Histoire d'un réfractaire au travail obligatoire en Allemagne
Histoire de M. Bultot, jeune Poulseurois en 1942.
J'habite, avec mes parents, à Poulseur, 7 rue des Ecoles : canton de Huy-Waremme à l'époque dépendant de la Werbestelle de Huy, située à la maison communale de cette même ville. Dès la fin de mes études en 1942, je fus sollicité par le bourgmestre de l'époque pour travailler en tant qu'éducateur dans un entre trop "ordre nouveau" à mes yeux. Ayant été, sous-entendu, menacé par ce bourgmestre et par peune ordonnance de Oberkommandantur, tous les hommes nés en 1921 et 1922 devaient être en Allemagne ou travailler en Belgique à l'effort de guerre des nazis. J'étais né en 1921 et je ne travaillais pas ! Ayant déjà été prisonnier au Stalag XVII en 1940 et blessé de surcroît, je ne voulais pas y retourner. A cette période, je tripotais dans la résistance : distribution de tracts, journaux, timbres de solidarité, renseigneur d'être dénoncé, je disparus de la commune... caché dans le grenier ! Cette situation dura d'août 1942 à novembre 1942. Or, selon ments, etc.
Un matin, je reçus par la Poste un document de la Werbestelle de Huy m'ordonnant de me présenter le 8-11-1942 à la gare de Huy-Nord à 8h00 pour le départ comme Hielfsarbeiter à la firme Gauw à Essen.
J'ai ignoré cet ordre, je ne me suis pas présenté à la gare malgré les risques que cela comportait.
Heureusement, j'avais une série de fausses cartes d'identité, ce qui me permettait de voyager pour autant que je ne me fasse pas arrêter et surtout conduire à la Werbestelle pour vérification de mes documents. Une de ces cartes était des plus précieuses : celle d'Ivoz-Ramet où les registres de la population avaient été volés. Le contrôle éventuel pour cette carte était par conséquent impossible.
Début 1943, je fus engagé comme intérimaire à l'école Ste-Véronique, rue Makoy, à Liège ; J'étais donc occupé mais en infraction ! Le directeur de l'école, M. Bodart, ancien combattant de 14-18, me proposa de donner classe avec la porte fermée à clé. C'était risqué mais il fallait choisir. Tout fut arrangé pour cela : trois coups à la porte pour ouvrir et cinq en cas de danger. Ensuite me sauver en passant par la classe adjacente des petits puis escalade du muret de chez le voisin, M. Brustem, et ensuite la cache dans le jardin. Le problème de l'école étant résolu, il fallait prendre des dispositions et des précautions pour chez moi, ainsi que pour les congés et les vacances : loger et rester souvent chez des parents : ferme du Raideux à Mont Comblain, chez des oncles et des tantes en Ardennes : La Reid, Ferrières, Vieux-Fourneaux, Chevron. Dans le fond du jardin, un tas de fagot servait de cache au cas où... Ces tas furent plusieurs fois d'un grand secours. Quand j'étais à la maison, c'est dans une trappe sous les tuiles, dans le grenier aménagé pour ma soeur que je dormais. Celle-ci avait pour mission de camoufler l'entrée par un meuble à déplacer.
N'ayant pas obtempéré à l'ordre reçu (le document de départ était toujours en ma possession), j'étais devenu un réfractaire, susceptible d'être recherché, arrêté et expédié "manu militari" Outre-Rhin. Deux ou trois mois plus tard, un matin, mes parents reçurent la visite de la Gestapo. Quatre soldats de Huy et un civil étaient à la recherche des jeunes qui se cachaient. Je venais de rentrer du Raideux et à cet instant, une voisine vint prévenir la famille que la Gestapo était chez M. Adam, un autre voisin dont le fils Robert se cachait également. Nous étions donc avertis de l'arrivée de ces hôtes indésirables. A cette époque, mes parents occupaient la cuisine-cave. Tout à coup, j'entendis des bruits de bottes sur le chemin latéral de la maison. Je montais au rez-de-chaussée et par le judas de porte d'entrée je pus constater que tout était calme devant la maison et dans la rue. En silence, j'ouvris la porte puis la barrière et me sauvai en direction de la gare. Là, une surprise de taille m'attendait : deux gestapistes en civils ! Un train était à l'arrêt, la porte vers le quai ouverte. Je vis en un éclair les deux hommes et m'attendais à être arrêté ! Ce ne fut pas le cas. Ils crurent sans doute que je courais pour prendre le train. J'entrais dans la première voiture venue... Aussitôt le train démarra... J'étais sauvé mais j'avais eu chaud. Pendant ce temps, la Gestapo avait questionné mes parents. Ma mère flamande avait su s'expliquer. Les Allemands n'insistèrent guère quand, pour leur prouver que j'étais parti en Allemagne, elle leur montra une carte envoyée chez moi du camp de prisonniers où j'avais fait un séjour en 1940. La vie à l'école et à la maison continua plus ou moins normalement dans l'illégalité la plus complète mais dans un stress permanent parfois insupportable.
Malheureusement, je n'avais pas fini avec eux. Travaillant à Liège, je fus renseigné à la Werbestelle, cette fois à Liège. Craignant d'être arrêté pour mon non départ de Huy, je me présentais donc à Liège, avenue Rogier, siège de cette institution. J'avais pris la précaution de faire vérifier par d'autres si les fiches de désignation étaient vierges. C'était bien une convocation qui concernait Liège et donc aucune connexion avec Huy. Je fus à nouveau désigné pour la firme Gauw à Essen : départ gare des Guillemins le 2-07-1944, à 14 heures. Avant ce départ, je parvins à avoir un faux sauf-conduit, document authentique de la Werbestelle, reçu par un résistant M. Boulanger habitant rue de Serbie. Ce document me permettait de circuler en toute impunité sauf dans le cas d'un contrôle éventuel à la Werbestelle. Et c'est dans cette situation que j'arrivais à la fin des hostilités.
Je fus reconnu réfractaire pour une partie du temps passé dans mes cachettes successives, plusieurs mois ayant été malgré tout oubliés.
Heureux cependant d'avoir pu contrer le système nazi !
Source : M. BULTOT, Guerre de 1940-1945 Poulseur - Histoire d'un réfractaire au travail obligatoire en Allemagne, Echos de Comblain, mars 2018, p. 17 et 18.
