La fin de l'occupation nazie et la libération chez nous
Ce qui s'est passé après le débarquement du 6 juin 1944.
Depuis le 6 juin 1944 (jour du débarquement en Normandie), les Comblennois pensaient bien que le jour de leur libération n'était plus éloigné. Pourtant, voilà plus de deux mois que, dans les combats sans merci, les alliés affrontent les troupes allemandes du front ouest. A l'Est, les troupes soviétiques progressent de même, mais difficilement, en direction du Reich.
Dans la nuit du 19 au 20 août 1944, les généraux Malinovski et Tolboukhine, respectivement commandants des 2e et 3e fronts d'Ukraine, déclenchent une violente offensive dans la zone de Tiraspol en Roumanie, tandis qu'au sud de l'Europe, en Italie, la VIIIe armée britannique atteint la rivière méridionale du Métaure, et, avec le 2e corps polonais, occupe la région s'étendant de San Ippolito jusqu'à la côte adriatique.
Le lendemain, 20 août 1944, par la victoire de Falaise Argentan, Montgomery a scellé le destin des armées allemandes de Normandie. La grande poursuite commence ! Le 31 août, les alliés sont sur la Somme.
Le général Montgomery lance, plein nord, cinq divisions blindées en direction de la Belgique occidentale et centrale. Quant au général Courtney Hooges, commandant la 1ère armée U.S., il dirige ses trois corps d'armée dans la partie Est de notre pays ; le XIXe corps vers Ath, Wavre et Maastricht ; le VIIe corps vers Mons, Charleroi, Namur et Liège, et le Ve corps par le Luxembourg belge vers le Grand-Duché. C'est donc aux divisions du VIIe corps qu'incombera la libération de notre région.
Le 24 août, la B.B.C. annonce la libération de Paris. Les troupes du général Leclerc, aidées par le F.F.I., ont forcé le général allemand Von Choltitz, à la reddition sans conditions.
Cette fois, c'est pour bientôt ! On devine que la libération après laquelle on aspire si intensément approche rapidement.
Le 3 septembre, à l'aube, la division blindée des "Guards" est à Douai. "Bruxelles ce soir !" dit le général britannique Bryan Horock (héros d'El Alamein). La grande unité fonce vers la capitale sur deux itinéraires : les "Welsh Guard" à droite, les grenadiers "Guard" à gauche. Ces derniers sont à Hal en fin d'après-midi et leurs éléments de tête entrent dans Bruxelles avant l'obscurité.
Le 4 septembre, le gros de la division et la première brigade belge ("Libération"), commandée par le colonel Jean Piron, font leur entrée dans un Bruxelles délirant.
Pendant ce temps, la 11e division blindée britannique, les fameux "rats du désert", et les forces de la résistance, ont libéré Anvers et capturé intactes les installations du port. Les Canadiens et les Polonais foncent vers la Zélande par la Flandre Occidentale.
Au sud du sillon Sambre-et-Meuse, les troupes américaines talonnent les unités allemandes en retraite. Si, parmi celles-ci, beaucoup tâchent de rejoindre le Reich à marche forcée, utilisant tous les moyens possibles, allant des engins blindés à la bicyclette sans pneus, en passant par tous les systèmes de transport qu'ils avaient (réquisitionnés !), tels les voitures hippomobiles et les charrettes à bras, d'autres, et notamment des divisions S.S., appliquent à la lettre le mot d'ordre du maréchal Model, et ne lâchent le terrain que pied à pied, effectuant des combats d'arrêt derrière chaque rivière, ne détruisant les ponts qu'à la dernière minute afin de permettre aux trainards et aux éclopés de rejoindre les lignes.
Par les messages de "Radio Londres", quelques concitoyens suivent sur des cartes routières l'avance des troupes libératrices. Les commentaires vont bon train, les plus optimistes voient déjà l'arrivée de nos libérateurs dans les prochaines heures.
Les Américains du VIIe corps, commandés par le général-major Joseph L. Collins, franchissent la frontière belge. La 3e division blindée libérera Mons, Charleroi, Namur, Huy et Liège et, par une manoeuvre d'encerclement destinée à prendre la ville de Liège par le sud, libérera Esneux.
Une autre unité du VIIe corps, la 9e division d'infanterie, celle-là même qui passera par notre commune, franchit, par ses éléments de tête, la frontière à Rièzes (Hainaut), le 2 septembre à 11h53. Le 3, elle libère Chimay et, au soir, elle campe au sud de Philippeville.
Le 4, elle délivre Hastière. Le 5, ses troupes de choc traversent la Meuse par bateaux d'assaut et participent à la prise de Namur. Jusqu'au 6, le gros de la division passera le fleuve sur un pont de pontons. Le 7 au soir, vers 23 heures, elle s'arrête à Sovet, près de Ciney, libéré ce jour-là.
A Comblain, nous vivons dans un calme relatif. Les résistants patrouillent au grand jour. Leurs véhiculent circulent même en dehors des limites du village. Pourtant, depuis quelques temps, des arrière-gardes allemandes dont certaines appartenant à la 2e Panzer division S.S. ("Das Reich") du général Lammerding, se vengent bassement de leurs revers. Elles seront identifiées par la "Commission des Crimes de Guerre".
Les 3, 4 et 5 septembre, ces arrière-gardes incendient des maisons et massacrent des civils à Amay, Fraiture-en-Condroz et Nandrin. Depuis le sud de la France, tout leur itinéraire de retraite a été jalonné de crimes et de forfaitures.
Dans notre région, depuis la fin du mois d'août, la mobilisation des mouvements de résistance a été décrétée. Beaucoup de Comblennois ont rejoint les refuges des groupements auxquels ils sont affiliés.
Dès le 2 septembre, la guérilla a commencé. Son but est d'entraver les transports de troupes ennemies, de s'emparer de ses armes et de les harceler par une incessante activité de combat. L'autorité allemande a ordonné la suspension de toutes les liaisons par téléphone et télégrammes. Malgré cet ordre, un service de renseignements, placé sous la responsabilité d'un agent R.T.T., originaire de Comblain, fonctionne à partir de la centrale téléphonique d'Esneux, où les rapports émanant des bureaux R.T.T. de Sprimont, Louveigné, Trooz, Aywaille, Trois-Ponts, Anthisnes, Ouffet, Hamoir et Rotheux sont centralisés et retransmis via le bureau de Comblain à l'Etat-Major des Partisans.
Le samedi 2 septembre, dans la soirée, 2 Schwimmwagen (véhicules légers de reconnaissance amphibie) appartenant à une division S.S. arrivent à Anthisnes. L'un "logea", semble-t-il, au château d'Ouhar, l'autre prit position au carrefour de la rue du moulin. Ses deux occupants logèrent dans les étables de la ferme Léonard (côté gauche du carrefour en venant de Comblain).
Le lendemain, dimanche 3, vers 9 heures du matin, deux Comblennois du 4e régiment des Partisans tentent la capture de deux "feldgrau". Ceux-ci s'échappent en direction des bois. L'un est abattu en face de la dernière maison de la rue des Steppennes, l'autre est fait prisonnier au lieu-dit "è cô bouhî".
Le lundi 4, vers 15 heures, au même endroit, un groupe de Partisans de Comblain arrête un "dogcart" venant de Vien, monté par un officier et un sous-officier. L'officier se lève, fouette le cheval qui se cabre et tourne dans la direction de Tolumont tandis que le sous-ordre se baisse pour prendre son arme. C'est le signal de la fusillade ! Le sous-officier est tué. L'officier, légèrement blessé, s'enfuit vers les bois de La Rock en tiraillant.
Le même jour, peu avant 16 heures, une voiture occupée par des maquisards de notre village croise un camion allemand aux environs du village de Vien. Les résistants tirent les premiers puis se mettent à couvert. L'ennemi riposte sans, toutefois, faire demi-tour. Probablement y eut-il des victimes parmi les occupants du camion.
Un quart d'heure plus tard, un groupe de résistants composé de 15 personnes : 8 gendarmes et 7 civils, postés à l'entrée du village de Hody, sur la route d 'Ouffet, tirent sur une petite voiture décapotable occupée par un seul homme. L'auto s'arrête et l'Allemand fait le simulacre de se rendre. Les maquisards cessent le tir. Le soldat en profite pour se sauver à toutes jambes, abandonnant sa voiture. Plus tard, vers 19 heures, une autre voiture, conduite intérieure, se présente au même endroit, dans le même sens. Les résistants tirent et tuent deux occupants S.S. La voiture, privée de contrôle, heurte un arbre et vient s'arrêter à quelques mètres de la première.
