La Cour de Justice de Comblain

La Cour de Justice de Comblain

« A propos d’une vieille maison de Comblain » d’Emile Detaille dans « Les Echos de Comblain », mars 1985.

Informations

Sous le régime féodal, à Comblain, qui dépendait des princes-abbés de Stavelot-Malmedy, possédait ce qu’on appelait alors une « Haute Cour et Justice » ou « Haute Cour de Justice ». C’était ce que nous dénommerions de nos jours une maison communale comprenant un mayeur, sept échevins, un greffier (=secrétaire) et un sergent (à comparer avec le garde-champêtre). La Cour possédait alors un certain pouvoir judiciaire pour des affaires peu graves. La maison où siégeait cette Cour existe encore. Elle est située au quai du Cisaiwe. C’est une solide construction en pierre calcaire (un mur d’intérieur a 1,20m d’épaisseur). Elle porte le n°3 et est habitée par la famille Fabbro-Clavier. A l’époque des princes-abbés, toutes les fenêtres de devant et de derrière, aussi bien du rez-de-chaussée que de l’étage étaient chacune protégées par trois barres de fer. La prison de la Cour de Justice se trouvait en terre dans le fond de la maison à droite (en regardant la façade). Pour y entrer, il fallait baisser la tête. Elle était faiblement éclairée par un soupirail. Ce cachot a disparu lors de remaniements successifs de l’intérieur de la maison qui n’a pas de cave. L’entrée de la Cour était fermée par une massive porte de chêne ornée de clous de cuivre. Cette porte fut achetée plus tard par le notaire Henri Dimbourg de Comblain. Elle existe toujours dans la maison de l’actuelle étude du notaire Valentin Jamart. A la révolution française (18 septembre 1794 chez nous), le règne des princes-abbés se termina. Il faut croire que le bâtiment continua, du moins un certain temps, à servir de siège pour la mayeurie locale. On nous dit aussi que le dernier cachet de la Haute Cour et Justice fut retrouvé dans le bâtiment. Il est aujourd’hui dans les mains d’un Comblennois.     Â tribunâl Nous ne savons pas quand l’appellation « Haute Cour de Justice » disparut de la mémoire de nos concitoyens d’alors. Toujours est-il qu’elle s’est appelée ultérieurement et se dit, parfois encore : « Ci mohon-la a stu on tribunâl».     Maison particulière Nous ignorons l’histoire de la « Cour de Justice » défunte. Sa vaste salle n’aurait-elle pas été une auberge des « Oûtelîs » ou bateliers de l’Ourthe, ces conducteurs de « bètchètes » ? C’est probable. Au moment où va s’ouvrir un café dans l’ancien « tribunâl », la maison était la propriété de Jules « Tchapèle » (Chapelle) de Comblain qui s’était marié à Cadîye Laguèsse (Léocadie) et avait trois fils : « Dovic » (Ludovic), Tyodôre (Théodore) et Fançwès.     Â vî Lîdje » La demeure fut louée à Victor Sohet. Son épouse, Joséphine Trine avait huit enfants : sept filles et un garçon dont voici le prénom, la date de naissance (et pour être complet) le nom de leur futurs époux (ceux-ci sont mis entre parenthèses) : 1)    Julia, le 10 octobre 1899 (Simonet Emile) 2)    Jeanne, le 8 décembre 1902 (Humblet Lucien) 3)    Victorine, le 19 mars 1904 (Gilissen Henri) 4)    Emilienne, le 21 janvier 1908 (Dorquet Paul) 5)    Angèle, le 28 août 1909 (Dumoulin Joseph) 6)    Juliette, le 6 décembre 1911 (Scion Victor) 7)    Maria, le 24 mai 1913 (Talier André) Leur frère Joseph, né le 24 mai 1915 fut coiffeur chez lui. Son salon était situé au-dessus de l’ancienne prison. Il réside actuellement à Biarritz. Quoiqu’il y eût sept filles dans la famille, la dernière n’eut pas la reine comme marraine parce que les deux premières filles étaient issues d‘un premier mariage. Au sortir de la première guerre mondiale de 1914-18 il n’y avait pas à Comblain de café avec une salle de danse. Après les hostilités, une aussi grosse famille qui avait déjà souffert plus que d’autres de privations, n’avait, à ce moment-là, « nou gâgneû ». C’est alors qu’Alphonsine Pahaut de Comblain, épouse de Gustave Gillard, grande amie de Joséphine Trine, suggéra à celle-ci d’ouvrir un café « wice qu’on ireût beûre èt danser ». Après bien des réticences, Joséphine accepta. La famille acheta chez Berck, à Comblain (café qui fermait ses portes) : un comptoir, sept tables et vingt-huit chaises. Joséphine reçut gratuitement, chez Jules Deltour, cafetier à Comblain (local du musée actuel), tous les verres dont elle avait besoin. Une chose à noter : c’est Victorine qui fit couper à toutes les fenêtres les trois barreaux dont chacune était munie. Description de la salle de café.  