Comblain-au-Pont a eu une tour de refuge.
A propos de Saint-Quirin, première église de Comblain.
Voilà une révélation magnifique et inattendue.
Il ne s'agit pas ici de la tour du château-fort de la localité, planté sur le piton rocheux de Saint-Martin.
Il ne s'agit pas non plus de la maison fortifiée, connue encore sous le nom de "al toûr" ou de "al vîhe toûr" et qui se dresse sur la place communale, donjon que d'aucuns ont appelé, nous ignorons pourquoi, "donjon de Montdhuy" (1).
Il est encore moins question de d'une tour éventuelle qui se serait trouvée au lieu-dit "al toûr", au voisinage de la rue Large et de la grand'route Liège-Hamoir. (2)
Il est simplement question d'une partie de la première église de Comblain, rue de l'Egalité, aux énigmes de laquelle nous sommes enfin parvenus à intéresser des spécialistes.
Que de fois ! pendant combien d'années ! n'avons-nous pas amené devant les ruines de ce temple, des personnalités qui auraient pu nous aider mais qui, devant le peu de témoignages architecturaux subsistants, ont laissé tomber les bras, malgré la documentation substantielle que nous promettions de leur soumettre.
Cette année, suite à nos insistances, l'étude de notre première église a été inscrite par l'université dans la liste des sanctuaires encore mal connus. Et c'est ainsi que deux étudiants (Messieurs Michel Thys et Christian Lecoq) aidés par leur professeur, Monsieur Gérard Philippart, s'occupent présentement des énigmes que soulèvent les pans de murailles se dressant depuis des siècles, rue de l'Egalité.
De quand peut dater notre premier sanctuaire ?
A mon avis, il faut en situer l'érection au cours du Xe siècle. Je me base sur le fait que les tombes les plus anciennes entourant l'églisette sont dallées et orientées tout comme celles du cimetière franc situé dans le versant longeant la rue Large.
Or, c'est au Xe siècle, que les cimetières de plein champ furent abandonnés au profit de nouveaux enclos de repos qui se groupèrent autour des premiers sanctuaires chrétiens.
Celui de Comblain devrait donc avoir été construit entre les années 900 et 1000.
D'après mon ami, M. André Nélissen, membre correspondant de la Commission Royale des Monuments et des Sites, l'érection de l'édifice se situerait vers l'an 900. Il ne base pas, comme moi, son avis sur les particularités des tombes, mais bien sur deux détails architecturaux, attestant la haute antiquité de notre premier temple : l'emploi de tuffeau d'Andernach pour faire office de culs-de-lampe sous les arcatures, et la présence, dans la muraille, de petits cordons à la romaine (lits de petites dalles dans la maçonnerie où aucune pierre n'est retouchée).
Mais voici que le 7 mars écoulé, M. Gérard Philippart, cité ci-dessus, professeur d'histoire de l'art à Saint-Luc (Liège), arrive pour la première fois sur les lieux. Il est frappé d'emblée par le fait que le temple s'érige sur un monticule et il pense tout de suite à la possibilité d'une tour de refuge.
Il ne lui faut pas longtemps pour être convaincu de la pertinence de son intuition. L'examen de la muraille contenant les arcatures lui indique indubitablement qu'elle est plus vieille que celle qui lui fait suite et qui contient des arcatures en forme de cil.
Ainsi donc, cette partie qui fut plus tard le choeur de l'église est, bel et bien, ce qu'il reste d'une tour de protection destinée à accueillir jadis, sans doute au IXe siècle, les Comblennois affolés par un danger soudain : attaque, incursion ou invasion.
Les tours de refuge sont bien connues. Elles sont situées sur une élévation, ont une base sensiblement carrée et des murs de fondation fort épais et d'une solidité qui a défié les siècles. L'appareil est des plus irréguliers et très élevé à la base (cave de la maison Ninane). L'accès de la tour est situé assez haut et permet seulement à une personne à la fois, d'accéder dans le bastion.
Toutes ces caractéristiques se retrouvent au complet dans notre refuge.