Le groupe de combat soupe à la ferme Thomas puis quitte le village. A sa demande, des habitants déblaient la route et emportent les cadavres dans les bois, sans toutefois les enterrer. Il se fait tard. Une des voitures, intransportable reste la nuit sur place. Aux approches de 23 heures, des véhicules allemands, passant à cet endroit s'arrêtent près de l'auto abandonnée et les "feldgrau" obligent un villageois à les conduire auprès des cadavres.
Mardi 5 septembre, toujours au même endroit et vers 14h30, une auto ennemie venant d'Ouffet avec quatre militaires à bord, dont un blessé grave, est prise à partie avec les francs-tireurs qui ouvrent le feu, blessent légèrement deux nazis qui, avec le quatrième, valide, réussissent à s'enfuir après avoir lancé une grenade sur leur véhicule pour le rendre inutilisable. Ils gagnent ensuite le hameau de Viegeay, où, sous la menace de leurs armes, ils reçoivent des soins sommaires puis rejoignent Ouffet où ils obtiennent des vêtements civils moyennant le dépôt de leurs armes. Malheureusement, à peine "renippés" ils hèlent un camion qui passe et repartent ainsi avec leurs congénères.
Quant au blessé, resté à Hody, il est désarmé par le bourgmestre puis, pris en charge par un camion du maquis et transporté à l'hôpital d'Esneux via l'antenne médicale des Partisans installée à ce moment-là dans la cour du château d'Ouhar.
Par après, la route est dégagée par les fermiers qui, à l'aide de leurs chevaux, tirent les véhicules derrière une haie tandis que d'autres personnes vont enterrer les deux tués de la veille.
Pendant que se déroulent ces événements, le Village d'Esneux vit sous la terreur. La soldatesque ennemie se distingue toujours par sa violence. Plusieurs otages sont "ramassés". L'un d'entre eux ne rentrera jamais au village.
En fin d'après-midi, des Partisans de Comblain rentrant dans leur refuge du bois des Steppennes, surprennent deux fuyards S.S. qui, à leur vue, courent dans les taillis précédant la ferme de Tolumont. Après sommation, les résistants tiraillent dans leur direction. L'un d'eux est tué, l'autre se suicide en se tranchant la gorge avec son rasoir.
Au même moment, arrive à Comblain un groupe de cavaliers S.S. russes de l'armée du général Vlassow. Ceux-ci viennent s'installer à l'école communale et mettent leurs chevaux dans un pré au-dessus du "hoûr'lê Margot" sous la garde d'une sentinelle. Celle-ci, un très jeune soldat, est capturée par deux résistants. Le bourgmestre, Joseph Paulus, pris en otage, est enlevé par les Partisans armés au nez et à la barbe de l'ennemi (M. Paulus rejoindra Ferrières via le camp des Steppennes).
Le mercredi 6 septembre, alors que l'horloge de l'église sonne 8 heures, une expédition punitive de 50 à 60 Waffen S.S., sur side-cars et camions arrivent à Ouffet où ils réclament les armes abandonnées la veille par les blessés de Hody où, de 9 heures à 14 heures, ils incendient le village au lance-flammes, pillent et détruisent l'église à coups de canon, massacrent 15 personnes et en blessent 6 autres.
Aux environs de 13h30, des avions alliés étant apparus dans le ciel, les incendiaires et tueurs se retirent.
Dans l'après-midi, une estafette d'une unité S.S. est abattue rue du Vieux-Château à Anthisnes. Sa sacoche est immédiatement transportée au P.C. des Partisans.
Vers 18 heures, alors que Hody compte ses morts, un commando d'une dizaine de tueurs reviennent au carnage, massacrent encore deux personnes et rallument des incendies. Au total, 39 habitations seront détruites.
Des habitants d'Anthisnes seront témoins de cette deuxième tuerie. En fait, il s'agit de quatre hommes de bonne volonté qui, sous le couvert du drapeau de la Croix Rouge, munis de leur carte de membre et de leur brassard, partent avec une vieille camionnette en direction de Hody, afin de porter secours aux victimes de la violence nazie. Lorsqu'ils arrivent à l'entrée du village martyr, ils sont arrêtés par les S.S. revenus à la curée. Pendant que se déroule ce deuxième acte, ils sont maintenus en respect par l'un des tueurs et ils voient ainsi, impuissants, se poursuivre la destruction du village. Quand les S.S. jugent qu'ils ont terminé leur basse vengeance, ils ordonnent aux secouristes de quitter les lieux. Pendant que se déroulaient ces événements, les quatre Anthisnois s'attendaient à tout moment à être fusillés. En réalité, c'est grâce à l'emblème de la Croix Rouge qu'ils eurent la vie sauve.
A la même heure, une femme de la route de Géromont était tuée par les "Russes Blancs" installés à l'école communale.
Jouant d'audace, les Partisans envoient un ultimatum aux troupes allemandes leur enjoignant de quitter Comblain, sinon ils donneraient l'assaut. Dans le courant de la nuit, la troupe ennemie quitta notre village.
Le jeudi 7 septembre, alors que les troupes de la 9e division d'infanterie américaine progressent à travers le Condroz cinacien, des Comblennois vont connaître les prémices de la libération.
Il est vers 14 heures quand M. Yvan Gérard d'Esneux, agent de la R.T.T. et membre des Partisans, reçoit une communication téléphonique d'une dame de Rotheux-Rimière qui lui fait part de l'arrivée des blindés américains. Dans les minutes qui suivirent, le Service de Renseignements du F.I., opérant à partir du bureau du téléphone d'Esneux, transmit la nouvelle au P.C. du 4e régiment des Partisans établi à Comblain.
Aussitôt, des responsables partent en voiture vers Plainevaux afin de rencontrer les officiers des tankistes libérateurs. Lorsqu'ils arrivent, les P.A. constatent que les blindés sont descendus vers Esneux. A leur tour, ils prennent la même direction et rejoignent la colonne stationnée avenue Montefiore. Cette avant-garde est composée de deux tanks moyens, de trois tanks légers et d'une escouade d'infanterie. Elle fait partie de la "Task Force n°1" (lieutenant-colonel W.-L. Lovelady, du "combat command B" de la 3e division blindée. L'officier U.S. explique qu'il ne peut aller plus loin, ne disposant pas d'infanterie d'accompagnement et que, de plus, au moment où les Allemands verront les chars, ils feront sauter le pont.
Après échange de vue, il fut décidé que des Partisans serviraient d'infanterie pour prendre le pont et nettoyer le village et ses environs. Aussitôt, une compagnie de P.A. de Villers-aux-Tours, arrivée à la suite des Américains, prit le pont d'assaut.
Entretemps, du camp des Stepennes, un fort détachement de résistants, parmi lesquels plusieurs Comblennois, étaient partis avec quatre camions pour rallier Esneux.
Arrivés sur place, vers 16 heures, ils font de nombreux prisonniers appartenant à différentes armes, notamment des éléments du 92A, 2e batterie "Flak-abt." 11/242 (lutte anti-aérienne) et fusillent un Belge portant l'uniforme de l'armée allemande, en face du bureau R.T.T. d'Esneux, se trouvant juste à côté de la gare.
Dans la soirée, une partie du groupe des P.A. revient vers Comblain tandis que d'autres logent dans la salle du cinéma "Kursaal" (à Esneux) de façon à pouvoir aider les éclaireurs américains à tenir le noeud routier important que représente Esneux à ce moment.
Aux environs de 19h30, les résistants revenant vers notre village, arrivent en face des dernières maisons d'Esneux et essuient des coups de feu. Ils engagent le combat avec des "Panzer-grenadiers" S.S. occupant Souverain-Pré. Ceux-ci ont traversé l'Ourthe et se trouvent près des baraquements où vivent des ouvriers italiens travaillant à la carrière du bois d'Esneux. Un char se trouvant au passage à niveau de La Gombe tire à la mitrailleuse sur les Partisans.
Un maquisard s'avance avec un prisonnier de guerre autrichien et, sous le couvert du drapeau blanc, tente de parlementer avec les S.S. pour qu'ils se rendent. Ceux-ci refusent et repassent la rivière.
