Anatoli Feodorovitch STEPANOV

Martyr russe de la guerre 1940-45 enterré au cimetière du Thier Pirard.

Informations

Comparativement aux aviateurs anglais et canadiens tués à Hoyemont, nous sommes peu documentés sur ce Russe qui, contrairement à ce qu'on pourrait croire en lisant le texte du monument (monument aux "Ailes Brisées" de Comblain), ne s'est pas écrasé sur le sol de Comblain, mais est venu mourir chez nous d'une façon horrible.

On sait qu'il vit le jour à Stalingrad en 1910 (les précisions manquent). En 1941, il y était encore domicilié, Rue du Trois Juin, 59, il était marié et père de deux fils.

Pendant la dernière guerre, il était lieutenant-aviateur et pilote de chasse.

En 1941, alors qu'il était au combat, son appareil portant l'immatriculation 1/1 - 1.9.4.4. (1) fut touché par la D.C.A. allemande. Avant que son avion ne tombât en flammes, il eut le temps de sauter en parachute et d'atterrir sain et sauf, mais il fut capturé par les nazis. Ceci se passait, non en Lituanie comme on l'a dit à Comblain, mais en Estonie s'il faut en croire des rapports officiels russes.

Interné dans un camp dont nous n'avons pu trouver l'identification, il réussit à s'en évader. N'ayant que le souci de regagner le territoire de sa patrie, il parvint à traverser la Vistule à la nage, mais fut repris par l'ennemi.

De Lübeck, où il fut emprisonné, il fut dirigé sur la Belgique. Malgré son grade d'officier, il fut contraint à travailler dans un charbonnage à Eisden, dans le Limbourg belge où il eut l'occasion de rencontrer d'autres prisonniers soviétiques.

Aidé par la Résistance belge, il parvint encore à s'enfuir au début de 1943. Acheminé à Jemeppe-sur-Meuse, il fut confié à M. Emile Collin de Fraiture qui l'hébergea chez lui pendant quelques jours. Il trouva ensuite refuge dans les familles Nicolas Pitot, au Pont-de-Sçay, puis Georges Hamoir à Liotte et enfin René Renard à Géromont.

N'ayant rien perdu de sa combativité, Stepanov s'engagea sans délai dans les rangs de la compagnie russe du 4e régiment des Partisans Armés dont le commandant avait, comme nom de guerre, Franko (2).

L'ennemi avait appris par des dénonciateurs belges (hélas ! oui !) que Géromont constituait un centre puissant et actif de la Résistance, ce qui, chez nos protecteurs, s'appelait "un repaire de bandits ou de terroristes".

Le jour qui vit le martyre de Stepanov, un habitant de Hestreux, ayant emprunté des raccourcis, arriva aux premières heures du matin au village de Géromont afin d'avertir son frère qui s'y cachait, que les S.S. (d'après ce qu'il avait appris) allaient venir encercler la localité pour y capturer des résistants.

La nouvelle se répandit chez les habitants ave la rapidité de l'éclair et M. René Renard alla demander à M Joseph Thomas si Anatoli et Vasili, les deux Russes cachés à Géromont pouvaient trouver refuge dans les "cachettes" de sa carrière, ce qui, évidemment, fut accepté tout de suite. En attendant ce qui allait pouvoir se passer, les deux Russes allèrent se dissimuler dans un vieux fourgon de chemin de fer situé "so l'pâdje d'a Hènon", à l'endroit de la surface où travaillaient les épinceurs de la carrière des frères Henon.

Les Allemands encerclèrent les carrières de grès de la localité puis commencèrent à investir les chantiers. C'est alors que les deux Russes, se voyant en mauvaise posture, quittèrent leur fourgon et se précipitèrent dans la galerie souterraine de la carrière Thomas. A ce moment-là, les Allemands gravissant les remblais du versant de la rive gauche de l'Ourthe arrivaient au sommet et, sans délai, se mettaient à fouiller les moindres recoins. Des S.S. entrèrent dans la galerie où les deux Russes s'étaient réfugiés mais lorsque l'un d'eux atteignit une certaine profondeur, il reçut un coup de feu et fut blessé au ventre.

Dès ce moment, l'ennemi entra en furie et un chef cria en allemand aux ouvriers du fond de remonter leur blessé dans un wagonnet. Un des ouvriers, Jean Ramscheidt, Luxembourgeois, domicilié à Chanxhe, comprit l'ordre intimé et Henri Michel actionna le treuil.