La "fenêtre" bouchée, visible dans la rue de l'Egalité, confirme définitivement M. Philippart dans son idée : cette ouverture ancienne est située, non pas comme dans les églises romanes, assez bas sous les arcatures, mais juste sous celle du centre, la troisième sur cinq, et la plus large.
Les manants se réfugiaient temporairement dans ces tours de protection grâce à une échelle que l'on retirait dans le bastion lorsque tout le monde était à l'abri.
L'exiguïté du passage permettait une défense des plus faciles puisqu'un seul attaquant à la fois pouvait se présenter devant l'orifice d'accès. Il était dès lors facile de basculer l'ennemi dans le vide, d'autant plus que, du sommet de la tour, dûment aménagé et protégé, les défenseurs s'empressaient de déverser sur les assaillants les projectiles les plus divers.
Une telle construction doit avoir été réalisée peu après 814, année de la mort de Charlemagne et début de l'amplitude des incursions normandes, facilités par la faiblesse des successeurs du grand empereur.
Les personnes réfugiées dans la tour de protection pouvant être contraintes à rester quelques temps emmurées, il leur fallait se chauffer (d'où la nécessité d'une vaste cheminée (3), emmagasiner des victuailles et surtout disposer d'eau potable en suffisance en attendant d'être délivrées, dès que possible, par la milice du seigneur protecteur.
De là, la certitude de M. Philippart qu'il doit exister sous la tour (actuellement dépôt de tabac de la Maison Renaville), non seulement un puits pour l'eau potable, atteignant le gravier au niveau de la rivière - puits vraisemblablement comblé depuis longtemps - mais aussi, au fond de celui-ci, toutes sortes de choses : armes, objets personnels ou ménagers, monnaies, etc. Qui permettraient de dater avec précision l'époque d'érection du bastion.
Il ajoute qu'il est donc inutile de chercher une crypte à cet endroit. (A noter que nous l'avons toujours située dans la cave adjacente).
M. Philippart nous fait encore part d'une constatation supplémentaire : une nouvelle preuve qu'il s'agit d'une tour de refuge, nous dit-il, c'est que le mur intérieur de la nef gauche n'est pas dans le prolongement rectiligne du bastion. L'angle nord de celui-ci a été détruit et le raccord de la muraille (4) montre clairement que cette partie du temple avec ses arcs surbaissés est de construction ultérieure (5).
Et ainsi s'éclaire, dès l'abord de l'examen des ruines, un oint nouveau et fort ancien de notre histoire locale.
Nous nous félicitons d'avoir montré à l'égard de ces vestiges carolingiens, la ténacité qui nous a permis d'intéresser enfin des spécialistes à l'étude de son histoire architecturale, histoire qui nous révèle déjà un bastion auquel nous n'aurions jamais pensé.
Il est possible que près de ce bastion, était une églisette en bois ayant précédé le temple de pierre.
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(1) Voir les "Echos" d'octobre 1949, pages 1 et 2.
(2) Ce lieu-dit dont nous avons parlé dans notre journal d'août 1968, pages 57 et 58, était ainsi appelé, soit parce qu'il s'y trouvait une telle construction, soit parce qu'il s'agissait de biens dépendant d'une tour qu'il reste à identifier.
(3) La cheminée actuelle ne peut être celle du début, puisque la tour fut jadis modifiée de façon à devenir le choeur de l'église.
(4) La largeur du vaisseau central qui a été accolé à la tour pour former l'église est - du moins extérieurement - un peu supérieure à celle de la tour de refuge. Le raccord n'est donc pas en ligne droite, fait très visible à l'oeil nu. En outre, les pierres formant l'arc des voûtes du passage de la nef centrale à la nef latérale gauche, marquent un progrès dans la façon d'épincer les pierres.
(5) La porte romane cachée par un petit réduit en planches est donc, elle aussi, postérieure à la tour de refuge. Il eût été impensable de créer un accès au bas du bastion; Ici aussi, les pierres formant le cintre de cette porte sont, par facture, des témoins d'un époque postérieure.
Source : Emile Detaille, "Les Echos de Comblain", mars 1970.