Pendant que se déroulent ces événements, plusieurs Comblennois emprisonnés à la Citadelle de Liège et à la prison Saint-Léonard sont libérés par la résistance, tandis que les premiers tanks américains pénètrent dans la ville.
La VIIe armée allemande se retire et s'efface comme une ombre...
Le VIIe corps d'armée U.S. est venu nous délivrer. Merci à tous ceux qui ont contribué à rendre aux opprimés que nous étions notre liberté chérie et traditionnelle !
Le 8 septembre 1944, à Comblain et dans les environs
A Comblain-au-Pont, jeudi 7 septembre 1944, alors que le jour s'estompe, un convoi allemand de véhicules blindés passe sur la grand-route, en direction de Hamoir.
Le lendemain, vendredi 8, à 9h30, quatre "half-tracks" appartenant au 33e régiment de la 3e division américaine (lieutenant-colonel Welborn) monte la route en lacet qui chemine de Plainevaux à Ouffet. Leur mission est d'établir la jonction avec les éléments de tête de la 9e division qui viennent du Condroz. Soudain, alors qu'ils arrivent à la hauteur des premières maisons de Limont-Tavier, les quatre véhicules blindés sont pris sous le feu violent de deux chars allemands (1 "tigre I", 1 'Sturmgeschutz III", canon d'assaut) et quelques "Waffen-S.S. Panzergrenadiere" de la 2e S.S. "Panzerdivision", arrivés la nuit et qui, depuis l'aube, ont préparé leurs positions sur le versant Est du village en ayant pris soin de placer leurs véhicules de transport, des "Schützenpazerwagen" (véhicules semi-chenillés), camouflés dans des chemins de repli.
Les engins U.S. s'enflamment instantanément. Le chef de patrouille, un officier, sorti miraculeusement indemne de l'explosion de son véhicule, engage à la carabine une lutte inégale. Blessé, il sera achevé d'une balle dans la tête. Après le combat, les S.S. se retirent. Un G.I., blessé, est fait prisonnier et chargé sur la plage arrière du char "Tigre". Il ne sera jamais retrouvé. Un civil de Seraing, capturé à Hestreux, subira le même sort.
Des véhicules incendiés, les habitants de Limont retirent six cadavres dont celui d'un civil, habitant Boncelles, et qui accompagnait les Américains. D'autres soldats ont été pulvérisés par les explosions. Quelques autres, plus chanceux, ne sont que légèrement blessés et, avec les valides, ont réussi à se mettre à couvert dans les bois environnant.
Plus tard, le bataillon S.S. prit position au hameau des Floxhes en ayant l'air, de ce point haut, de vouloir encercler le village de Vien. Il aurait eu, d'après le témoignage de l'abbé Moreau, curé de Vien à l'époque, l'ordre de détruire Vien et Anthisnes.
A midi, au moment où les résistants de l'Armée Secrète de la Libération, dans les rangs desquels se trouvent plusieurs Comblennois, vont distribuer de la nourriture aux prisonniers allemands, en l'occurrence des Tartares de l'Oural de l'armée Vlassov, que des maquisards ont ramené depuis les bois de Deigné jusque leur refuge situé au château d'Amblève près d'Aywaille, cette position est l'objet d'une attaque lancée par des "Waffen S.S." ; assaut aussitôt repoussé par le feu nourri des résistants. Par mesure de sécurité, l'état-major du refuge ordonne l'évacuation des lieux, avec ordre de rejoindre les ruines du vieux château féodal qui surplombe les rochers de Raborive.
A Comblain, vers la même heure, un autre drame se joue ! Deux Fraituriens, membres de la résistance : Louis Willems et Raymond Istas, reviennent d'Esneux à vélo. Ils n'ont pas pu résister à l'envie d'aller voir les Américains.
Quand, après avoir traversé le petit pont qui enjambe le chemin de fer, à Rivage, ils arrivent sur la butte où s'amorce la côte de Fraiture, ils se trouvent face à face avec des Allemands qui les arrêtent. Un S.S. fouille Raymond Istas puis passe à Louis Willems qui, soudain, extrait de sa poche un petit pistolet qu'il n'a pas le temps d'armer. Il est aussitôt abattu. Quant à son compagnon, il est collé au parapet de la route et mis en joue pour une première fois. L'arme ennemie s'enraye, et Raymond qui a repris son sang-froid, saute par-dessus le petit mur, tombe d'une dizaine de mètres le long de la paroi rocheuse et se sauve par la voie ferrée en direction de la gare de Liotte, sous une grêle de balles. Il réussira à remonter à Fraiture, où, blessé au dos par s chute spectaculaire, il devra s'aliter. De rage, les S.S. saccagent la maison la plus proche des environs.
Pendant ce temps, les Allemands terminent la barricade qu'ils ont établie au lieu-dit "al baterêye" juste à l'endroit où se terminent les balustrades longeant le ravin de l'Ourthe. Ils ont placé des mines anti-chars sur toute la largeur de la route qui mène à Comblain-la-Tour. Un tuyau des conduites d'eau, un char à foin, des fagots, etc... obstruent le passage. Une deuxième défense, plus sommaire, sera construite en face de la maison Pierrard.
Dans l'après-midi, une patrouille d'onze hommes, composée d'Aqualiens (Aywaille) appartenant à l'A.L. et de Comblennois, membres de la section CS14 de la zone 5 du secteur 2 de l'A.S., quitte les ruines du château-fort de Raborive et se dirige par les voies du chemin de fer, vers Liotte où, d'après les renseignements fournis par un fuyard de la S.S. (qu'une des patrouilles a capturé aux environs du camp retranché), il n'y aurait plus, à cet endroit, que 5 ou 6 S.S. Lorsqu'ils arrivent à peu près en face du Halleux, le chef de patrouille donne l'ordre à ses hommes de se tapir, car il a vu une escouade d'Allemands qui, progressant sur les traverses des rails, arrivent en sens inverse. Heureusement, les résistants marchant sur les bas-côtés des voies n'ont pas été repérés par l'ennemi. Lorsque celui-ci est à portée d'arme, le chef du groupe (un docteur comblennois) fait ouvrir le feu. Les Allemands mettent un fusil mitrailleur en batterie. Une fusillade nourrie éclate de part et d'autre. Un des résistants, le commandant en second du détachement, leur crie en allemand : "Nous sommes Américains ! Rendez-vous !" Pour toute réponse, ils n'entendent que le sifflement des balles. Après 20 minutes, une grenade lancée par l'adjoint du commandant de la section des maquisards, mit fin au combat. Quatre S.S. sont tués. Quelques autres s'enfuient dans les bois bordant le chemin de fer. Ne connaissant pas le nombre d'ennemis qu'il y a dans les environs, le chef de la patrouille des francs-tireurs décide de rebrousser chemin en direction de leur point de départ.
A Comblain-centre, peu avant 15 heures, un "Schwimmwagen" (amphibie) portant l'emblème de la 17e "S.S. Panzergrenadiere Division" (Götz von Berlichingen), ayant à son bord trois occupants, dont un officier, arrive d'Anthisnes.
Le gradé, un Obersturmführer (lieutenant) est à l'arrière de la voiture. Quand l'auto pénètre sur la place Leblanc, l'officier est debout. Visiblement, il scrute les environs. En face de la rue du Moulin, l'auto s'arrête, puis redémarre. Au moment où ils arrivent à hauteur de la boulangerie Dalem (vers le bas de la Grand-Place), le lieutenant, apparemment rassuré, se rassied. En effet, les résistants, de garde au pont, ont quitté leur poste et se sont déportés vers le café "Belle-Vue" pour dire à des enfants se trouvant au coin des maisons d'évacuer les lieux sur-le-champ. Ils sont donc hors de vue des Allemands. Lorsque la voiture amphibie arrive au carrefour, les occupants aperçoivent à leur gauche un camion des Partisans qui fait le plein d'essence à la pompe du magasin d'Alfred Goffart (quai de l'Ourthe).
