'apparition des kodaks locaux vers cet endroit condamné, ensuite par celle des objectifs des reporters de la presse, désireux de transmettre à nos concitoyens, ainsi qu'à la postérité, la photo du trou le plus célèbre de notre Belgique bien-aimée.
L'on a vu enfin rassemblés à l'endroit-même où va se perpétrer le crime de "lèse-site" les gens les plus divers mais animés indistinctement des sentiments les plus maternels. Il y avait là les plus proches voisins, un de nos cantonniers, un motocycliste, un touriste, un délégué de la Commission de l'hygiène et un envoyé extraordinaire de la Commission Royale des Monuments et des Sites, ainsi que bien d'autres personnes dont on me pardonnera de ne pas citer les nom et qualité.
J'ai eu la bonne fortune de pouvoir approcher ces personnes penchées une dernière fois au-dessus de ce caveau qu'on allait refermer à jamais sur le vide glorieux de notre passé communal.
Leur conversation bien amicale, ainsi que leurs propos et arguments m'intéressèrent au plus haut point, car ils ne manquaient ni de saveur ni de pertinence.
Le délégué de la Commission Royale des Monuments et des Sites, arrivé trop tard (comme c'est souvent le cas) pour assurer la préservation et la pérennité de l'édicule, ne comprenait nullement les raisons de la décision communale. "Vous avez ici, à Comblain, disait-il, une Grand'Place remarquable qui fait envie à bien des villes. Vous y possédez de petites merveilles : de tortueuses voies de tram, des fosses et des bosses, un kiosque-fortin, des murs croulants pour les ébats des petits, un monument gardé par un rideau de fer, un ruisselet guilleret et presque permanent, un cassis au pavement inégal et cette incomparable bouche d'égout devant laquelle aurait pâli celle du "cloaca maxima" de la Rome antique". Un touriste, fidèle habitué de Comblain et y revenu justement pour passer le week-end, affirmait de son côté que la Commune commettait une erreur impardonnable en supprimant ladite bouche. "C'est ce qui m'a le plus frappé, expliqua-t-il, quand le suis arrivé dans votre ville pour la première fois. Intrigué par cette ouverture insolite au coeur d'une Grand'Place, je m'en approchai, allègre et ravi, comme mes camarades. Nous étions six qui faisions une petite promenade de digestion. Dans un mouvement simultané de légitime curiosité, nous nous penchâmes au garde-corps afin d'admirer le merveilleux petit chantoir, issu du génie d'un de vos concitoyens. L'été battait son plein et à la seule vue du ruisselet, il nous sembla bientôt goûter la douce caresse d'une petite vague de fraîcheur. Mais tout à coup, exactement comme si nous avions été mus et commandés par un ressort, nous nous redressâmes avec un ensemble touchant. Nous nous regardâmes comme des gens qui se comprennent, parce qu'ils ont ... compris et que, nous bouchant instinctivement les narines, nous reculâmes de trois pas, avant de retrouver le contrôle de nous-mêmes et de reprendre, sans hésiter, la direction de notre itinéraire.
Des Comblennois postés sur leur seuil, avaient suivi attentivement tous nos mouvements et toutes nos réactions. Ils nous sourirent gentiment et nous saluèrent amicalement au passage. Aussi depuis ce jour-là, Comblain, ses sites et ses habitants ont-ils gagné à jamais ma sympathie et ma reconnaissance".
Un motocycliste prit à son tour la parole. "Cet hiver, dit-il, j'ai fait une première chute dans ce cassis et en ai été quitte pour un bain de siège glacé. Mais le froid est devenu plus intense et cet insignifiant filet d'eau, en gelant, a eu l'aimable fantaisie de s'étaler comme une immense carpette sur la chaussée, formant de la sorte une gentille mais traîtresse patinoire. Deux fois, Messieurs, je me suis cassé la gu... en cet endroit, allongeant ainsi, m'a-t-on conté, une longue liste de victimes dont la Commune n'a jamais eu à se plaindre depuis 1853, puisque tous les intéressés ont eu l'extrême amabilité et l'indicible délicatesse de lécher leurs plaies en silence. Qu'auraient-ils fait d'ailleurs, sinon comme j'ai fait moi-même : examiner attentivement leurs contusions, palper de temps à autres leur anatomie pour voir s'ils vivaient encore, se persuader que leurs douleurs internes n'étaient que l'effet d'une mauvaise digestion payer les visites médicales et les frais pharmaceutiques, porter au mécanicien certains viscères détachés de leur vélo ou moto et, surtout, éviter les vociférations de leur épouse qui pestait constamment contre les excès de vitesse et leur fatale imprudence.
