Au temps des robots

Des bombes volantes se sont écrasées dans la région.

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La fin de l'année me rappelle immanquablement l'offensive allemande dite "Von Rundstedt", mais encore la chute des bombes volantes.

Les Allemands les avaient baptisées V1, V2, etc., le V étant pour eux, l'abréviation de "Vergeltungswaffe", c'est-à-dire "arme de représailles".

Elles tomberont sur Liège du 20 novembre 1944 au 3 février 1945.

Depuis une quinzaine de jours, on les voyait passer au-dessus de la ville en pétaradant, ce qui leur avait valu le sobriquet de "robots".

Ces robots filaient en direction d'Anvers. Mais, le 20 novembre, le moteur d'un de ces engins se tut et la bombe volante piqua sur le quartier de Longdoz, faisant ses premières victimes. Pas moins de 936 engins tomberont sur Liège et son agglomération, dont 148  sur Liège-ville, 23 sur Angleur, 7 sur Bressoux, 20 sur Chênée, 22 sur Grivegnée, 20 sur Jupille et 11 sur Wandre.

1035 morts et 2000 blessés. Des milliers de maisons détruites, en tout ou en partie.

Selon le livre de bord tenu par le Président de la Croix Rouge de Liège (rue Darchis, 6) M. Ernest Van Zuylen, il y eut jusqu'à 90 alertes par jour.

Le Lycée de Waha, transformé en "dépôt mortuaire" depuis les bombardements de mai et juin 1944, accueillait les corps pour identification.

Le 29 décembre 1944, lettre du Gouvernement : les autorités américaines prient les autorités communales de la banlieue de Liège d'exécuter des tranchées (abris en zigzag) et de percer les murs mitoyens dans les sous-sols des habitations. Ma mère et mes deux soeurs étaient toujours "réfugiées" à Géromont (notre maison d'Angleur était en ruine). Moi, après la libération, j'avais repris les cours, étant en dernière année d'humanités et logeais la semaine chez ma grand-mère, rue des Wallons.

Mon père n'avait pas attendu la circulaire précitée pour percer le mur de la cave. L'ouverture était masquée par une couverture. Chaque soir, après le souper, c'était le même rituel : "Vous êtes là ?", puis la couverture se soulevait et nos voisins "à quatre pattes" pénétraient dans notre cave, qui était assez vaste. Nous trouvions cela drôle, jusqu'au moment où les robots se mirent à pleuvoir !

Les écoles furent fermées et je regagnais Comblain à vélo. Je fis un crochet par Hony pour saluer un copain. Je venais de le quitter lorsqu'un V1 piqua sur le village. Le souffle de l'explosion me renversa. Je fus trainé, avec mon vélo, sur plusieurs mètres. Je me relevai indemne !

Au lieu de bénir le Seigneur, je repartis, furax, ma chute ayant brisé un tout nouveau disque de "Léo Marjanne" que je ramenais de Liège ! J'aurais dû le prévoir car le titre d'une des deux chansons était "J'ai vendu mon âme au diable !".

Dans la région, on appelait les robots "les amoureûses", car "èles-avint l'feu â cou" !

Je dois à Pol Walhain, que je remercie, de posséder la liste complète de ces engins de mort tombés sur le territoire de Comblain-au-Pont.

1. Le 10 novembre 1944 : au Halleux, rive droite de l'Amblève, près du chemin de fer.

2. Le 18 novembre : Mont, au Petit Bois.

3. Le 24 novembre : Mont, au château d'eau.

4. Le 27 novembre : Mont, au Petit Bois.

5. Le 28 novembre : à Fraiture.

6. Le 18 décembre : au-dessus de Rivage.

7. Le 19 décembre : au Raideux.

8. Le 21 décembre : à Mont.

9. Le 24 décembre : au Raideux.

10. Le 1er janvier 1945 : Géromont, pied de la Chera (jardin de la villa Cesaro).

11. Le 2 janvier : au Petit Bois.

12. Le 3 janvier : Comblain, rue du Grand Pré (maison Delvaux détruite, quartier sinistré).

13. Le 3 janvier : à Hoyemont, lieu-dit "Si lès Montîs".

14. Le 13 janvier : à Fraiture, sur la maison Dejardin-Galderoux (institutrice communale). Les deux occupants seront tués.

Du 7 octobre au 30 mars, l'ennemi a lancé sur la Belgique 4.248 V1 et 1.712 V2, tuant 3.752 civils et 731 militaires.

Source : A. Castermans, "Les Echos de Comblain", janvier 1997.

Addendum

Le robot de chez Césaro

De mémoire, je ne puis, hélas, préciser la date des faits relatés ci-après [Ndlr 1er janvier 1945]. Nous étions libérés, mais depuis combien de temps ?

Mes parents et moi étions réunis à table pour un frugal repas de midi. Le temps des vaches grasses n'était pas encore revenu.

Un sourd grondement qui s'amplifiait et se précisait fit bientôt frémir les objets familiers de notre cuisine.

Progressivement, notre maison, sise au numéro cinq, place Leblanc, se mit à trembler sur ses bases. Un lourd convoi américain "montait la place". Les chenilles des chars martyrisaient la surface bombée de la route en "mosaïques". Nous n'en étions pas à nos premiers libérateurs mais la curiosité l'emportant, mon père quitta la table en mastiquant et gagna le magasin dont la grande vitrine offrait les avantages d'une première loge. Je lui avais emboîté le pas et, ensemble, nous jouissions du spectacle impressionnant de puissance que nous présentaient les monstres d'acier.

Mon voisin Albert, de deux ans mon cadet, se trouvait, lui, en bordure de chaussée, curieux, tout comme nous, d'assister à ce défilé apocalyptique.

Subitement, nous le vîmes faire volte-face et plonger à toute allure à l'abri du mur qui bordait sa propriété à l'entrée de la rue du Moulin. Pressentant un quelconque danger, mon père me saisit par le cou et nous roulâmes ensemble sous l'étalage. Une infernale explosion couvrit pour plusieurs secondes le bruit tonitruant du charroi. La vitrine vola en éclats, projetant ses particules acérées vers l'arrière du magasin. Le robot de "chez Cesaro" venait d'exploser, percutant le sol après un piqué sifflant que nous n'avions pu percevoir de l'intérieur, compte tenu des circonstances. Heureusement, il y avait Albert dont la fuite éperdue déclencha le réflexe salvateur de mon père..

Merci Albert ! Sans toi, je n'aurais sûrement plus le même visage et mes yeux, peut-être, se seraient clos. Il faut en effet savoir que le mobilier et les cloisons étaient criblés de débris de verre, profondément incrustés par la puissance de la déflagration toute proche.

Nous en fûmes quittes pour la peur mais il faut bien avouer que nous l'avions échappé belle.

Source : Robert MARTIN, Le robot de chez Césaro, Echos de Comblain, septembre 1989, p. 1.

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