Devant eux, les P.A. qui vont reprendre leur faction et qui, de ce fait, leur tournent le dos à moitié. Le chauffeur S.S. n'hésite pas : il lance sa voiture à plein gaz sur le pont du vicinal, en direction du cimetière. A cet instant précis, un coup de sifflet strident attire l'attention des gardes. Il est lancé à pleins poumons par un prisonnier de guerre évadé qui, d'une fenêtre de la maison de son frère où il se cache, suit le déroulement de l'événement. Revenus de leur stupeur, les gardes postés aux extrémités du pont, ouvrent le feu. L'officier S.S. est tué. L'auto poursuit son chemin jusqu'au tournant en épingle à cheveux du Thier Pirard. Les deux autres S.S., dont l'un est légèrement blessé, s'enfuient par le sentier qui, du coude du chemin, s'enfonce dans le bois en direction d'Oneux. Les occupants du camion qui, de loin, ont suivi la scène, s'élancent avec leur véhicule à la poursuite de la voiture qui, pensent-ils, a dû prendre le chemin du vicinal. Réalisant leur erreur, ils s'arrêtent derrière la maison du dépôt des trams et mitraillent en direction du bois.
Quelques minutes après, le camion revient vers le pont et lorsqu'il passe à hauteur des hommes de garde, auxquels sont venus s'adjoindre deux membres des F.I. (dont un P.A.) revenant à vélo d'une mission de reconnaissance à la "Batterie", sur la route de Comblain-la-Tour, l'officier, un soviétique, leur crie d'aller enterrer les morts. Il venait déjà de crier les mêmes mots au fossoyeur qui sortait de chez lui. En effet, à ce moment-là il ne sait pas qu'il n'y a qu'un tué. Les hommes courent en direction du chemin du cimetière et sortent l'officier tué de la voiture. Ensuite, l'un des deux s'installe au volant, fait demi-tour et, avec les hommes armés qui composaient la garde du pont, file en direction de Géromont. Les deux hommes arrivés à vélo, ainsi que deux ou trois autres personnes, dont le fossoyeur, transportent le cadavre de l'officier S.S. jusqu'à la haie de ligustrum du cimetière qui, à l'époque, se terminait en face de la maison de René Dumont.
A ce moment, surgit un camion allemand, venant du Pont-de-Sçay. Il s'arrête d'abord "à la vignoble" et, ensuite, au carrefour du pont d'où ses occupants semblent surveiller les alentours. Après quelques instants, il se dirige vers Anthisnes.
Sur les conseils de l'ouvrier communal, le groupement se met à couvert, puis se disloque. Plus tard, le fossoyeur, aidé d'autres personnes d'abord, puis, ensuite, seul, déposa le cadavre dans un caveau.
Au même moment, arrive à Esneux, le premier Comblennois libéré des geôles allemandes : Oscar Thomas, relâché la veille de la prison de Saint-Léonard (Liège), par la résistance. Il est chargé sur un camion et revient chez lui par Anthisnes, via Hoûte-si-ploût. L'officier des P.A. qui l'a accueilli à Esneux, lui a donné l'ordre de rejoindre les rangs aussitôt qu'il le pourra. Quand le véhicule dans lequel il avait pris place voulut passer le pont, il fut la cible d'une mitrailleuse allemande, car malgré la présence des Partisans et de deux chars américains, les S.S. occupaient toujours les collines situées derrière la gare et, de temps à autre, des escarmouches avaient lieux dans le village et ses hameaux.
A Souverain-Pré un maquisard fut tué et les S.S. incendièrent encore des maisons.
Peu après, toujours en ce 8 septembre, des troupes S.S. se répandirent sur la rive droite de l'Ourthe. C'était des éléments de "Das Reich" qui, quelques heures plus tôt, étaient au hameau des Floxhes et qui, ayant appris par une estafette l'arrivée incessante des Américains à Ouffet, n'ont pas pu mettre leurs menaces à exécution et ont vidé les lieux.
A Vien, en descendant le vieux chemin de l'église, et en tournant à gauche en direction de la place, un de leurs chars, le Sturmgeschutz, a cassé un poteau électrique, a déchenillé et est allé s'immobiliser à quelques dizaines de mètres de la station de pompage. Dans l'impossibilité de réparer, ils l'ont rendu inutilisable en détruisant le compartiment moteur à coup de grenades. Avant de partir, et comme pour signer leur passage, ils abattent le paisible Joseph Lamarche dans l'allée du château.
Ensuite, par La Rock, le convoi descend vers Fairon et Comblain-la-Tour où leur char "Tigre" est allé prendre position dans les prés situés au-dessus du rocher de la Vierge qui surplombe le village où ils ont installé plusieurs mitrailleuses dont la plus avancée se trouve au bord du terrain de football.
Pour les camoufler et les dissimuler aux recherches de l'aviation alliée, les engins blindés sont installés en-dessous des arbres, notamment place du Wez. Toute l'unité s'étire sur les hauteurs de la rive droite jusqu'à Comblain-au-Pont où une compagnie de 60 à 70 hommes se partagent maintenant la garde des deux ponts.
Un Schützenpanzerwagen fait de temps à autre la navette entre les deux postes en empruntant le chemin du vicinal.
Vers 16h30, les premiers véhicules de reconnaissance de la 9e division d'infanterie américaine, arrivant de Warzée par la grand-route, atteignent le village d'Ouffet où, pendant deux heures, arrive un convoi incessant de véhicules de toutes sortes. On rapporte que l'abbé Dehalleux, curé de la paroisse, avait annoncé, souhaité, promis et prédit l'arrivée de l'armée américaine pour la fête de la Vierge qui avait justement lieu le 8 septembre.
Lors du salut du soir, à l'occasion de la célébration de ladite fête, l'église était bondée. Tout le village, socialistes comme catholiques s'y trouvaient côte à côte, louant Dieu et remerciant la Vierge en ce jour béni de la libération.
A la fin de l'après-midi, les Allemands installent un canon anti-tank aux abords du pont de Chanxhe, côté rive droite, à peu près en face de l'ancien four à chaux.
Vers 19h30, deux avions chasseurs-bombardiers "P38 Lightning" américains revenant probablement d'une mission, lancent quelques bombes contre cette position, sans toutefois réussir à chasser les occupants.
Aux environs de 24 heures, un groupe d'une dizaine de résistants et de réfractaires du village de Comblain-la-Tour, parmi lesquels se trouvaient Renaville et Pachiotti, rentrent du camp des Steppennes. Espérant la libération incessante, ils viennent reloger dans leur village. Ils y passeront la nuit dans la cachette construite pour Albert Pierrard, dans la maison de ses parents, située rue de la Batterie.
Au même moment, une centaine de maquisards s'acheminent en file indienne par le chemin qui, depuis la carrière de la Belle-Roche monte vers le village de Fraiture. Ce sont les occupants du camp de Raborive qui ont décidé de venir se restaurer et loger dans les fermes du village, avant de prendre position au refuge de la Belle-Roche.
Ainsi se termine cette avant-dernière journée de l'occupation nazie. Dans la soirée, alors que se déroulent ces événements, la grande majorité des femmes de Comblain-au-Pont, comme celles de tous les villages à la libération proche, confectionnent à la hâte quantité de drapeaux alliés.
Le 9 septembre 1944, à Comblain et dans les environs
Samedi 9 septembre 1944.
A l'Est, les Bulgares entament des pourparlers en vue d'un armistice avec les Soviétiques.
Les Allemands massent des troupes en Hongrie et se préparent à contre-attaquer le 2e front d'Ukraine.
En France, le 2e corps français continue d'avancer vers Dijon.
En Italie, le 5e corps britannique et le 1er corps canadien attaquent les crêtes des Coriano et Cimano.
Dans le Pacifique, l'escadre du vice-amiral Mitscher bombarde les installations japonaises de Mindanao, dans les Philippines.
Dans notre pays, les Alliés franchiront le canal Albert aujourd'hui.
Chez nous, après 1948 jours de peine et de privation, le village va retrouver son calme. Pourtant, pour les Comblennois, ce sera le jour le plus long de la guerre. Pendant des heures, ils attendront avec anxiété le départ définitif de l'occupant !
Aux environs de 0h15, la longue file de maquisards de l'A.S. (Armée Secrète) et de l'A.L. (Armée de Libération) terminent l'ascension du chemin qui les mène à Fraiture. Aux approches du village, le gros de la troupe s'arrête et l'avant-garde et les hommes de Fraiture et de Comblain, placés respectivement sous les ordres de l'adjudant C.S.L.R. Alexandre Périlleux et du docteur Léon Xhaard, s'avance avec le commandant du refuge et son adjoint. Quelqu'un va frapper à la porte de la première maison qui se trouve à gauche du chemin. Une fenêtre de l'étage s'éclaire. Le résistant demande s'il y a des Allemands dans le village. La réponse qu'on lui donne est négative. Néanmoins, par mesure de sécurité, le commandant Kreutz envoie deux éclaireurs en avant. Edmond Martin, de Fraiture, et le docteur Xhaard se sont portés volontaires. Martin précède son compagnon d'une dizaine de pas. Soudain, à hauteur du jardin de la dernière maison à droite, avant le carrefour des routes du village et de Presseux, Martin est entouré silencieusement par quatre silhouettes. Le docteur s'accroupit près de la barrière ouverte d'un jardin. Pensant qu'il peut 'agir d'une patrouille du F.I. (Front de l'Indépendance), il interpelle le groupe qui encadre son compagnon : "Partisans ?"