Lorsqu’on entrait (par le vestibule) et qu’on se trouvait en face de l’entrée du café-dancing, on avait, devant soi, le comptoir (mur nord du pignon). En face du comptoir, contre l’autre mur (côté sud) on apercevait « l’automatique » destiné aux danses. Ente le comptoir et l’orchestrion, s’alignaient trois alcôves contiguës transformées sur le devant pour contenir et fermer par des portes ce qui était indispensable à la vie du café (verres, tasses, etc…). Sur le plancher solide, et devant les alcôves, se trouvait « ine ronde sitoûve la hoye ». Au plafond pendait une forte lampe électrique (« suspension »). A l’étage, se trouvaient quinze lits dont quatre étaient d’habitude réservés à des chanteurs, clients de la maison. Jours d’ouverture. Le café et la salle de danse étaient accessibles le samedi et le dimanche, jour où on n’ouvrait qu’après la messe continuant ainsi, sans le savoir, vraisemblablement, une très vieille ordonnance des princes-abbés de Stavelot. Le jour des fêtes locales (sur la Place et au Cisaiwe), l’établissement était aussi accessible le lundi. Les autres jours de la semaine, le café était fermé. Il y avait pourtant une exception chaque matin, Octave Xhaard venait boire de la bière au cours du trajet qu’il effectuait régulièrement pour voir si sa capture de poissons avait été fructueuse. Il avait en effet la concession de la pêche enter les ponts de Comblain-la-Tour et du Pont-de-Sçay. « I mètéve dès côpès », c’est-à-dire des cannes à pêche munies de petits filets et fixées dans l’Ourthe par de grosses pierres. Il y avait aussi, en semaine, des mendiants de passage et des colporteurs (pègnes, lècètes, savonètes, elastikes,…) qui, altérés par la soif et fatigués par leurs pérégrinations, venaient boire chez « Trine » une tasse de café. Cette boisson était également servie les jours d’ouverture à ceux qui avaient déjà trop bu et venaient d’un autre café. Heure de fermeture. On pouvait rester au café « dèl sîze djisqu’a noûv eûres ». Les clients. Comme partout, il y avait les fidèles, les habitués et les clients de passage. Les clients habituels étaient ceux de Comblain. Il en venait aussi à vélo des environs : Sprimont, Lincé, Poulseur, Anthisnes, etc… Il y avait aussi les chanteurs ambulants de l’époque. Parmi eux, Reculé de Bois-de-Breux. Leûs treûs, leûs qwate, ils déambulaient aussi avâ l’viyèdje. Le dimanche, ils logeaient parfois au café où quatre lits à deux places étaient disponibles. Le dimanche, lorsqu’il y avait foule, les gens ne parvenaient pas à trouver un siège, restaient debout. Il n’était pas rare de d’en voir dans le vestibule, attendant le moment propice pour entrer. Les jouvencelles de Comblain étaient toujours avou leû mame suivant la stricte morale de l’époque. Marie Drèze, la femme du fossoyeur Clément Jacquemart, était souvent au café. Sans doute avait-elle aimé la danse au temps de sa jeunesse. Maintenant, elle prenait plaisir à apprendre cette distraction aux jeunes gens et aux jeunes filles. Nous avons laissé pour la fin, l’apport considérable que constituait pour l’établissement le passage des « sint-rokîs » auxquels nous allons consacrer un chapitre. Les Sint-Rokîs. Ces pèlerins, qui constituaient des groupes folkloriques se rendant au sanctuaire de Saint-Roch à Bernardfagne en Ardenne passaient surtout en août et en septembre. C’était le moment de la grande flouhe (foule, afflux). La plupart d’ente eux venaient de Seraing et de ses environs. Il serait historiquement parlant, utile de savoir pourquoi, pendant des années et des années, des milliers de Sérésiens ou d’habitants de la région circonvoisine ont, traditionnellement et fidèlement, fourni les plus forts contingents pour « Bienhâ-fa » (nom wallon de l’endroit) où, dans