A propos de la Résistance
Naissance de la résistance à Comblain racontée par M. Pol Walhain.
RESISTANCE ! Nom donné à l'action clandestine menée, au cours de la seconde guerre mondiale, par des organisations civiles et militaires, lira-t-on dans le "Petit Larousse".
En fait, le vocable, dont il est bien difficile d'établir qui l'inventa, fut très vite répandu dans l'usage populaire. Peut-être est-ce le constituant de la révolution de 1789 qui, le premier, a proclamé le droit de l'individu à résister à la tyrannie.
Quoi qu'il en soit, au moment du passage de nos frontières par les troupes de l'Allemagne nazie, il se trouvait des hommes et des femmes qui ont su qu'ils résisteraient à quoi, comment, l'avenir se chargerait de le montrer.
Il serait puéril de décerner d'emblée à ceux qui les premiers se sentirent allergiques à la société qu'on voulait leur imposer une sorte de canonisation politique.
En vérité, la Résistance fut la forme active du refus de la défaite et de la dynamique du patriotisme, dira William Ugeux, Directeur général des services secrets belges à Londres.
Elle fut aussi un phénomène absolument spontané, dans tous les pays occupés par les armées de "l'AXE". Cependant, sans la présence de Churchill dans les jours sombres de 1940, avec sa volonté implacable, son magnétisme, ses dons exceptionnels de persuasion, la résistance eut été impensable. En effet, sans lui elle n'aurait rien eu sur quoi s'appuyer, écrira le grand historien que fut le professeur Henri Bernard, dans son livre "La Résistance de 1940-1945".
Fin 1940, la population de notre village se remet lentement des fatigues de l'exode. Dans certaines familles, la peine causée par la disparition cruelle d'un être cher, tombé au cours des jours pénibles de mai 1940, s'apaise difficilement.
Dans d'autres cas, on ne peut admettre la séparation forcée avec un être cher, vivant, Dieu soit loué ! mais prisonnier dans un camp, là-bas en Germanie, pour combien de temps ? Nul ne le sait, et dans les circonstances, le doute est pénible. (131 soldats de Comblain seront prisonniers de guerre en Allemagne!)
Pourtant, dans notre région, Comblain fut certainement l'endroit où les premières manifestations anti allemandes eurent lieu. D'après certaines personnes, déjà en août-septembre 1940, des hommes se rassemblèrent afin de trouver des moyens de nuire à l'ennemi. Historiquement, cette affirmation est impossible à vérifier, néanmoins, dans le courant du deuxième trimestre de l'année 1941, des Comblennois eurent des contacts avec des groupements qui furent plus tard générateurs de la "Résistance", notamment le "Service de Renseignements ZERO", le "Front Wallon pour la Libération de la Belgique" et l' "Armée de la Libération".
Quatre groupements de résistance se développèrent dans notre commune ; deux de ceux-ci, à savoir le "Service BB-BAYARD" et le "Groupe G" (groupe général de sabotage), furent attachés au Service de Renseignements et d'Actions, les deux autres étant des groupements de résistance armés.
Pour le mouvement dépendant du "S.R.A.", il n'est pas possible d'établir de parallèle, parce que l'un d'eux se spécialisa dans la recherche des renseignements, tandis que l'autre se consacra presque exclusivement aux sabotages. Pour les groupements armés, le plus actif et le plus important, fut, sans conteste, le groupe des "PARTISANS Armés du Front de l'Indépendance" ; l'autre branche armée appartenait à l' "ARMEE SECRETE". (Ici, la primauté et la valeur d'un groupe sur l'autre n'ont rien de péjoratif ; dans certaines régions, ce fut l'armée secrète qui se distingua.)
On ne doit pas non plus ignorer les isolés ou les groupuscules qui furent recrutés par des mouvements comme le "Service de Renseignements et d'Evasions ZERO", le Service secret "SOCRATE" (aide aux réfractaires), le Service "D" (dépistage des traîtres et des dénonciateurs), le "M.N.B." (Mouvement National Belge), l'"A.L." (Armée de la Libération) et enfin les milices patriotiques du "Front de l'Indépendance".
Dans notre commune, deux facteurs propices à la lutte anti allemande serviront la Résistance. D'une part, notre village se trouve dans une région où à cette époque la majorité des hommes exercent le rude métier de carrier ; le dur labeur et les luttes syndicales ont quelque peu développé l'esprit frondeur. D'autre part, le bourgmestre, le secrétaire communal, le curé et le commandant de la brigade de Gendarmerie, patriotes inconditionnels, donneront l'exemple de l'insoumission.