Une réponse est hurlée dans son dos. Le docteur a compris. Trois S.S. le mettent en joue. Il dépose sa mitraillette et lève les bras, s'attendant à être abattu sur-le-champ. Un des Allemands ramasse l'arme qui, au même moment se déclenche. Surpris, le nazi la laisse tomber. Le docteur, resté à genoux, la saisit promptement et, profitant du désarroi des soldats ennemis, finit le chargeur en les mitraillant à bout portant. (Le docteur Xhaard était armé d'une mitraillette anglaise "Sten" et, lorsqu'il la laissa par terre, elle était armée en sélection rafale. Cette arme extraordinairement simple, était assez sensible dans sa manipulation, ce qui perdit les Allemands et permit au docteur de se sauver).
Ces coups de feu ont déclenché un tir d'enfer. Les MG42, placées aux abords du village par les survivants du régiment "Der Führer" de la 2e S.S. Panzer-Division, tracent dans la nuit leur sillon de mort. Les maquisards sont désemparés. Quelques-uns tentent de riposter et voudraient même encercler l'ennemi. Mais que peuvent-ils faire avec leur faible armement contre une telle troupe ? Dans l'obscurité, c'est le sauve-qui-peut. Les chefs de groupe rassemblent leurs effectifs pour les sortir de ce guêpier. Certains rejoindront la Belle-Roche et Martinrive. D'autres passeront l'Amblève et se réfugieront chez l'habitant. D'autres encore, comme le docteur Xhaard et ses hommes trouveront refuge dans les taillis des rochers des "Tartines".
Quand les tirs s'arrêtent, l'aumônier de l'A.L. aidé d'un maquisard, cherche dans la pénombre à rassembler quelques isolés qui, ne connaissant pas la région, ne savent pas dans quelle direction il faut aller. C'est ainsi qu'il découvre dans une prairie bordant le chemin de "Pierreux Champ", l'infortuné Alphonse Gilles d'Aywaille, tué par les balles allemandes. Pendant ce temps, les S.S. incendient la maison de Marie Dombret (cette demeure se trouvait à l'intersection des deux chemins "Pahy" et "Pierreux Champ").
Dans le bois, deux officiers du maquis blessés pendant l'échauffourée, sont récupérés, l'un d'eux rejoindra Martinrive avec l'aide de ses hommes, l'autre sera transporté dans une maison de Fraiture. Quant à Edmond Martin, les S.S. l'ont emmené dans celle de M. et Mme Jean Jamart-Lamy pour l'interroger. Plus tard, ils l'emmèneront pour une destination inconnue. (Le 22 décembre 1944, des habitants d'Aywaille, venus aider les Américains pour rechercher les corps des membres de l'équipage de la "Forteresse volante" tombée le long de l'Amblève, retrouveront son corps dans le talus du chemin de fer en face du château d'Amblève).
6 heures du matin, à l'hôpital d'Esneux. Le personnel de la garde de nuit termine son travail. Cette nuit-là, comme la précédente d'ailleurs, a été le témoin d'un va-et-vient continuel vers la salle d'opération. Les blessés affluent de toutes parts : des victimes de Hody, des résistants blessés au combat et même des soldats allemands. Mme Germaine Wilkin qui, avec Mme N..., a été blessée lors de l'escarmouche du pont du Vicinal (Comblain-centre), attend toujours avec anxiété qu'on vienne la soigner.
Vers 6h45, aux environs d'Ouffet, le lieutenant-colonel Gibney, commandant le 60e régiment d'infanterie de l'armée américaine, a rassemblé ses officiers pour le briefing. Il leur transmet les ordres qu'il a reçus de son supérieur, le général-major Louis-A. Craig, commandant de la 9e division d'infanterie. "Aujourd'hui, leur dit-il, nous devons poursuivre l'attaque vers le Nord-Est en suivant l'axe de progression Huy-Theux. Notre mission est de traverser la rivière Ourthe à Poulseur (Chanxhe). Notre 3e bataillon marchera en tête de file et, avec le 1er bataillon du 39e régiment d'infanterie sur notre gauche, nous ouvrirons la route à la division. A notre extrême gauche, la 3e division blindée occupe déjà les régions au Nord d'Esneux. Sur notre flanc droit, les blindés du 4e groupe de cavalerie, arrivés dans la région de Méan, avanceront conjointement avec nos unités. Les forces d'avant-garde quitteront nos lignes à 8 heures." Tel fut le sens des paroles du chef de corps du 60e régiment d'infanterie.
A 8 heures et quelques minutes, le bruit sourd des colonnes en marche se précise. La première "Jeep" étoilée pourvue d'une mitrailleuse lourde, et montée par trois gars décidés, gagne Anthisnes, s'arrête au carrefour du moulin et demande en anglais, à trois Anthisnois (parmi lesquels le jeune Hervé Hourant) : "Où se trouve la rivière Ourthe ?". Celui-ci, tout heureux de voir enfin des Alliés, rassemble ses connaissances linguistiques et explique à celui qui semble être le chef, qu'ils trouveront l'Ourthe droit devant eux, à Comblain-au-Pont, mais qu'ils fassent attention car, hier encore, des Allemands étaient ici, à Anthines.
Le mitrailleur, debout à l'arrière du véhicule, tape de la main sur la culasse de sa mitrailleuse "point 50" et répond en riant : "Nous n'avons pas peur des "Jerries" (= Boches) !" Le chauffeur embraye et, sous les applaudissements, fonce vers Comblain. Quinze minutes plus tard, huit autres de ces curieux petits véhicules arrivent au même endroit et poursuivent leur chemin en direction de Mont-Comblain. (En fait ces neuf "Jeep" composaient le peloton-éclaireur du 60e régiment et, chose curieuse, elles étaient blindées). Cette transformation, non conforme aux normes de l'armée américaine, avait probablement été effectuée par la 709e compagnie ordonnance : "réparation" à la demande du colonel Gibney.
La réponse que fit le mitrailleur U.S., un géant barbu, à Hervé Hourant, mérite aussi une explication. En réalité, ce que répondit l'américain n'était pas une bravade, car son régiment était un des meilleurs de toute l'infanterie de l'armée des Etats-Unis. Sa devise régimentaire "Follow through" (littéralement : suivre à travers) était très connue dans l'armée. Le courage de ses hommes, au combat, leur avait valu un "nickname" (surnom) qui, en somme, résultait de l'insigne que la plupart d'entre eux portaient sur le côté gauche du casque. Cet insigne se composait du chiffre 60 accosté d'une tête de diable stylisée, le tout peint au pochoir avec de la couleur blanche. Les soldats des autres unités avaient transformé la signification de l'emblème en "Go, devils" ("en avant les diables"). On peut facilement imaginer ce qui se serait passé si Comblain-centre s'était trouvé sur leur itinéraire.
Vers 8h20, l'avant-garde U.S. se présente à l'entrée du village de Mont, tourne à la forge, vers la ferme Motkin et descend sur Fond-du-Sart, par le lieu-dit "Fagnou" et le trou-de-Mont, ceci afin d'éviter la route qui, par la crête dénudée, passe devant le home de Mont et descend vers Poulseur car, de l'autre côté de l'Ourthe, sur les hauteurs, les observateurs allemands cherchent à découvrir la position des troupes alliées.
Au carrefour de la fontaine de Mont, un agent parachutiste du S.O.E. (Special Operation Executive), le sous-lieutenant Etienne Gailly transmet à Londres les renseignements afférents à l'arrivée des troupes libératrices dans son secteur. (Gailly parachuté depuis un certain temps, était sous la protection du Service de Renseignements B.B.-Bayard, dirigé par le docteur Henon de Comblain).
