Le 771e Bataillon américain

Quand les américains se reposent à Géromont.

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Dans l'après-midi du 23 janvier 1945, après la prise de Beho et Gouvy, le 771e Bataillon de tanks est relevé. Pour lui, la "Battle of the Bulge" est terminée. Une à une, ses compagnies quittent la ligne de feu pour une période de repos. Notre village a été désigné par l'Etat-Major de la Division pour les recevoir.

Dans la matinée du 25 janvier, une jeep avec, à son bord, deux officiers (dont un interprète), arrive à Géromont. Ces officiers viennent visiter les maisons du hameau pour inventorier les places disponibles, susceptibles d'héberger les tankistes de la Cie D (chars légers Stuart M5) du Capitaine Raymond Latvamaki. S'apercevant, à la fin de leur recensement, qu'il reste assez bien de places disponibles, les deux responsables attribuent celles-ci à la Compagnie des Services, commandée par le Capitaine Clinton B. Basler et à quelques sections de la Cie Etat-Major du Capitaine Michael J. Nooman.

Dans l'après-midi du même jour, au gré des possibilités d'hébergement offertes par les villageois, les soldats harassés et transis de froid s'installent dans les maisons, à l'étage supérieur pour la plupart. Les Géromontois un peu étonnés de voir les Américains dans leur village font de leur mieux pour accueillir les arrivants. La majorité fera chauffer de l'eau pour permettre aux soldats de se laver. A peine sont-ils installés, que les hommes de la Cie des Services organisent une cuisine de campagne dans la forge de Léon Boëhmer. Parmi le personnel de cette compagnie cantonnée à Géromont, il y a, outre les cuistots, les hommes du peloton de maintenance, dont le chef, le 1er Lt William E. Lyon, Officier mécanicien, et neuf de ses hommes sont hébergés chez Madame Veuve Clara Humblet. D'autres cantonnements d'officiers sont répartis dans le hameau : le 2e Lt Robert D. Hamilton loge avec son équipage chez Maurice Collt, le 2e Lt Arlie Downs, quant à lui, est cantonné avec ses hommes chez Monsieur Prosper Gillard, le Capitaine médecin Charles E. Vilmer et un autre officier ont pris leurs quartiers chez Jules et Marie Grignard. Trois autres seront installés chez François Ponsard. Deux autres encore chez Louis Sougnez. Un seul est cantonné chez Auguste et Odile Dupagne.

Dès le lendemain de l'installation des troupes dans le hameau, un service de distribution de charbon en faveur des ménages qui hébergent des soldats est mis sur pied. Les deux préposés à ce service logent chez Monsieur et Madame Isidore Thomas.

Au total, il y avait à peu près 190 militaires américains cantonnés à Géromont.

Le lendemain, jeudi 25 janvier en fin d'après-midi, un convoi de tanks, de half-tracks et de véhicules de toutes sortes, venant de Comblain-la-Tour, entre dans notre village.

C'est le gros du bataillon qui arrive à son tour.

Non loin de la place Neuforge, à l'endroit où se trouve actuellement le bureau d'assurances Groyne [ndlr : à l'intersection de la rue de la Ferme et de la rue du Centre], un officier dirige les engins des différentes compagnies vers leurs cantonnements respectifs.

Les véhicules de l'Etat-Major et ceux de la Compagnie B du Capt. Roy Grandling empruntent la rue de la Ferme et  prennent la direction de la route de Mont.

Le Colonel Childers, chef de corps du bataillon, va s'installer avec ses adjoints dans la villa à colombages située au-dessus du Val, où ils sont les hôtes de M. et Mme Marcel Gavage. Ceux-ci ont eu leur maison détruite par le bombardement du Val Benoit et ont loué la villa à la famille Houssa.

Les quelques véhicules du commandement sont garés aux abords de la villa, tandis qu'une partie des véhicules de la Cie B sont parqués en-dessous des arbres dans le verger situé entre la rue Sosson et la route de Mont, où se trouve actuellement l'I.M.P. Les autres véhicules de la compagnie poursuivent leur progression vers le village de Mont.

Comme ceux de la Cie D installée à Géromont, les conducteurs des tanks éprouvent les pires difficultés pour conduire leurs blindés, car ils glissent sur la neige verglacée. Les chauffeurs doivent parfois lancer les Sherman à plusieurs reprises tellement ils patinent. Malgré leurs efforts, les tankistes sont heureux car ils sont loin des combats et ils savent que dans quelques heures ils se reposeront dans des maisons amies.

Les lieux d'hébergement des hommes de la Cie B s'échelonnent depuis la rue des Ecoles et la rue Sosson, jusqu'au village de Mont. Une bonne partie des hommes logent au home et y installent d'ailleurs une cuisine.

La Cie Etat-Major du capitaine Mike Nooman qui comprend notamment le peloton mortier, le peloton des canons d'assaut et le  détachement de reconnaissance, s'installe dans une partie des maisons du quai du Cisaiwe, ensuite place Neuforge, quai de l'Ourthe (en amont du pont) et place Leblanc.