Entretemps, les S.S. avaient rassemblé et parqué les ouvriers et les avaient tenus en respect pendant tout le temps que durèrent les recherches.

A la suite du coup de feu, l'ennemi prit des hommes par groupes de trois ou de quatre et les fit marcher devant lui pour lui servir de bouclier durant la "battue" qui était censée lui livrer les francs-tireurs ou des maquisards dissimulés dans les "caves".

Soudain, les ouvriers rassemblés sur le chantier de la surface de la carrière Gillet virent apparaitre Stepanov les mains liées dans le dos. Les nazis le rouaient de coups de poings et de crosses de fusils et le traitaient de "sale bolchevik".

Les S.S. accompagnés de leurs "gestapistes" belges l'emmenèrent dans le fourgon des frères Henon et commencèrent à le questionner ou, plutôt à le soumettre à la question car les brutalités augmentèrent et dégénérèrent en une barbarie atroce, calculée dans ses moindres raffinements pour aboutir au résultat qu'on connait.

L'autre Russe, Vasili, de son vrai nom Yvan Paltchikoff, ne fut pas découvert. Stepanov lui aurait dit : "Puisque c'est moi qui ai tiré, il faudra que les Allemands découvrent l'auteur du coup de feu et il sied que je me rende. Ainsi, il n'y aura qu'une victime au lieu de deux".

Stepanov réalisait fort bien que cette fois-ci, il n'échapperait plus aux Allemands, mais il décida de mourir en parfait  soldat et en parfait résistant.

Toutes les questions qui lui furent posées restèrent sans réponses et l'ennemi s'acharna sur lui avec une cruauté qui dépasse toute imagination.

Les motifs ? Il s'agissait d'un Russe, d'abord. D'un résistant, ensuite. En troisième lieu, de quelqu'un qui avait "osé" tirer sur l'un d'eux. Il eut, dit-on, les mains brisées par des pierres, puis chacune d'elles fut percée d'une balle par où on fit passer un fil de fer qui relia les poignets sur le dos. Arrivèrent ensuite, par intervalles, des coups de baïonnettes qui furent si nombreux que tout son corps ne fut plus qu'une plaie et qu'un amas de sang.

Lorsqu'après de longues heures, le robuste Stepanov fut presqu'à bout de toute résistance, les S.S. se retirèrent en lui disant - comme ils en avaient l'habitude - qu'il était libre.

Stepanov eut encore la force de faire quelques mouvements pour aller demander du secours (mais à qui ?). A peine s'était-il avancé de quelques mètres que les Teutons l'achevèrent à coups de mitraillettes.

Le supplice avait duré près de quatre heures !

Beaucoup d'ouvriers furent emmenés et plusieurs ne revinrent qu'après plusieurs mois.

Les cris de la victime étaient tels qu'ils furent perçus par une bonne partie des villageois atterrés.

Stepanov mourut en vrai héros de la lutte antihitlérienne. Grâce à son silence résolu et obstiné, il sauva la vie de nombreux compagnons de lutte et ne révéla rien touchant l'importance ni l'action de son groupe de combat.

Dès le début de l'après-midi, M. Eugène Durieux, fossoyeur, fut appelé au bureau communal où se trouvaient les chefs S.S. Le bourgmestre, M. Joseph Paulus, apprit à M. Durieux qu'il y avait un mort à Géromont, dans la carrière Henon et qu'il le chargeait d'aller chercher le corps et de l'inhumer au cimetière de Comblain.

Les Allemands s'adressèrent au bourgmestre et lui dirent narquoisement : "Pour ce qui nous concerne, vous pouvez le laisser pourrir sur place. Seulement, si vous l'enterrez, nous ne voulons voir aucune personne accompagner son cercueil ni aucune fleur garnir le corbillard ou la tombe. Je vous rends tous deux personnellement responsables de nos ordres".

Il est vraisemblable que c'est aussi à cause d'une défense formelle des Allemands que l'acte de décès de Stepanov n'a même pas été inscrit dans le registre ad hoc.