Environ une heure plus tard apparaît un convoi militaire d'engins de toutes sortes, précédé par des tanks appartenant au 746e bataillon "Tank". L'officier parachutiste belge explique au commandant des blindés que les deux ponts de la région sont intacts. L'officier U.S. répond qu'il ne peut se dérouter de sa mission, qu'il doit suivre les éclaireurs en progression vers Poulseur. (A ce moment, le peloton de reconnaissance s'y trouve déjà).
Néanmoins, plus tard, un autre officier américain, observateur d'artillerie, à la demande de Comblennois, notamment du lieutenant de réserve Joseph Renard, résistant du M.N.B. (Mouvement National Belge), consentit à aller examiner la vallée depuis la hauteur des Roches-Noires.
Dans le village de Mont, depuis le passage des premières "Jeep", les drapeaux alliés sont apparus aux fenêtres de toutes les maisons et les villageois rassemblés sur le parcours des convois, regardent, étonnés, les énormes tanks, camions et autres véhicules qui défilent interminablement.
Du convoi, des G.I. juchés sur leurs engins, jettent aux enfants du chewing-gum et du chocolat qui, pour la plupart des petits, sont les premiers de leur vie.
A Comblain-la-Tour, vers 9h30, malgré les recommandations des membres de leur groupe, le Comblennois Alphonse Renaville et Louis Pachiotti de Comblain-la-Tour, repassent l'eau au moyen d'une barque au lieu-dit "al bat'rêye" (ou : "à l'ouhène") et remonte vers Lawé. Chemin faisant, ils font un prisonnier (en réalité, un fuyard cherchant des vêtements civils). Malheureusement, des S.S. suivent le manège à la jumelle et viennent à leur tour capturer les deux jeunes gens qu'ils emmènent jusqu'à Ville-My où ils seront abattus après avoir enduré d'indicibles sévices.
Toujours à Comblain-la-Tour, peu avant 10 heures, les Allemands qui, deux ou trois jours auparavant, avaient dû renoncer à miner le pont en plaçant leur dynamite dans les chambres à mines, recommencent leur travail de destruction en plaçant leur charge sur le tablier du pont. (Les chambres à mines avaient été bouchées dès la fin du mois d'août avec du gravier par les P.A. (Partisans Armés) avec l'aide d'Erasme Peters et de son attelage. Lesquels eurent une chance inouïe car, alors qu'ils étaient occupés à ce travail, une voiture allemande, venant de Comblain-au-Pont, passa sur la grand-route et ses occupants ne s'apercevant de rien, continuèrent vers Hamoir).
A Poulseur, vers 0h45 une jeep de la troupe de reconnaissance, guidée par un partisan, Fernand Lultz de Poulseur, arrive sur les hauteurs de la rive gauche de l'Ourthe, juste en face du village de Chanxhe. Ils viennent reconnaître le pont désigné comme objectif par l'Etat-major des troupes américaines (il est étonnant de constater qu'au fil des siècles, Chanxhe fut un lieu de passage des armées).
Les éclaireurs constatent que les Allemands terminent le placement des charges explosives destinées à sa destruction. Par radio, ils préviennent aussitôt le commandant des tankistes de la nécessité de "capturer" le pont immédiatement.
Vers 10h10, le pont en bois du Pont-de-Sçay vole partiellement en éclats. La mise à feu des "Teller mines" n'a pas bien fonctionné. Néanmoins, le passage est coupé : quelques jours après la libération, Arille Simon des milices patriotiques du F.I. (Front de l'Indépendance), aidé d'un prisonnier autrichien, enlèvera les mines non explosées).
A Chanxhe, 5 minutes plus tard, au moment où le premier char américain venant de Poulseur se présente au dernier tournant avant la ligne droite qui conduit au pont, un pionnier allemand exécute la mise à feu pour la destruction de l'ouvrage d'art (l'explosion du pont de Chanxhe obligera toute la 9e division à obliquer vers le nord pour traverser l'Ourthe à Esneux).
Dans notre village, depuis 10 heures, les S.S. mettent le pont du Vicinal en état de défense. Le véhicule blindé qui, hier et ce matin, faisait la navette entre les deux ponts de Comblain, se place dans la cour de l'ancienne brasserie "Saint-Antoine" (maison Wilkin). Des mitrailleuses établies sur la rive droite tiennent en feux croisés les abords du pont du Vicinal (il y a une mitrailleuse dans la maison Rousseau (quai de la cité), une dans la dernière grange adossée au pied des rochers du quai Keppenne et une troisième au point de vue, sur les hauteurs qui surplombent le cimetière et, naturellement, de nombreux "Waffen S.S." armés jusqu'aux dents, disposant, entre autres, de lance-flammes et "Panzer Faust".
Quelques pionniers allemands entassent au milieu du tablier du pont un camion renversé, des caisses et des rails de decauville. Avant midi, sporadiquement, les mitrailleuses crépitent.
Vers 12h30, les S.S. déposent des caisses d'explosifs devant la barricade juste au-dessus de la première arche, côté rive gauche.
A peu près à la même heure, un convoi de véhicules de la résistance, chargés de P.A. rentre d'Esneux (les maquisards sont relevés de leur mission de garde par l'arrivée des unités de la 9e division U.S).
Le premier véhicule, une auto conduite par M. Edgard Rousselle, précède d'autres transports de trois ou quatre minutes. Lorsqu'il arrive tout près des premières maisons de Comblain, situées dans la courbe en "s" au lieu-dit "â chantié", elle est la cible des tireurs allemands. Sur-le-champ, Edgard arrête sa voiture et en saute bas. Les hommes se trouvant sur les garde-boue avant et à l'intérieur l'ont déjà précédé et cherchent à se mettre à couvert, pendant que, de l'autre rive, les S.S; mitraillent continuellement les alentours. Edgard et quelques autres seront obligés de faire le mort pendant près de cinq heures, parce que l'endroit où ils sont couchés se trouve dans le champ visuel des tireurs ennemis. Edgard a bien essayé de se déplacer mais ses gestes ont aussitôt déclenché des tirs dans sa direction et il a été obligé de se laisser tomber une deuxième fois.
Le reste de la colonne ayant entendu la fusillade s'est arrêtée au lieu-dit "â Brigâton" en face de la maison de Désiré Théâtre. Celui-ci, spontanément, se propose pour aller à vélo voir ce qui se passe au Pont-de-Sçay. Cet acte de dévouement lui coûtera la vie. Blessé au ventre par un tireur d'élite S.S., il décèdera des suites de ses blessures le lendemain à l'hôpital d'Esneux.
Les mitrailleuses allemandes placées en position au sommet de la petite côte de Rivage et dans la maison du coiffeur Toussaint (ancienne pâtisserie Louviaux, rue du Pont) arrosent la rive gauche de l'Ourthe. Pourtant, un résistant qui se trouvait à bord du premier camion, réussit l'exploit de rejoindre le "brigaton" et de mettre au courant de la situation les autres Partisans.
Vers 14 heures, un canon allemand anti-tanks (Panzer-Abwher-Kanone de 37 mm) placé à l'entrée du pont (rive droite) tire sur les maisons où l'ennemi suppose que les maquisards se sont réfugiés. La maison de Félicien Bodson est complètement détruite. Les parties supérieures et les toits des maisons Dombret, Aubry et Dodet, sont envolés tandis que l'atelier du tailleur de pierre Jules Joye, est partiellement détruit. Peu après, cette pièce d'artillerie S.S. prit position sur le quai de la gare tout près du hangar aux marchandises ou dans celui-ci.
Soudain, un camion américain posté au "P'tit-Bois" (à Mont) répond d'une voix qui réveille tous les échos de la vallée. Il est exactement 14h30. L'officier observateur U.S. dirigeant le tir, a pris position sur le rocher le plus haut des "Roches-Noires". A partir de ce moment, c'est un chassé-croisé intermittent enter Comblain-gare, le dépôt du Vicinal, Hoyemont, Xhoris, Awans tous situés sur la rive droite, occupée par les troupes nazies, et Mont-Comblain et Anthisnes, sis sur la rive gauche où se trouvent les Américains.
