Carrière "A BONMARIEDJE"

Carrière "A BONMARIEDJE"

Texte d'Emile Detaille paru dans "Les Echos de Comblain" en 2005.

Informations

Parmi les surfaces qui portent un nom, bien établi par les années, figure "â Bonmarièdje", espace exigu, situé sur la rive droite de l'Ourthe, aux abords de la Heid Kepenne et un peu en amont du tunnel du chemin de fer.

Le centre d'intérêt de cet endroit est une maison (actuellement en ruine), mais qui fut à l'origine une dépendance de la carrière de grès, puis devint une halte du chemin de fer pour les ouvriers, jadis nombreux, qui travaillaient à la Heid Kepenne.

Cette demeure, siège des bureaux de l'exploitation, fut appelée "â Bonmarièdje" d'après Lambert Bonmariage, un des anciens exploitants de la carrière et bourgmestre de Comblain-au-Pont de 1873 à 1885.

On n'a jamais su au juste qui était propriétaire de cette maison pour laquelle, me dit-on, on ne payait pas d'impôt, ce qui est rarissime, sinon unique, en Belgique.

Telles sont les notes que, dans mon étude sur la toponymie de notre commune, j'ai consignées il y a quelque trente-cinq ans.

Pour plus de documentation, je me suis adressé à M. Arsène Mathias qui, avec ses parents, a vécu dans la dite demeure. Aujourd'hui, il nous transmet le fruit de ses recherches:

Voici, telle que je l'ai maintes fois entendue, l'histoire de la maisonnette dans laquelle j'ai vu le jour.

L'achèvement de la ligne de chemin de fer Liège - Jemelle (1866) vit surgir çà et là une multitude de petites maisons, toutes semblables en bordure de son tracé.

De toute évidence, ces maisonnettes avaient fait l'objet d'un plan unique, reproduit indéfiniment.

Par la disposition du logement proprement dit : 2 places au rez-de-chaussée, 2 chambres mansardées à l'étage, pignon garni des légendaires oeils-de-boeuf. Par la conformité  des annexes : étables, citernes, fournil avec l'inoubliable four à pain (il pouvait en contenir 50 !). Par les matériaux utilisés : carrelages noirs , pompe à bras (en fonte), caves avec voûtes à arcs bombés, ces constructions présentaient un caractère exclusif, absolument typique.

Nécessaires au fonctionnement de ses services, le Chemin de Fer (Etat belge) réservait ces habitations à certains membres de son personnel : garde-barrière, aiguilleur, lampiste, piocheur, et, plus généralement, à une personne chargée de la surveillance ou de l'entretien du trafic.

Ma maison natale ne fut cependant point issue de la même cordée. Un bâtiment devait exister à cet endroit bien avant l'aménagement de la voie de chemin de fer.

L'exploitation de la carrière Kepenne n'était possible qu'aux moyen des bateaux de l'Ourthe ou du passage de celle-ci par barque d'une rive à l'autre. La construction initiale, réalisée en moellons extraits sur place, servit, à l'origine, de bureau et de réfectoire. La ferrure ayant, de toute évidence, supporté une cloche d'appel, resta accrochée au pignon jusqu'en 1964, date à laquelle elle fut enlevée par un amateur de mitraille.

La présence, à moins de 100 m en amont, d'un autre bâtiment : la forge (disparue il y a une vingtaine d'années) corrobore la destination et l'utilité de la première construction.

La mise en place du chemin de fer vint améliorer le sort de l'exploitation de la pierre en se substituant au transport fluvial.

La maisonnette, si elle ne se trouvait pas  dans le tracé direct de la voie, en était cependant trop proche.

Et là commença une polémique qui ne connut jamais aucun dénouement. Elle sombra même lentement dans le quiproquo. Le Chemin de Fer proposa d'exproprier M. Hausman, devenu le propriétaire-exploitant de la carrière, et disposa dès lors sans conteste de sa propriété. C'est à ce moment, semble-t-il, qu'il donna à la maison le parachèvement qui lui conféra l'aspect-type de ses maisonnettes propres : création d'oeild-de-boeuf, d'annexes, de citernes et emploi de matériaux "standard" comme décrit ci-avant.

En outre, 2 places furent ajoutées : une au rez-de-chaussée et une à l'étage. La façade fut dotée d'un panneau "Bonmariage", vraisemblablement du nom du premier occupant au service du Chemin de Fer, et, aux dires de Mr Joseph Defechereux, la maisonnette devint un point d'arrêt.

J'ignore si celui-ci eut jamais l'importance d'une halte telle qu'il en existe encore une à Chanxhe ou à Souverain-Pré, et si des quais furent créés.