Un poste de commandement est installé dans la maison Burton-Dimbourg (la grosse maison blanche qui surplombe la place Neuforge). En outre, six officiers sont accueillis par le notaire François Dimbourg. Tandis que le convoi s'étire en direction de Mont, l'officier de faction, place Neuforge, dirige les véhicules de la Cie des Services vers la rue du Moulin et la rue des Roches, où une partie est parquée dans le pré où se trouve actuellement la Poste. Le commandant de Cie, le capitaine Clinton B. Basler et ses adjoints s'installèrent chez M. et Mme Félix Vandalem, rue des Roches, de même que la cuisine.

Les hommes, eux, établissent leur campement dans les maisons situées entre la place Leblanc et le fond de la rue des Roches.

Il est près de 20heures quand les tankistes de la Cie A du capitaine Bob Nealon arrivent à leur tour dans les maisons qui leur ont été assignées par les officiers recenseurs. Comme ceux des autres compagnies, les soldats sont sales et fatigués, mais, malgré tout, avant de rejoindre les lieux de repos, ils doivent garer les tanks dans les cours et le long des façades des maisons de la rue du Grand Pré et du quai du Cisaiwe. Pendant ce temps-là, quelques hommes de la Cie des Services installent la cuisine de campagne de ladite Cie A, rue E. Vandervelde. Deux camions GMC qui servent de "roulante" sont accolés entre les maisons de Fernand Deleuze et de Paul Compère.

Dans le village, deux autres "GMC cuisine" se placent dans la cour du Cercle pour desservir d'autres soldats car, dès le lendemain matin, tous les postes de ravitaillement doivent être opérationnels.

Un "check-point" (poste de contrôle) est établi rue du Grand Pré, juste en face de l'actuelle maison de Lucienne Leruse. Un char Sherman, canon pointé vers Comblain-la-Tour, est garé contre la façade de la maison Legroscollard.

Le lendemain matin, un "fox hole" (trou de renard) est pratiqué dans le talus près du pré bordant les ruines de la maison Delvaux-Hanique (actuellement maison Fernand Dardenne-Delvaux). En effet, bien qu'en période de repos, les hommes doivent malgré tout assurer les rôles de garde et protéger le périmètre de l'unité.

Rue du Chêne, chez Joseph Paulus, une "medical aid station" (antenne médicale) est déployée sous les ordres du lieutenant-médecin Lohn Holliday. Le jeune officier et trois sous-officiers infirmiers logent sur place, tandis qu'une ambulance, le chauffeur et les deux brancardiers sont hébergés chez M. et Mme Arthur Crespin, rue des Ecoles.

Tous les blessés ont, bien sûr, été évacués vers les hôpitaux. L'équipe médicale soigne surtout les refroidissements, les contusions, les petites engelures. Toutefois, le capitaine Charles Vilmer, médecin-chef, extraira un fragment d'obus du cuir chevelu d'un officier de la Cie C, hébergé chez M. et Mme Félicien Wasseige.

Des Américains envoyés au repos à l'arrière sont occupés à trouver asile chez les particuliers...

Quai de l'Ourthe, presqu'en face du pont du vicinal, des salles de douches avec eau chaude sont aménagées dans les bâtiments sinistrés de l'ancienne demeure du docteur Gillis (actuellement maison Walhain-Lays).

A la guerre comme à la guerre, les soldats de la Cie des Services ont placé des tuyaux perforés en guise de douche et ils ont foré les planchers pour que l'eau s'écoule dans les caves. La fin justifie les moyens. Bien entendu, ces bains improvisés seront perçus comme un luxe par les G.I.'s.

Place Leblanc, un bureau des rapports et des affaires civiles est organisé dans la maison de Mme Vve Narcisse Grignard (actuellement agence CGER).

En face, cinq hommes de la Military Police, divisionnaire, commandés par un sous-officier, ont trouvé asile chez M. et Mme Seny (Actuellement chez M. Bastin, ancien secrétaire communal).

Leur jeep et les deux Harley-Davidson sont parquées dans le garage de la maison des parents de Gaston Dalem.

Quelques maisons plus bas, un officier et quatre sous-officiers du Military Intelligence Service (service de renseignements) sont hébergés chez M. et Mme Walter et Marie Grégoire.

Rue de la Gendarmerie, la Cie des Services installe un "work shop" (magasin) dans les installations des établissements Fernand Seron.

Tandis que le bataillon s'installe pour sa période de repos et de réhabilitation, l'état-major, en attendant l'arrivée des renforts, réorganise l'unité. Afin de combler les pertes dues à la bataille des Ardennes, le colonel Childers transfère quelques hommes et quelques officiers.