Au même moment, le Comblennois Fernand Dispas, un des libérés de la Citadelle de Liège, ramené par un véhicule des P.A., d'Esneux à Mont-Comblain, arrive par la rue Sosson et trouve le village désert. A l'instant où il débouche sur la place Leblanc, il est pris comme cible par les tireurs allemands. D'un bond, il se retrouve dans l'encoignure de la porte du magasin d'Arthur Gillard (anciennement "café des Grottes", actuellement "Découvertes géologiques"), puis, rampant le long des façades, emprunte la rue de l'Egalité, le Val, remonte sur Géromont où il rencontre les premières personnes et se rend chez Prosper Gillard où il se restaure. Peu après, malgré les conseils de prudence de son hôte, il descend de Géromont par le sentier dit "paz^è di d'zo l'vêye", puis par celui du "hour'lê Margot". Par les prés, il gagne enfin la ferme de son oncle Antoine Pahaut (contre la pharmacie Houbart) où, dans les caves, il retrouve ses parents. Il leur annonce que son frère François est également sain et sauf.
Deux autres Comblennois étaient parmi les libérés de la Citadelle, Jean Dardenne et René Spulmont. D'autres prisonniers se trouvant en Allemagne, durent malheureusement encore attendre huit mois avant de retrouver leur famille ! Pourtant, d'autres captifs, tels Joseph Thomas, Victor Ledent et Joseph Bonmariage, de Géromont ainsi que Maurice Delhaze du Vignoble, se trouvant parmi les 900 prisonniers politiques du camp de concentration de Bourg-Léopold, gardé par des S.S. hollandais, furent libérés le 11 septembre par la compagnie "Wintergroen" et l'escadron d'autos blindées (major Frédéric de Selliers) de la première brigade d'infanterie belge (Piron), mise à la disposition de la 8e brigade du XXXe corps britannique.
Mais revenons à Comblain... Quelques minutes après, la canonnade augmente d'intensité. A 15h30, le cinquantième obus tiré par les libérateurs ricoche malencontreusement sur les pavés à l'entrée du pont du Vicinal, côté rive droite, juste à l'endroit où passent les fils de commande de la mise à feu des charges destructrices placées par l'ennemi. Une formidable explosion secoue le village, un champignon de fumée noire monte vers le ciel, tandis que la première arche du pont s'effondre. Dans un rayon de plus de 200 mètres, les vitres volent en éclats, des portes et des fenêtres sont enfoncées par le souffle, des toits criblés de morceaux de béton ont leurs tuiles ou ardoises arrachées et détruites.
Vers 15 heures, les Partisans du convoi qui s'était arrêté en face de la maison Théâtre sont parvenus à gagner les hauteurs dominant le pont du Pont-de-Sçay, côté gauche et, à l'aide d'une mitrailleuse posée sur l'épaule d'un prisonnier de guerre allemand, rallié à la résistance, ils prennent la route d'Aywaille en enfilade et mitraillent les véhicules ennemis. Ceux-ci se mettent à couvert, l'un d'eux, un Schützenpanzerwagen, recule dans la cour de la maison Gobert, la dernière maison à droite, en allant vers Aywaille ; un autre se place tout contre la façade de la maison Triplot et, probablement, un troisième, le tracteur du canon A.T.K., rue de la Gare, tandis que d'autres remontent vers Oneux. Les mitrailleuses S.S. ripostent à leur tour et, pendant un certain temps, le combat fait rage. Un civil, M. Gilles, piqueur à la gare de Rivage, est grièvement blessé. Un Partisan est blessé mortellement par l'explosion due à l'impact d'une balle venue frapper un chargeur qu'il portait à la ceinture.
Au bois des Steppennes (Anthisnes), les Américains mettent en batterie un canon d'artillerie lourde. Les canonniers, en liaison radio avec un petit avion "Piper-cub" tirent trois coups au but sur les positions d'artillerie lourde allemande établies à Awan et à Fanson. (La majorité des tirs allemand étaient exécutés par des batteries de canons de 20 mm à tirs rapides : Flug-Abwehr-Kanonen) - défense anti-aérienne. Ces canons tirant des obus traçants tous les trois coups, furent confondus avec des mitrailleuses. Ils étaient utilisés dans le cas présent comme soutien d'infanterie. Outre les canons anti-tanks se trouvant sur le quai de la gare et celui monté sur le Véhicule blindé placé dans la cour de l'ancienne brasserie, la batterie d'artillerie de 20 mm, la plus proche, était placée sur le chemin qui monte d'Oneux vers Lawé).
Toujours aux environs de 15 heures, les éléments de tête de la 9e division U.S. qui depuis quelques temps ont reçu l'ordre de modifier leur marche à suivre, en prenant la direction du sud-est vers Aywaille, de traverser l'Amblève à cet endroit et d'y établir une tête de pont de sécurité, arrivent dans le village de Sprimont.
C'est le moment où la dernière voiture allemande, occupée par deux hommes, quitte le village de Chanxhe. Depuis quelques minutes, les S.S. refluent en direction de Presseux. En passant devant la maison d'Ernest Dumont, à La Préalle, ils y découvrent cinq ou six habitants de Chanxhe venus s'y réfugier et ils les prennent en otages (on les retrouvera heureusement, sains et saufs, enfermés dans une étable à cochon du village de Presseux).
Aux approches de 16h30, par le "tiège", l'ancienne route, la colonne libératrice atteint Florzé où elle est prise à partie par des Allemands se trouvant aux environs de l'église. L'officier rapporteur du 60e régiment d'infanterie U.S. consigne cet événement dans son carnet de route dans ces termes : "Peu de temps après avoir quitté Sprimont, avec le 3e bataillon en tête de file, une importante formation allemande fut contactée dans un état désemparé de retraite, mais possédant l'espoir de traverser le pont d'Aywaille et de le détruire. A travers une brillante manoeuvre, le 3e bataillon fut déployé, sur une route incertaine, vers le nid où l'ennemi fut pris complètement par surprise. Ensuite, le pont d'Aywaille fut pris intact et deux autos blindées ennemies furent détruites, de même que plusieurs hommes de l'infanterie allemande furent tués ou mis hors de combat. Ce résultat fut obtenu grâce à un mouvement tournant et à la rapidité du 3e bataillon. Les deux "half-tracks" allemands furent détruits sur le pont lorsque ceux-ci voulurent retraverser la rivière. Ils le furent par le feu des tanks attachés au 3e bataillon. Ayant pris ces objectifs, les bataillons poursuivirent leur route vers le sud de la localité pour prendre des positions défensives et des points de cette défense furent établis partout où c'était nécessaire".
Le mouvement tournant fut exécuté par trois tanks du 746e bataillon "Tank" qui, ayant passé l'Amblève à gué, prirent l'ennemi à revers. Les tanks arrivant sur le pont et qui basculèrent les deux "Schützenpanzerwagen" allemands, encore en flammes, dans l'Amblève, étaient des chasseurs de chars appartenant au 799e "Tank Destroyer" bataillon.
Il est près de 18 heures quand Sprimont et Aywaille sont libérés. A Comblain (rive droite), nous sommes encore sous l'occupation nazie. Le duel d'artillerie dure toujours. A l'approche de la nuit, le sentiment de peur qui avait envahi les Comblennois s'accentue. Ceux qui ne disposent pas de cave cherchent refuge dans des protections naturelles, comme la grotte du "riveû" pour les habitants du Vignoble, ou bien le tunnel piétonnier de "pitin" (traversée en dessous du vicinal) pour les habitants du quai de la Cité et de la rue Neuve, situés sur la rive droite.
Toujours vers 18 heures, le Français René Spulmont, un des rescapés de la Citadelle, a réussi, avec l'aide de Jean Nivarlet, à traverser l'Ourthe au moyen d'une barque, Spulmont est la recherche de sa femme qui doit, selon toute vraisemblance, se trouver chez la soeur de celle-ci (Germaine Malemprée), route d'Aywaille. Lorsqu'il arrive aux abords du café du "Terminus" chez Alphonse Lapaille, il rencontre des S.S. qui sont toujours en position de tir. Près de 80 fantassins sont couchés le long des façades des maisons qui bordent la rue du Pont. Le premier, il interpelle en allemand ceux qui sont les plus proches. Crânement, il leur dit : "Eh bien ! vous avez l'air d'avoir peur !" - "Pas le moins du monde !" répondent-ils - "Ne vous tracassez pas" leur dit-il de nouveau, "la guerre sera bientôt finie !" Sur ces paroles, il continue son chemin, s'attendant à être interpellé. Pourtant, aucune objection n'intervient. Son aplomb et sa connaissance de la langue allemande l'avaient sauvé.
La canonnade dura jusqu'aux environs de 22 heures, puis le calme revint.