Rien d'étonnant en fait si on observe que l'endroit correspond exactement au point de ralliement des sentiers d'Oneux, de Lawé, des zigzags du Bellaire et du chemin de halage vers les deux Comblain.

On m'a encore rapporté qu'un passage d'eau en barque aurait existé entre la résidence actuelle de M. Gustave Magnée (au Bellaire sur la rive gauche) et le viaduc toujours visible sur l'autre rive. Ce passage d'eau a disparu pendant la guerre de 1914-18 après que des soldats allemands eurent chaviré avec la barque. On pouvait toujours constater, après la seconde guerre mondiale que les pieux ayant soutenu les câbles au-dessus de l'eau n'étaient autres que des rails de chemin de fer.

Si ce passage d'au favorisait l'exploitation de la carrière de la Heid Kepenne, il facilitait également la liaison Oneux - Géromont et aussi l'accès à la "route de fer".

La présence de rails indique en tous cas que ces passages ont été mis en place, ou simplement consolidés, par des ouvriers du chemin de fer.

Mais tout porte à croire que l'arrêt des trains à "Bonmariage" a été de courte durée.

L'indemnité revenant à Mr Hausman ne fut jamais réglée. Parallèlement avec ce désir d'expropriation, le Chemin de Fer entamait une politique concurrente de désintéressement :

La maisonnette ne fut jamais peinte en blanc, comme le furent toutes les autres. Les services préposés à l'entretien de ces dernières eurent pour consigne de la rayer purement et simplement des listes et inventaires. Le Chemin de Fer s'abstint même d'encore percevoir la redevance de logement à charge de l'occupant. Entretemps, une autre maisonnette, bâtie par le Chemin de Fer cette fois, en briques, selon la coutume, avait vu le jour tout contre la sortie du tunnel vers Comblain-la-Tour. (Cette dernière fut détruite le 10 mai 1940 par l'explosion du dit tunnel).

Mr Hausman, pour sa part, ne s'inquiétait pas outre mesure. Il n'avait jamais été dépossédé légalement de son bien et restait le seul propriétaire ostensible.

Il avait, depuis, rebâti ailleurs ses bureaux et le rail étant son moyen rentable d'exploitation, la présence dans les dépendances de sa carrière d'un agent des chemins de fer ne pouvait lui être que profitable.

Et, jusqu'en 1930, la maisonnette demeura essentiellement au service de la voie ferrée. L'agent y accomplissait l'entièreté de ses prestations sans devoir rejoindre l'une des gares proches.

Jusqu'à cette date, une "place" y tenait toujours la destination du bureau. Le local était équipé d'une table, d'un siège, d'un poêle en fonte, à côtes, marqué "Etat belge", d'un téléphone, d'une kyrielle de drapeaux, d'une réserve en pétards, en verres de lampes, en mèches de coton et en pétrole.

Après 1930, les attributions de l'agent furent transférées à la gare de Comblain-au-Pont et l'habitation devint censément privée. Le téléphone resta toutefois dans l'immeuble. Bien plus tard (à la guerre de 1940), il fut placé dans une niche accolée à la façade et mis à la disposition des machinistes en détresse.

Ainsi donc, la confusion dura 100 ans !

La maison fut occupée : de 1900 à 1928 par Mr Emile Mauxhin-Dadoumont et leurs enfants Félicien, Octave et Odile. Mr Mauxhin était alors chef de halte.

De 1928 à 1929, court séjour de Mr Antoine Legros, de son épouse Louise Léonard et de leur Fils Pierre. Mr Legros était piocheur au chemin de fer.

De septembre 1929 à septembre 1964, par Mr Maurille Mathias-Clajot et leur fils Arsène (dernier occupant).

Pour les années antérieures à 1900, les renseignements font défaut.

Sur le plan administratif, elle fut répertoriée rue Bonmariage, n°1, puis Quai Kepenne, n°13. Elle fut seulement raccordée au réseau de distribution d'électricité en 1954. L'eau alimentaire provenait d'un puits qui la tirait du grès.

Pour terminer, j'ajouterai que mes parents ont délibérément abandonné la maison en 1964, après 35 ans d'occupation paisible et gratuite, le seul tribut étant la prise à leur charge de l'entretien et des réparations, grosses comme petites.

Après leur départ, la famille Hausman a vainement tenté de vendre la bâtisse qui aurait pu convenir comme maison de campagne, de chasseur ou de pêcheur.

La demeure abandonnée a vite périclité. Des vandales l'ont visitée à leur profit puis la maison est rapidement devenue une ruine.

Source :  Emile Detaille dans "Les Echos de Comblain", octobre 2005.

Géolocalisation
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