Il y a trente ans

Ce qui s'est passé la veille, 8 septembre 1944.

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Le 9 septembre  1944, les Américains, venant d'Anthisnes, entraient dans le village de Mont.

Contrairement à l'attente des Allemands, ils ne descendirent pas sur Comblain mais sur Poulseur.

Les Américains tirèrent quelques obus en direction du pont du vicinal et les Allemands qui avaient miné celui-ci et fait sauter une arche à 15 heures, se retirèrent définitivement.

Comblain pouvait respirer comme aux plus beaux jours : la liberté et la paix étaient recouvrées. Mais que de deuils et de coeurs meurtris pour y arriver !

Voici ce qui s'est passé la veille, 8 septembre 1944

Un lieutenant S.S. est tué à Comblain-au Pont, au cours d'une brève fusillade.

Des contingents S.S. venant du Condroz, via Anthisnes et Mont passaient depuis quelques temps et par intervalles à Comblain-au-Pont, fuyant les tanks américains et se dirigeant en hâte vers l'Est pour se regrouper à leur frontière.

C'était aussi le moment où, depuis le débarquement allié en Normandie, tous les groupements de résistance à l'ennemi déployaient une activité fébrile, harcelant celui-ci par tous les moyens.

Le 8 septembre, peu avant 15 heures, trois militaires allemands, installés dans une voiture découverte (2 soldats à l'avant, un officier à l'arrière) arrivèrent sur la grand-route Hamoir-Liège, en face du pont du vicinal. Ils venaient de Mont et devaient, comme tous les Allemands en retraite, se diriger vers le Pont-de-Sçay et la vallée de l'Amblève.

A ce moment-là, un groupement de résistance (P.A.) faisait justement le plein d'essence chez M. Alfred Goffard, au coin de la rue Joseph Wauters [ndlr : actuelle rue de la Gendarmerie] et du quai de l'Ourthe. Des hommes postés en différents endroits pour assurer la surveillance et la sécurité, donnèrent l'alerte.

Les Allemands les aperçurent et pour les éviter, n'eurent qu'une solution immédiate : foncer, sans hésiter, vers le pont de tram et filer, tout droit et à toute allure, par la route qui longe le cimetière.

C'est l'instant précis où ils venaient de s'engager sur le pont que des coups de feu partirent des fusils des résistants. L'un des occupants de la voiture, un lieutenant, fut tué sur le coup. Un soldat d'apparence fort jeune, fut, croit-on, légèrement touché.

L'auto n'en poursuivit pas moins sa course jusqu'au tournant de la route d'Oneux. Là, elle s'arrêta et les deux soldats s'enfuirent par le sentier qui, au coude du chemin, grimpe sous le couvert du taillis, le flanc escarpé de la colline. (1)

Des résistants arrivèrent bientôt à pied là où la voiture avait été abandonnée. Ils déposèrent le corps du lieutenant sur le bord de la route et prirent possession du véhicule.

En repassant devant la première maison à gauche, qui était justement celle de M. Eugène Durieux, fossoyeur, un officier russe vint lui donner l'ordre d'aller au plus vite porter la dépouille au cimetière et l'y dissimuler au mieux.

Les coups de feu avaient alerté des gens de l'endroit. M. Durieux supplia Mme W... qui le précédait, de redescendre sur le champ afin de ne pas connaître d'éventuels ennuis si les S.S. se ramenaient sur les lieux.

Bientôt MM. René Cheron, Marcel Macaut et un Oneutois, Albert Ninane (surnommé "li plotche", qui retournait chez lui), vinrent seconder M. Durieux.

Celui-ci et M. Cheron allèrent d'abord chercher li bîrâ (civière) à la morgue du cimetière.

M. Durieux recueillit ensuite devant ces témoins tout ce qui pouvait servir à l'identification du militaire ainsi que ses insignes et décorations qu'il porta au bureau communal dès qu'il le put.

Les hommes transportèrent ainsi le corps jusqu'à la barrière de ligustrum clôturant alors le champ de repos moins vaste que de nos jours.

Un petit quart d'heure s'était écoulé depuis la fusillade. Tout à coup, un des aides aperçut, arrêtée à quelque cinquante mètres en amont de la croix du Vignoble, une voiture militaire allemande venant de la direction du Pont-de-Sçay. Ses occupants avaient, selon toute vraisemblance, pour mission de venir à la rencontre du lieutenant qui devait sans doute arriver à telle heure à tel endroit.