Ainsi, le capitaine Raymond Latvanaki, qui commandait la Cie D stationnée à Géromont, prend le commandement de Cie A à Comblain, en remplacement du capitaine Nealon grièvement blessé lors des combats de Beho. Le lieutenant Edwin Castagna, quant à lui, prend le commandement de la Cie D. Il en sera de même pour remplacer les lieutenants Reno Bernardi, Elmer Hoffman et Norbert Karl.

Rue du Grand Pré, quelques soldats de la Cie des Services ont installé leur cantonnement chez Mme Lucille Tassin, veuve de Léon Dautzenberg. Seule avec ses trois garçons, Lucille n'a pas encore trouvé les moyens pour faire réparer le toit de sa maison, en partie détruit pas l'explosion du V1 qui, le 3 janvier, a pulvérisé la maison Delvaux-Hanique et sinistré tout le quartier.

A peine installés, le caporal technicien Alfred Wells, le soldat de première classe Joseph Defazio et les soldats Michael Bodnar et James Mc Gill vont, avec les moyens du bord, réparer le toit défaillant.

Deux jours plus tard, soit le samedi 27 janvier, la Cie C (tanks moyens Sherman) du capitaine Graig Mills, retenu par les combats pour la prise de Gouvy, arrive à son tour. Le "Town-Major", l'officier de cantonnement, leur a réservé les maisons de la rive droite et de la rive gauche de l'Ourthe situées en aval du pont du vicinal, jusqu'à la maison d'Edmond Dejean.

Le capitaine Graig Mills, les lieutenant Vincent Cochrane, Robert m. Kittle, Patrick Mills et Louis Lefoldt Jr prennent leur quartier dans la villa de M. et Mme Félicien Wasseige. Le bureau de la compagnie est installé chez M. et Mme Jules Flamand où logent trois soldats.

Pendant leur séjour à Comblain, les hommes profitèrent bien de leur repos. Un jour cependant, deux cuistots furent brûlés aux mains et au visage par l'explosion du réchaud se trouvant dans l'un des camions-cuisine installés rue Emile Vandervelde. Les deux camions prirent feu, mais grâce au sang-froid des cuisiniers qui réussirent à maitriser l'incendie, le drame fut évité. Cet événement fut perçu comme une aubaine pour les gamins, mais plusieurs se souviennent encore de la mémorable "engueulade" qu'ils reçurent après la récupération des armes qu'ils avaient subtilisées au nez et à la barbe des G.I.'s, trop affairés dans le sauvetage de leur installation.

Arriva le jour du départ. Le 3 février, à l'aube, le 771e Bataillon leva le camp.

Le bataillon reprit sa progression vers l'Allemagne, là où ils l'avaient quittée au tout début de l'offensive nazie de décembre 1944. Toujours affectée à la 84e Div. D'infanterie, l'unité se dirigea vers Gelsenkirchen, traversa la Ruhr, ensuite le Rhin à Wesel et, par Munster, progressa vers Hanovre, où elle arriva le 10 avril. A la fin du même mois, ces compagnies attaquant séparément en direction de Gartow, Wittenberge, Seehausen et Osterburg, atteignirent l'Elbe.

Le 2 mai, elles finirent la jonction avec l'armée soviétique.

Après quelques mois d'occupation, le 6 septembre 1945, à la joie de tout son personnel, l'unité blindée quittait son cantonnement dans la région de Manheim pour son retour vers les Etats-Unis. Ainsi que l'état-Major des camps d'entrainement l'avaient prédit, le 771e Bataillon de tanks fut bien l'un des meilleurs des troupes blindées de l'armée U.S.

Le tableau des citations à titre individuel en témoigne. Conduit de main de maitre par des officiers de grande valeur, l'unité livra des combats victorieux contre les troupes nazies les plus aguerries et les plus tenaces.

On peut dès lors s'étonner qu'il soit si peu cité dans les livres de guerre. Seulement voilà, il s'agissait d'une petite unité indépendante, dont le chef, un jeune lieutenant-colonel, n'avait probablement pas l'aura médiatique des commandants des grandes unités.

Sur un effectif d'environ 650 hommes, les pertes du bataillon s'élevèrent à 49 tués au combat et 169 blessés, dont 14 le furent au moins deux fois.

A l'heure actuelle, 28 des leurs reposent toujours en terre européenne, à savoir trois au cimetière de Henri-Chapelle et 25 au cimetière américain de Margraten en Hollande.

Après la guerre, quelques personnes restèrent en contact avec certains de ces soldats, mais à cause des difficultés linguistiques, au fil du temps, les relations s'amenuisèrent. Ayant eu, au cours de ces derniers mois, le plaisir de correspondre avec quelques vétérans de cette unité, je me fais leur interprète pour dire que 50 ans après ces événements, aucun d'entre eux n'a oublié son séjour à Comblain et qu'en leur nom et ceux de leurs camarades, ils remercient la population de notre village pour leur avoir permis pendant ce court répit d'oublier qu'ils faisaient la guerre et qu'ils étaient bien loin de chez eux.

Source : Pol WALHAIN, Le 771e Bataillon américain, Echos de Comblain, de février à mai 1995.

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