l’ancien hermitage dédié à Saint-Roch, on allait invoquer celui-ci pour être préservé des épidémies, de la peste et surtout des morsures des chiens. Seraing aurait-il, au cours de son histoire, connu des périodes de grands malheurs ? A un historien de là-bas de nous éclairer sur ce point. De toute façon, la susdite ville était vraiment le centre d’où partaient quantité d’itinéraires ayant le sanctuaire de Saint-Roch comme point d’aboutissement. A côté de ces pèlerinages qui avaient perdu, durant leur trajet, tout caractère religieux il y avait pourtant encore des « sint-rokîs » qui, avec l’esprit pieu prenaient la route et s’en venaient dans notre région en passant par Comblain ou par Anthisnes, « les qwate tiyous d’âs Stèpin.nes »,la cense de Dèla-lès-Monts et puis, des hauteurs dominant Fairon, empruntaient un vieux chemin, aujourd’hui déserté qui les amenaient à Comblain-la-Tour, où ils prenaient le temps de souffler avant d’aborder la côte de Xhoris, d’où Bernardfagne n’est plus loin. Ceux-là avaient promètou l’vôye pour faire acte de foi et d’espérance. Les « sint-rockîs » les plus nombreux se muant rapidement en joyeux drilles, venaient par la vallée de l’Ourthe et s’arrêtaient traditionnellement au café de chez Trine. Ils arrivaient dans de longues charrettes ou des espèces de chars-à-bancs garnis de guirlandes et de serpentins, tirés chacun par deux forts chevaux. Dans ces véhicules se trouvaient entassés des couples, des isolés et des familles entières avec leurs enfants. Les pèlerins portaient d’amples « bleûs sâros », des calotes di sôye (casquettes de soie) ou d’bleûve teûye (toile bleue) et des chapeaux « boules » (melons), fleuris comme au carnaval. Les pochettes, elles, s’agrémentaient d’œillets roses artificiels confectionnés par des femmes. Quat à ces dernières, elles portaient des bonnets et des casquettes « chamarêyes ». Elles avaient des blouses blanches avec des jabots et une neûre ou bleûve cote (jupe). Les mains de femmes et d’enfants brandissaient de petits drapeaux belges mais les hommes préféraient tenir en l’air et montrer au public des bouteilles de pèkèt (genièvre). Certains pèlerins jouaient « di l’ârmonica » (accordéon) tandis que d’autres faisaient glisser sur les lèvres une « muzike a bouche » (en français : harmonica). Ces sint-rokîs envahissaient le café de chez Trine dans la turbulence et le brouhaha. Les chopes se remplissaient de bière écumante et l’orchestrion entamant ses premières notes amenait chacun à exécuter une danse de l’époque ; L’ambiance était à son comble et y restait une demi-heure, une heure au plus. Puis les joyeux Sérésiens, à la fois rafraîchis et en sueur, se remettaient en route pour Comblain-la-Tour où, peut-être aussi, ils feraient une nouvelle halte… Au retour, c’était la même halte, la même cérémonie et même chaude ambiance. Pour bien montrer qu’ils étaient allés à Saint-Roch, ils revenaient avec des petits drapelets triangulaires en papier sur la hauteur desquels était collée une baguette faisant office de hampe. Parmi les nombreux petits dessins figurés sur le drapelet, on voyait des pèlerins arrivant à Bernardfagne et se rapprochant de Saint-Roch dont le sanctuaire apparaissait à l’arrière-plan. Pour bien montrer qu’ils étaient allés jusque-là, maints « sint-rockîs » revenaient aussi avec un « bordon » qu’ils avaient enroulés de cette mousse spéciale à l’endroit et qu’on appelle à Comblain de différents noms : des mosserês d’Sint-Rok, cawes di r’nâ (queue de renard) ou pates-di-tchèt (en français : le lycopode). Mais restons au café Trine, où il n’y a jamais eu de bagarre. Les boissons (servies par des adultes). Voyons un peu ce que l’on pouvait choisir comme boisson : a)    De la bière, évidemment, qui était amenée par li gros Lèyon, brasseur à Esneux que l’on voyait toujours avou on bleû vantrin (tablier) d’vant lu. Le deuxième brasseur fut par la suite, Félicien Douffet qui travaillait pour la firme « Brouwers ». b)    Dè vèrjus, appelé aussi dèl pètchale. C’était du raisin trempé dans du muscat, acheté à la distillerie Dumont à Esneux. c)    Dè bîr (byrrh), genre d’apéritif