Il y eut aussi les anciens combattants de 1914-1918 qui, par expérience, ne pouvaient être qu'anti allemands ; sous leur égide, se créa à Comblain une association intitulée "AMICALE DE CEUX DE 1940", ces deux groupements serviront de creuset à la Résistance. Les plus jeunes deviendront des résistants actifs, les plus âgés, dont beaucoup portent les séquelles des quatre ans qu'ils ont passés dans les tranchées de l'autre guerre, apporteront néanmoins leur soutien moral et matériel à l'action clandestine.
Le "Comité du secours d'hiver" (aide à la population) mettant en relation des hommes d'obédiences différentes, aura, lui aussi, une action bénéfique.
Fin avril 1941, à la demande d'Armand MAGNEE, de Géromont, à l'époque, trésorier de l' "Amicale des Combattants de 1940", Lambert EISCHENNE, et son fils Ernest, impriment le premier tract comblennois ; ce document anti nazi demande à l population de faire du samedi 10 mai 1941 (premier anniversaire de l'invasion allemande), un jour de deuil national ; il incite notamment les habitants de la commune à n'acheter aucun journal, à ne pas pénétrer dans les cafés et les magasins et à ne poser aucun acte officiel (la population sensibilisée par ce document répondit favorablement à l'appel).
Depuis février-mars 1941, au risque de leur vie, ces mêmes imprimeurs, à la demande d'un certain LECLERC, entrepreneur des Ponts et Chaussées, domicilié à Louveigné, impriment déjà des journaux clandestins ; une série de numéros du "Canard déchaîné", du "Courrier de la Meuse" et de "Pro Patria", sortiront de même de leur atelier un nombre important de tracts de toutes tendances.
A partir de la fin de l'année 1941, des actes spontanés de résistance civile eurent lieu. Fin novembre, on constata aussi le peu d'enthousiasme de la population pour répondre à l'ordre de l'autorité allemande concernant la réquisition des "cuivres". Seulement 79 kg de ce métal furent récoltés sur nos foyers que comprenait la commune ! Il est vrai que des tracts furent distribués dans le village et les hameaux, rappelant en l'occurrence à chacun ses devoirs de Belge (en fait, celui de désobéir à l'ennemi pour ne lui procurer aucune aide si minime fut-elle).
L'abbé PEETERS, un peu l'instigateur de ces tracts, avait, dans son sermon d'un dimanche précédent, pris position publiquement ; il avait expliqué clairement à ses paroissiens la nécessité de profiter de cette occasion pour affirmer au grand jour leur patriotisme. Quelques jours plus tard, celui-ci fut convoqué au siège de la "Gestapo" à Liège et menacé de poursuites. (Cette mise en garde ne freina nullement l'ardeur du vaillant curé - à Poulseur, Comblain-la-Tour et Anthisnes, une partie de la récolte des métaux ferreux fut volée par les gendarmes LEVERT et ETIENNE, et jetée dans l'Ourthe.)
Ce fut cependant les jours entre le 14 et le 19 octobre 1941 que la population montra publiquement son mépris à l'occupant. En effet, suite à la chute du bombardier anglo-canadien, sur les hauteurs de Hoyemont, cinq aviateurs alliés perdirent la vie sur notre sol. A l'instar des autorités civiles et religieuses, une chapelle ardente fut érigée dans l'ancien presbytère (actuellement musée communal), afin de rendre honneur à nos alliés.
Malgré l'interdiction formelle des troupes allemandes de toute manifestation d'hommage, plusieurs centaines de personnes défilèrent devant les pauvres victimes. Ce jour-là, également, allait être commis l'un des premiers actes de résistance militaire, grâce à François MALMEDY, d'Oneux, membre actif du "Service Zéro" : deux aviateurs anglais, survivants de la catastrophe, et récupérés par des Comblennois, parviendront à rejoindre l'Angleterre. Suite à ces évènements, trois de nos concitoyens, les gendarmes Léon QUOILIN, Jean LEVERT et le fils d'Augustin ETIENNE, dénoncés pour l'aide apportée à la récupération des aviateurs, durent quitter Comblain à destination de la Grande-Bretagne (la lettre de dénonciation, émanant d'une institutrice, fut interceptée par le service "D" fonctionnant au tri postal à Liège; le 6 mars 1942, un agent de ce réseau convoqua Jean LEVERT à un rendez-vous à Tilff pour la lui montrer, et pour lui formuler que le dit service donnait deux jours aux personnes dénoncées pour quitter la Belgique ; il fallait, en effet, remettre la lettre dans le circuit afin de ne pas attirer l'attention des polices allemandes sur le service d'interception du courrier.