Aidés de leurs jumelles, les S.S. scrutaient les alentours. M. Durieux et ses aides eurent l'impression que les Allemands suivaient attentivement ce qu'ils étaient en train de faire et, sur les conseils du fossoyeur, ceux qui l'assistaient se cachèrent puis quittèrent le terrain. M. Durieux resta ainsi seul pour "ahèrtchî" le corps devant un caveau et l'y dissimuler à grand-peine.

Les Allemands qui, du quai du Vignoble scrutaient Comblain, arrivèrent jusqu'au village, s'arrêtèrent et discutèrent à l'entrée du pont du vicinal, puis s'éloignèrent en direction d'Anthisnes.

M. Durieux rentra chez lui, aussitôt qu'il le put, et cacha soigneusement les objets d'identité qu'il avait recueillis sur le lieutenant.

A peine était-il chez lui qu'on frappa à la porte. C'étaient des S.S. en retraite venant d'Anthisnes et dont la compagnie se répandait un peu partout sur la rive droite, cherchant principalement à boire et à manger. Sans aucun doute, ils ne savaient rien de ce qui venait de se passer. Ils s'en allèrent peu après.

Le lendemain, 9 septembre, jour du départ définitif des derniers S.S., M. Durieux se leva à 5 heures du matin pour aller, sur l'ordre de l'Administration communale, creuser une fosse pour y inhumer le lieutenant von Ditfurth.

A la même heure, M. Florian Mossay, échevin, vint réquisitionner MM. Georges Dupont et Georges Degée, menuisiers associés, pour réaliser au plus tôt un cercueil.

Alors qu'il remplissait les devoirs de sa charge, M. Durieux eut son attention attirée par des bruits de voix. C'étaient de nouveaux S.S. postés sur le mur supérieur du cimetière. L'un d'eux esquissa devant lui le geste de s'éponger le front, comme pour faire comprendre au fossoyeur que son travail le faisait suer. L'Allemand était loin de penser que la tombe en voie de creusement était destinée à un des siens !

Soit dit ici entre parenthèses, ces S.S. installés sur la rive droite disposaient d'un lance-flammes et l'un d'eux dit à Georges Dupont : "Il y a des civils armés (il montrait la route de Géromont). Si jamais ils tirent sur nous, Comblain et ses habitants subiront le pire des sorts." M. René Cheron reçut, lui aussi, le même avertissement.

Vers 8h. du soir, le cercueil en sapin rouge fut porté au cimetière : MM. Durieux, Degée et Dupont retirèrent le corps du caveau, le déposèrent dans le cercueil et procédèrent à l'inhumation avec le concours de M. Désiré Libon. M. Arsène Delwaide, garde-champêtre se tenait aux abords du cimetière avec la mission de veiller à ce que tout se passe sans la présence de curieux.

Le décès de l'officier ne fut acté officiellement que le 27 septembre.

Le corps du lieutenant von Ditfurth resta au cimetière de Comblain jusqu'au 22 octobre 1947, jour où, en même temps que ceux des deux autres soldats allemands, non identifiés, il fut, par ordre de l'autorité militaire, exhumé et remis au Service d'Identifications et des Sépultures. 

Les trois corps furent réinhumés à Bourg-Léopold (archives communales de Comblain).

La veuve du lieutenant apprit seulement en décembre 1948 que la dépouille de son mari reposait (et repose encore à l'heure actuelle) au cimetière militaire allemand de Lommel (province de Limbourg), parcelle n° 14, tombe n° 407.

Renseignements sur la victime

Hans-Joachim von Ditfurth avait vu le jour à Constantinople, le 8 juillet 1908.

Il était le fils de Bodo von Ditfurth, lieutenant-général (Generalleutnant) et de Paula von Blomberg.

Il était représentant industriel pour les grandes aciéries Henri-Auguste Schulte de Dortmund.

En 1936, il épousa Ursula von Hülsen et résida à Brème, rue Scharnhorst, n°190.

Matricule militaire : 111/08/114/18/2. Il fut démobilisé après que trois de ses frères eurent été tués à la guerre. Il se représenta à l'armée et fut envoyé au front russe où il fut blessé.

Après une nouvelle formation, il fut dirigé sur la France en tant qu'officier d'ordonnance à la division "Götz von Berlichingen". Il était chargé de transmettre au "Kommandeur" du régiment "Das Reich" d'importants objets personnels lorsqu'il fut tué à Comblain.

Renseignements sur la 17e S.S.

Panzergrenadier-Division

Elle avait été baptisée : "Götz von Berlichingen" lors de son organisation à la fin de 1943 sous le commandement de Werner Ostendorff. Elle gagna le front de Normandie et combattit dans le Cotentin. Puis elle prit part aux combats devant Metz, lutta en Lorraine et dans le Palatinat. Elle termina la guerre en Bavière. Insigne : un poing ganté de fer.