fourni par Alphonse Lapaille du Pont-de-Sçay. d)    Du vin blanc ou rouge de chez Dumont à Esneux. e)    Dè soda en bouteille fermée par une bille en verre, laquelle servait ensuite au jeu de bille sous le nom de gote d’èwe (il y en avait parmi ces bouchons sphériques, des incolores, des noires, des bleu-verdâtres. On cassait donc les bouteilles de soda avec joie quand on était gamin). Ledit soda était livré par le gros Lèyon, le brasseur d’Esneux. Remarque : on ne commandait pas un « demi » (bière) comme maintenant, mais bien une pinte, ine chope ou on boc (fr : bock). Tarif des boissons. Bière……………….1F00 Byrrh……………….0F50 Verjus……………..0F50 Soda……………….0F30 Vin………………….0F70 L’appareil de musique automatique. Les gens du café et les Comblennois l’appelaient l’automatike. C’était un genre d’orgue mais plus gros ; quelques-uns le dénommaient « l’okèstriyon ». L’instrument portait sur le devant des figurations de femmes et de fleurs. Pour faire de la musique, il fallait, après chaque danse, rimonter l’manuvèle et introduire dans la crèveure (fente) une pièce de cinq çans (c’est-à-dire de dix centimes). Il y avait de temps à autres des truc’teûs (tricheurs) qui laissaient tomber dans la boîte-caisse on neûr çans trawé en mitan (une pièce en cuivre de deux centimes, intentionnellement trouée). L’instrument possédait un « tambour muni de picots. On ploéve candjî d’picots po djouwer ine aute êr di danse. C’étaient toujours des hommes qui payaient les danses. Et l’on pouvait entendre parfois des phrases comme celle-ci : « ci côp-ci, c’èst mi qui mèt’ po ‘ne valse ». Le premier orchestrion fut loué à M. Tèyâte d’Esneux. Les deuxième et troisième furent placés par Léon Huberty du Pont-de-Sçay. La location était fixée à septante francs par mois. Le propriétaire venait lever l’bwète tos les qwinze djoûs. Avou çou qui d’moréve, nos avins co sèptante francs po payî l’côp d’après ». Et, puisque tout finit par des chansons, donnons la liste des airs qu’èstint so l’ôtomatik (durée d’une danse : d’après la longueur de la chanson). Valse : « C’est la valse brune des chevaliers de la lune… » - « On bê valse » (masculin) Polka : « Valencia » (daner une polka se dit chez nous « polkiner »). Mazurka : « li mazulka » ou simplement « li mazul’ » : « Chine-Chine ».  Scottish (on « scottish) : « C’est la danse nouvelle, Mademoiselle » (qui était « ine matchiche »). Lancier : toutes les figures (« li lancyé »)- « Le quadrille des lanciers ». Marche (ine marche) : « Ma Tonkinoise ». So l’ graphophone (phonographe) venu plus tard : « La petite valse »., « le rêve » (régiment qui passe), « ce n’est que sympathie ». Li passe-pîd dèl râbosse : « On tapéve on norèt d’ potche divant l’ ci qu’on voléve avou è rang ». Madame Julia Simonet nous dit qu’ils ont eu toutes les chances avec « l’ôtomatike », il n’est jamais tombé en panne. Conclusion : « Nos avans todi bin travayî èt çoula nos-a r’mètou so l’tiêr. On-aveût bon dè viker en famile èt gâgnî s’ crosse ». L’enseigne. Le café-dancing n’avait pas d’enseigne arborée à la façade. Toutefois le café portait des noms. On disait : a)    Dji m’va (è)mon Trine. b)    (è)mon maman, parce que les filles demandaient tout à maman Joséphine qui conduisait le ménage avec énergie. Il le fallait bien ! c)    « â Tabarin ». d)    « â vî Lîdje ». e)    « â quatwaze fèsses », appellation humoristique rappelant aux clients qu’il leur était toujours possible de danser et de choisir parmi les sept filles. Début et fin. Le café, commencé en 1920, ferma ses portes en 1936. Nous remercions Mme Julia Simonet qui, grâce à ses souvenirs précis, a pu répondre à notre questionnaire. Note finale. Pour finir l’historique assez complet de la maison, disons qu’elle a échu à Emilienne, la 4e des filles, qui épousa Paul Dorquet. La demeure fut, pendant un certain temps, louée par René Renard qui y installa un salon de dégustation de crème glacée. La maison a été achetée le 18 décembre 1981 par la famille Fabbro-Clavier qui l’occupe actuellement.

Source : Emile Detaille, Echos de Comblain, mars 1985, p. 1 à 6.

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