Il est vrai qu'en plus du code pénal allemand, bien plus sévère que le nôtre, furent rendues applicables à la Belgique occupée d'importantes ordonnances du "Führer", promulguées depuis septembre 1939, aux notions révoltantes telles que celle de la Feindbegünstigung (faveur, soutien à l'ennemi), vouant presque automatiquement à la mort tout auteur d'aide à l'ennemi. Ces ordonnances et ce code furent encore jugés insuffisants par le Commandant militaire qui, dès mai 1940, y ajouta ses propres ordonnances, lesquelles furent codifiées le 29 avril 1943.
Pendant qu'à Comblain les prémices de la Résistance apparaissent, des Comblennois recrutés par des groupements organisés participent déjà activement à l'action clandestine. Au cours de l'hiver 1941-1942, l'ancien diplomate, M. Georges LAPORT, hébergea dans sa maison de Fraiture, l'agent parachutiste Adolphe LHEUREUX ; celui-ci, originaire de Hesbaye, était un ancien sergent de réserve du 3e Régiment de Chasseurs Ardennais qui, après les durs combats de mai 1940, avait réussi à rejoindre l'Angleterre. Après l'instruction d'usage, il fut parachuté "BLIND" (aveugle, c'est-à-dire sans comité de réception) le 3 septembre 1941, près du village de Purnode, à 500 m de la route Spontin-Dinant.
Après avoir réalisé l'exploit de travailler un an en Belgique occupée, il fut repéré par les services du contre-espionnage allemand et contraint de tenter le retour vers le Royaume-Uni.
Le 14 avril 1942, jour où il devait quitter la Belgique pour rejoindre l'Angleterre via la France et l'Espagne, il fut abattu et capturé par la Gestapo au domicile de Monsieur et Madame LAPORT, 17, rue des Anges, à Liège.
Cette capture valut également la déportation en camp de concentration de Madame et de Monsieur LAPORT, d'où ce dernier ne revint pas (Monsieur Georges LAPORT est décédé le 28 janvier 1945 au camp d'extermination de Dachau).
A Bruxelles, un autre Comblennois, François MALMEDY, originaire d'Oneux, vétéran des combats sur la Lys, est incorporé au Corps de Gendarmerie. Elève gendarme à l'Ecole de l'Avenue de la Couronne, celui-ci est tout de suite remarqué pour sa franchise et sa loyauté.
Un résistant de la première heure, l'Adjudant Instructeur Gilbert DELSOVAL, dans le "civil", chef de la section sécurité du service "Zéro", le choisira comme adjoint. Pendant des mois, François va exécuter plusieurs missions de surveillance ; il aura notamment la charge de protéger pendant les émissions radio l'agent secret "ROLL" (celui-ci de son vrai nom René BRUAUX, ex-ingénieur électricien d'une centrale électrique, passé en Grande-Bretagne et volontaire, pour les services spéciaux), avait été parachuté au printemps 1941, dans la Somme (France) avec mission de se mettre à la disposition du service "Zéro" comme "Wireless Transmitter" (opérateur radio).
C'est justement au cours d'une de ces missions que François va être capturé... Le soir du 2 mai 1942, "ROLL" émet depuis l'appartement des demoiselles DRAPIER, situé avenue du Derby, à Bruxelles, il a un long message à transmettre, et son temps d'émission dépasse déjà le quart d'heure, lorsque Londres lui demande de répéter un certain groupe de lettres mal captées. Malheureusement, et à l'insu des agents de "Zéro", les services de repérages ennemis surveillent le quartier, parce qu'un autre agent secret a déjà émis plusieurs fois dans les environs pour le compte d'un autre groupement. Or à cette époque 5 minutes suffisent aux services de Radiogoniométrie nazi pour repérer un émetteur. L'ilot de maisons est déjà cerné quand les deux clandestins s'en aperçoivent. Voulant protéger son chef, François, qui a saisi la valise contenant le poste émetteur et le revolver de l'officier parachutiste, sort par l'arrière du bâtiment. Deux minutes plus tard, "ROLL", sorti à son tour, suit à distance son garde du corps. Soudain, il voit un policier en civil aborder François, lequel lui décoche un coup de poing en pleine figure, avant de fuir à toutes jambes à travers l'avenue des Nations vers les taillis du bois de la Cambre tout proche. Hélas, le Gestapiste sort son revolver et au deuxième coup abat le gendarme. Emmené dans une voiture de police allemande, ce dernier, atteint d'une balle dans le poumon, est transporté à l'hôpital où il reçoit les meilleurs soins pour permettre aux polices d'occupation de le questionner, le torturer et finalement se heurter au mutisme héroïque du résistant. Lassés, ils décideront de le condamner deux fois à mort et à l'exécuter à Bruxelles le 9 août 1942.