Pendant le déroulement des événements de cette journée, Omer Joye, résistant de l'A.S. (Armée Secrète), transmit, d'heure en heure, les renseignements concernant les allées et venues des troupes ennemies occupant le Pont-de-Sçay. Il était en liaison avec l'état-major des forces américaines grâce à un poste de téléphone portatif qu'il avait branché sur la ligne téléphonique de M. Ernest Noël.
A Comblain-la-Tour, le pont reste le seul passage sous contrôle allemand qui subsiste pour toute la vallée. Après avoir fait sauter la route "al baterêye" (aux confins des deux Comblain), les derniers occupants nazis regagnent leurs lignes sur l'autre rive et exécutent ensuite la mise à feu des charges explosives du pont. Au second essai, dans un fracas infernal, le pont de pierre s'écroule. La déflagration est si terrible qu'une des barres du garde-fou longeant la rivière est arrachée et va se ficher dans le pignon de la maison Guissart à 150m de là.
Il est près d'une heure du matin. Les S.S. occupent toujours la rive droite.
A Comblain-centre, il n'y a pas de courant et le village est plongé dans l'obscurité.
Au Pont-de-Sçay, au carrefour de la route d'Oneux, les S.S. visitent les dépendances de la boucherie Gilles et y déposent des pastilles incendiaires qui, heureusement, ne fonctionneront pas.
Le reste de la nuit se passe sans incident et le dimanche 10 septembre vers 5h30 du matin, des cris de ralliement se répercutent dans la vallée.
Cette fois, c'est définitif, ils s'en vont. Les guetteurs S.S. qui, de Comblain-la-Tour à Comblain-au-Pont occupaient le haut des rochers de la rive droite, rejoignent les points de rassemblement. Des véhicules allemands attendent sur la route de Xhoris. D'autres, à Oneux, chargent les derniers occupants de Comblain, remontés par les coteaux situés entre les rochers des Tartines et la carrière de la "Heid Leruth".
A 7 heures du matin, le jour est levé. Les Comblennois sortent de leur tanière. Le duel d'artillerie, heureusement, n'a pas fait de victimes parmi la population civile. Dans les pâturages près de Mont, on compte une vingtaine de bovidés tués.
A Comblain-centre, la gare du vicinal montre les traces de quelques obus. Les prés environnants présentent, eux, quelques cratères (les Américains tirant à vue ne touchèrent aucune maison).
Au cours de ces moments pénibles, des personnes se distinguèrent particulièrement. On ne peut passer sous silence le dévouement des sauveteurs, notamment, et bien sûr parmi d'autres, l'infirmière Marie Dalem ainsi qu'Emile Lemoine et Antoine Pahaut qui transportèrent les blessés à l'hôpital d'Esneux.
Le dimanche 10 septembre vers 16h30, le premier véhicule américain, une jeep de reconnaissance venant d'Aywaille, arrive, par le vicinal dans la cour de l'ancienne brasserie. Les Américains viennent de se rendre compte de l'importance de la destruction du pont du vicinal.
Ainsi nous voilà enfin libres !
Pourtant, la peur et l'inquiétude ne quitteront pas les Comblennois car, pendant de longs mois encore, ils vont vivre avec l'appréhension de voir tomber les bombes volantes (V1) sur le village et y semer la mort et la désolation (deux maisons, au moins, seront détruites et de nombreuses autres, gravement sinistrées). Deux personnes de Fraiture (M. et Mme Galderoux) trouveront la mort dans l'explosion d'un de ces engins. Neuf-cent-soixante V1 et quarante V2 tombèrent en Belgique.
Au mois de décembre encore, le déclenchement de l'offensive von Rundstedt, accentue le désarroi. Pendant un mois, les combats font rage dans les Ardennes. Les pointes avancées allemandes sont finalement anéanties pas loin de chez nous. Cependant, la présence de nombreuses unités américaines, dont le 771e bataillon "Tank" et la 134e batterie d'artillerie, nous apporte un sentiment de relative sécurité. Les G.I. logent chez l'habitant et, comme la plupart des gens, par peur des V1, dorment au rez-de-chaussée, les soldats occupent les chambres de l'étage. Quand les Américains le peuvent, ils apportent un peu de nourriture, des cigarettes et certains distribuent même le contenu des colis qu'ils reçoivent des Etats-Unis.
Fin janvier, l'offensive allemande est définitivement vaincue, mais la guerre n'est pas finie pour autant.
Et depuis décembre, de nombreux jeunes Comblennois, pour la plupart issus de la résistance, rejoignent les armées pour participer à l'anéantissement de l'Allemagne nazie qui, malgré un harcèlement intensif sur tous les fronts et d'âpres combats, résistera encore plusieurs mois.
Bien modestement, j'ai essayé de raconter le plus fidèlement possible, les événements qui se sont déroulés chez nous et dans les environs dans les quelques jours précédant la libération et je remercie les nombreuses personnes qui ont bien voulu m'aider en fouillant dans leur mémoire ou en me transmettant des documents de l'époque.
Un fait, cependant, ne doit pas être oublié à Poulseur. Un ou deux jours avant la libération, une section armée de l'intendance du F.I. intercepte, dans l'après-midi, les occupants d'une voiture ennemie arrêtée en face du café de la Tour. Trois individus : un militaire allemand et deux civils, sortis de la voiture, sont sur le point d'être désarmés. Un des résistants enlève la mitraillette du soldat quand soudain, un des civils extrait un pistolet de sa poche, tire et blesse mortellement le maquisard, tient en respect les autres résistants puis, avec ses congénères, remonte dans leur voiture qui s'enfuit.
La lecture de ce récit pourrait porter à croie que les résistants furent à l'origine de certains faits malheureux. Cependant, n'oublions pas qu'après plus de quatre ans d'occupation, la haine et la rancoeur avaient eu sujet d'envahir les esprits et que, de plus, les combattants de l'ombre avaient reçu des ordres du haut commandement allié pour passer à l'attaque et harceler les convois. Malheureusement, ils n'avaient pas beaucoup plus que leur courage pour s'opposer à une armée aguerrie et équipée comme celle de l'ennemi. D'après le rapport de Sir Hugh Frazer, major de l'armée britannique, parachuté à Somme-Leuze dans la nuit du 1er au 2 septembre 1944, pour une mission de contact avec l'A.S. (Armée Secrète) et une analyse des forces de la résistance, une grande part des responsabilités incombe aux politiciens des gouvernements du monde libre qui, par calcul, freinèrent l'aide (surtout en armement) aux mouvements de résistance, ce qui, toujours suivant les dires du susdit officier supérieur, fut un scandale et, militairement parlant, une imbécillité.
De plus, on a fait croire aux résistants qu'en portant un brassard ou une salopette ils étaient, suivant les règlements de la Convention de La Haye, considérés comme militaires. Malheureusement, les division S.S. et particulièrement la "Das Reich", ne l'entendaient pas de cette oreille.
Pour terminer, contrairement aux historiens militaires qui suivent le chemin de la victoire sans se retourner, je me permets de rappeler que la résistance belge eut 15.892 morts ! Quant aux unités américaines qui passèrent par notre région, elles subirent respectivement les pertes suivantes :
9e division d'infanterie : 2.905 tués, 14.066 blessés, 792 disparus pour 264 jours de combat.
3e division blindée : 2.540 tués, 7.331 blessés, 95 disparus pour 231 jours de combat.
Les V1 et V2 tuèrent en Belgique 3.470 personnes et les bombardements de toutes sortes firent 28.158 victimes parmi la population. De même 533.486 maisons furent endommagées dans notre petit pays.
Source : Pol WALHAIN, La fin de l'occupation nazie et la libération de chez nous, Echos de Comblain, septembre 1983, p. 1, 2 et 3.
Pol WALHAIN, La fin de l'occupation nazie et la libération de chez nous, Echos de Comblain, octobre 1983, p. 1, 2 et 3.
Pol WALHAIN, La fin de l'occupation nazie et la libération de chez nous, Echos de Comblain, janvier 1984, p. 1, 2 et 3.
Pol WALHAIN, La fin de l'occupation nazie et la libération de chez nous, Echos de Comblain, février 1984, p. 1, 2 et 3.
Pol WALHAIN, La fin de l'occupation nazie et la libération de chez nous, Echos de Comblain, mars 1984, p. 1 et 2.
Pol WALHAIN, La fin de l'occupation nazie et la libération de chez nous, Echos de Comblain, avril 1984, p. 1 et 2.