Devançant l'arrivée du cercueil et du corbillard, M. Durieux se rendit tout de suite à Géromont et trouva le corps du Russe déposé sur la paille dans un coin du fourgon servant de réfectoire et d'abri aux ouvriers de la carrière. Le corps, complétement recouvert de sang était méconnaissable. Au fur et à mesure qu'il lavait la dépouille, à vrai dire exsangue. M. Durieux constata que Stepanov était littéralement criblé de plaies innombrables et horribles. Rarement la barbarie nazie avait agi avec autant de bestialité, de haine et de raffinement de cruauté.

Dès le départ des Allemands, M. le bourgmestre fit demander à Ernest Grégoire, d'aller tout de suite en secret fixer sur la pellicule la photo du supplicié. Ce qui fut fait en un certain nombre d'exemplaires dont l'un fut envoyé au Parquet.

Les gens de Géromont commencèrent bientôt à affluer sur le lieu du drame pour rendre un hommage spontané à son "protégé". Devant cet afflux, M. Durieux fit part à un vieux carrier, M. Armand Magnée, des ordres des Allemands défendant strictement, sous peine de représailles, toute marque de sympathie de la part de la population. M. Magnée alla alors se poster sur un tas de pierres, répéta ce que M. Durieux venait de lui dire et les Géromontois reprirent lentement le chemin du village.

Peu après, le corbillard automobile conduit par M. Antoine Pahaut, descendit de la localité et arriva au cimetière de Comblain où de très nombreuses personnes désireuses de rendre aussi un hommage au héros furent invitées par le garde champêtre, M. Arsène Delwaide, à regagner leur maison dans le calme.

Stepanov fut inhumé provisoirement dans une tombe creusée quelques jours auparavant.

De nos jours, Stepanov repose à côté de nos braves, sous la pelouse d'honneur et sa sépulture est toujours vénérée et fleurie. Comblain n'oublie pas !

Malgré toutes nos recherches, nous n'étions jamais parvenus à retrouver la date du jour qui vit l'odieuse torture de l'aviateur russe.

En désespoir de cause, nous nous adressâmes en dernier lieu à celui vers qui nous aurions dû nous tourner en premier lieu. Mais il faut savoir que, pour des facilités d'ordre professionnel, notre ancien fossoyeur tenait un carnet où il notait régulièrement le nom des inhumés, la date de la mise au tombeau et le numéro des plaques des cercueils et des fosses.

En consultant une première fois son carnet, M. Durieux ne trouva pas le nom de Stepanov. Toutefois, en le recompulsant, il eut son attention attirée par cette inscription qui lui donna la réponse : "234e personne inhumée dans le nouveau cimetière. Plaque 642. Inconnu d'origine russe. Décédé et inhumé le 12 juillet 1944." Une simple vérification au cimetière lui montra que la plaque de plomb n° 642 était bien celle de Stepanov. Celui-ci avait donc 34 ans.

Pour le reste, résignons-nous à ne guère savoir davantage sur notre martyr. On n'a rien pu savoir de ses parents. Sa femme et ses deux fils ont, semble-t-il, disparu dans la tourmente. Du moins restent-ils introuvables. Au surplus, les archives de la ville de Stalingrad ont été détruites par le feu.

Il semble que d'après le livre de Lizogoubenko, Stepanov ait été, à titre posthume, nommé commandant de l'armée de l'air soviétique.

Notre gratitude va à tous ceux qui nous ont aidé à compléter les notes que nous avions consignées en 1945. Nous citons : M. Fernand Walhain qui nous a apporté de nombreuses précisions, ainsi que MM. Eugène Durieux, Arsène Delwaide, Emile Paulus, Jean Dardenne et de nombreux villageois parmi lesquels ceux qui ont hébergé et bien connu Anatoli.

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(1) Il avait, à l'aide de bois, reconstitué son avion qui est gardé comme une relique par la famille Georges Hamoir, à Liotte.

(2) Ce commandant s'appelait, en réalité Lehrmann. Il était juif de nationalité russe. Il avait vu le jour à Jitomir, en Ukraine, le 23 décembre 1916. Il avait changé son nom et se faisait appeler Grigori Zvanovitch Lizogoubenko, ceci afin, en cas de capture, d'être dirigé vers un camp de prisonniers et non vers un camp d'extermination de Juifs. Il est encore professeur de physique et de mathématique. Il a écrit un livre où il parle, entre autres, de Stepanov. Nous ignorons l'adresse de Lehrmann.

Source : Emile DETAILLE, Anatoli Federovitch STEPANOV, Echos de Comblain, Décembre 1971, p. 89 et 90.

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