Werner Ostendorff naquit en 1903. Il fut "Gruppenführer". Officier dans la "Reichswehr", il entra dans la "Luftwaffe" après la prise de pouvoir. Volontaire dans les S.S., il servit en qualité d'instructeur à l'école de Bad Tölz. Fut versé dans la division "Das Reich" . Il fut tué peu avant la fin de la guerre.

Helmuth Klingenberg. "Brigadeführer". Dirige le bataillon de reconnaissance de la division "Das Reich" sur le front de l'Est. Commandeur de la division "Götz von Berlichingen" au début de l'année 1945. A été tué au combat.

Une tragique conséquence de la fusillade

Dès que l'auto des Allemands enfila au plus vite le pont du tram pour éviter le groupe des résistants, ceux-ci ouvrirent le feu de différents côtés.

A ce moment précis, trois femmes, venues du Pont-de-Sçay par les voies du vicinal, étaient en train de traverser le même pont en sens contraire.

Elles cheminaient sur l'accotement aval. En avant était Mme N... de Liège(2), lingère, venue séjourner à l'Hôtel des Familles, en face de la gare, pour éviter les V1 qui tombaient sur la cité ardente. Elle était suivie de deux épouses de prisonniers de guerre : Mme Germaine Dumont (épouse de M. Louis Wilkin) et Mme Laure Scholsem (épouse de M. Lucien Henry). Toutes trois venaient voir à Comblain-centre s'il était encore possible d'acheter chez "Maréchal" des tissus de couleur pour confectionner des drapeaux pour le jour de la libération que l'on savait proche.

Au moment de la fusillade, elles furent prises de panique, firent demi-tour, et traversèrent le tiers du Pont qu'elles avaient parcouru. Mais une balle traversa l'articulation du bras gauche de Mme N... et vint échouer dans la fesse gauche de Mme Dumont. Mme Scholsem sortit indemne de l'accrochage. Mme Dumont courut chez son oncle René, domicilié rue du Thier Pirard. (Quant aux deux autres dames, elles entrèrent dans le magasin de Mme Jeanne Renard, situé au coin de la rue de la cité et du Vicinal .

Lorsque l'orage fut passé, Mme Antoine Pahaut, qui possédait un cabriolet hippomobile, conduisit Mme Dumont à l'hôpital d''Esneux pour soins urgents, mais elle dut ensuite passer la nuit dans un couloir, les chambres étant pleines de blessés graves, principalement de victimes de la tragédie de Hody Elle revint le lendemain, jour de départ des derniers S.S.

Quan à Me... elle fut conduite au même au même hôpital dans l'auto de M. Lemoine. Elle était accompagnée de Mme Marie Lejeune-Dalem, qui lui avait donné les premiers soins.

Mme N... devait rester toute sa vie dans l'incapacité d'exercer son métier. Elle est décédée depuis quelques années.

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(1) A ce moment-là, deux personnes descendaient d'Oneux. Lorsqu'elles virent surgir les deux S.S., elles levèrent instinctivement les bras. Les soldats croyant de leur côté avoir affaire avec des résistants, firent le même mouvement. Les civils n'exhibant aucune arme, les deux S.S. poursuivirent leur fuite.

(2) Identité non retrouvée. 

Nos sources :

1. Forces armées (belges), Service de l'Etat-Major Général, Service de l'Historique, Parc de Cinquantenaire, 1A, à Bruxelles 4.

2. "Militärgeschichtliches Forschungsamt" , à Fribourg-en-Brisgau, rue de l'Empereur Joseph, 262.

3. "Bundesarchiv" Militärarchiv", à Fribourg-en-Brisgau, Wiesentalstrasse, 10.

4. "Bundesarchiv Militärarchiv" , à Coblence, am Wöllershof, 12.

5. "Arbeirskreis für Wehrforschung", rue Wéra, 37, à Stuttgart.

6. Les archives communales de Comblain-au-Pont.

7. Mme Ursula von Ditfurth, Brème, rue Colmar, 32. Veuve de la victime.

8. Mme Louis Wilkin-Dumont, de Comblain-au-Pont, blessée lors de la fusillade.

9. MM. René Cheron, Georges Dupont, Eugène Durieux et Marcel Macaut, témoins questionnés à de nombreuses reprises pour vérifier et compléter la documentation.

10. M. Jacob, premier maréchal des logis, gendarmerie de Comblain-au-Pont.

Nos vis remerciements à tous ceux qui nous ont aidés.

Emile de Detaille, Il y a trente ans, Echos de Comblain, n°9, septembre 1974, P. 65 et 66.

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