Récemment, je descendais d'Anthisnes en pensant derechef au danger du dit point névralgique. Mes pensées éloignèrent sans doute de mes oreilles le bruit du "klaxon" d'un bolide arrivant en sens inverse. La situation fut telle qu'il ne me resta qu'à m'engager, mais assez rudement, dans la rampe de lancement des eaux de l'égout. C'est bête me direz-vous. Je le concède et le reconnais. Mais ce fut la seule solution que me commanda mon instinct de conservation. Je pus heureusement m'accrocher au garde-fou de l'égout et restai suspendu tel un gorille aux barreaux de sa cage, mais ma moto fut la plus fougueuse et alla cosser contre le fronton de ce garage souterrain. Et j'en fut une nouvelle fois pour mes frais. Malgré cela, toute ma sympathie va à ce petit canal et à ce trou auxquels je dois les plus fortes émotions de ma vie, mon aguerrissement complet et, peut-être aussi, la naissance de ma vocation pour les plus rudes moto-cross".
Un de nos nombreux cantonniers écoutait passivement tous ces discours. "Pour moi, expliqua-t-il, la besogne ne sera pas plus difficile lorsque le ruisseau coulera sous terre et que l'ouverture sera obturée, car en temps de fortes gelées, j'ai beau être sur la brèche du matin au soir, on ne voit pas l'ouvrage que je fais...
Les plus à plaindre, c'est nous, disait un riverain, car lorsque le ruisseau sera en boîte, c'en sera fini de notre beau service de voirie. Voyez-vous, il était si intéressant pour pour écouler en douce notre trop-plein quotidien. Nous nous disions : dans quelques minutes, le cliquetis du seau du voisin nous avertira que notre tour approche et nous sortirons comme lui, en pantoufles et en... catimini.
Aussi, se suivaient-elles régulièrement et toujours sans heurts les petites rames du métro. La police a eu beau soupçonner tel ou tel ménage, surveiller des heures durant nos allées et venues, faire défiler devant le Conseil communal la légion des femmes du quartier. Nous sentions la police plus que celle-ci ne sentait nos émanations et nous restions soigneusement calfeutrés jusqu'à la fin de l'alerte. Au surplus, jamais l'examen attentif ou l'analyse bactériologique des trainées décrites par "le geste auguste d'un jeteur, n'ont trahi aucun de leurs auteurs".
Tout en reconnaissant que cette coutume des déversements familiaux à intervalles réguliers n'a jamais été en odeur... de sainteté au Conseil de l'Hygiène, le délégué de Bruxelles reconnut que nécessité fait loi et que les usagers du métro devaient jouir de circonstances très atténuantes puisqu'il est de toute évidence que les gens qui se nettoient sont propres. Vous auriez pu continuer comme par le passé, dit-il à la grande surprise de chacun, car la Science vient de mettre en vogue la chlorophylle, grâce à laquelle, par un badigeonnage judicieux et approprié des parois. Nous, gens de l'Hygiène, aurions pu, soir et matin (matin surtout), neutraliser aisément la mauvaise haleine de cette bouche. Mais hélas ! il est trop tard puisque votre Administration a pris sa décision.
Au moment où notre groupe se disloquait lentement, un énorme rat, qui n'attendait vraisemblablement que notre départ, s'échappa de l'égout. Un rat comme un petit chat, Monsieur. Un rat à vous donner le frisson, Madame. Il se dirigea, en toute hâte vers une cave proche. C'était à n'en pas douter, un vrai rat de cave, le métro étant, chacun le sait, le quartier général d'une abondante rataille et il semble que ces bêtes catophiles aient reçu l'ordre mystérieux de suivre aveuglément telle ou telle direction dès qu'elles s'évadent du cloaque. Ceci n'est nullement une blague. Il y a des rats qui affectionnent, semble-t-il, le garage de l'ancien presbytère : ce sont les vieux rats du Musée ; d'autres s'acheminent de préférence vers le presbytère actuel et ses abords : ce sont nos nombreux rats d'église.
D'autres encore, attirés par la bonne odeur des mets, de nos hôtels, trottinent obstinément vers ces établissements : ce sont, vous l'avez deviné, nos éternels rats d'hôtels. Il en est enfin, qui filent invariablement vers la Coopérative : sans doute, les petits rats... de l'Opéra. A la longue, ces rats sont devenus plus ou moins apprivoisés et il leur arrive plus d'un fois de gambader comme des gosses sur notre place communale et de nous donner une démonstration de leur savoir-faire, terrorisant les chiens les plus hargneux, qui n'osent plus traverser la rue qu'à vive allure tête baissée et queue entre les pattes.
Bientôt, le métro de Comblain ne sera plus qu'un souvenir de l'époque où, insouciants, les gosses se désaltéraient à son ruisseau, "mettaient" des bateaux sur l'eau, et, éclairés par la lumière vacillante des bouts de chandelles chipés à la sacristie, pénétraient hardis et craintifs dans la profondeur du souterrain où pendaient d'énormes toiles d'araignées.
Et alors, parodiant le fabuliste, chacun de nous pourra dire tristement à l'instar de Perrette : "Adieu, seaux, crasses, ratons, bouffées !...
Source : E. DETAILLE, Sous le signe de l'humour. A propos d'une décision communale, Echos de Comblain, Janvier 2004, p.3 et 4, février 2004, p.11 et 12.