A la même période, probablement dans le courant du deuxième semestre de 1942, à l'instigation du curé PEETERS, une section de l'Armée de la Libération tente de se développer dans notre village. L'abbé Joseph PEETERS, qui nous vient de Hesbaye et, plus exactement du village d'Othée, a gardé de nombreux amis dans cette région où il a servi comme jeune vicaire. Il y est connu à des kilomètres à la ronde, d'autant plus qu'il fut, de 1925 à 1933, aumônier de l'Association Catholique de la Jeunesse Belge pour le doyenné de Villers-l'Evêque. Il est certain qu'au gré de ses pérégrinations dans les mouvements de jeunesse il rencontra cet autre homme d'une trempe exceptionnelle que fut l'avocat liégeois Nicolas MONAMI, à l'époque, jeune étudiant en droit et membre de l'Action Catholique. Originaire de Bassenge, MONAMI fut également Bourgmestre de ce village du 23 janvier 1933 au 29 novembre 1941, jour où, coïncidence, il dut prendre le maquis pour avoir, lui aussi, saboté la réquisition de cuivres. Or, en cette fin d'année 1941, l'avocat fait partie des responsables de l'Armée de la Libération, fondée par les personnalités suivantes : Antoine DELFOSSE, Pierre CLERDENT, Joseph FAFCHAMPS, Jules MALHERBE, avec le concours du Colonel de Gendarmerie Charles BARTHOLOME.
Il est plus probable que Nicolas MONAMI ait sollicité notre curé pour entrer dans la Résistance et que, postérieurement, lorsque MONAMI, à la demande de DELFOSSE (futur Ministre de la Justice), rejoignit l'Angleterre pour prendre contact avec Londres et que, quatre mois plus tard, il fut reparachuté pour réorganiser le réseau Beaver-Baton, l'abbé PEETERS devint l'un de ses contacts.
La seule preuve qui existe de cette quasi-certitude, puisque le procès par lequel Joseph PEETERS fut condamné à mort, s'est déroulé à huis clos, le 1er juin 1943, est que ses coinculpées, à savoir : Jean-Marie DELVILLE, employé communal, domicilié rue Henri Vieuxtemps à Liège (condamné à mort) ; Emile WUIDART, fermier à Rouvreux (condamné aux travaux forcés), décédé à la prison de Siegburg ; Georges COLETTE, boucher à Rouvreux (condamné aux travaux forcés) ; Léonce VIDICK, quincailler, rue Sur la Fontaine à Liège (libéré quelque temps après faute de preuves) ; François WILKIN, mécanicien auto, 36, boulevard d'Avroy à Liège (libéré après plusieurs mois, faute de preuves) ; Marie LEJEUNE, épouse DALEM, rue de la Ferme à Comblain-au-Pont (libérée après plusieurs mois, faute de preuves), étaient tous membres de l'A.L. et agents du réseau Beaver-Baton.
Parallèlement, d'autres contacts furent engagés par des Comblennois et le "FRONT WALLON" pour la libération de la Belgique. Les souvenirs des anciens ne laissent aucun doute à ce sujet ; pourtant, il est bien difficile sans source historique d'avancer certains noms. Néanmoins, d'après des rapports postérieurs à la guerre, il semblerait que Maurice MAGNEE et Célestin JOIRET, de Géromont, furent parmi ceux-là.
Il ne faut pas oublier non plus que pendant qu'à Comblain on tente d'organiser "LA RESISTANCE", loin de chez nous, en Allemagne, des prisonniers de guerre posèrent des actes qui entrent en droite ligne dans la furie contre l'ennemi (actes que l'on pourrait qualifier de résistance) notamment le refus de travail, l'évasion, ou la tentative d'évasion, de même que l'aide ou l'instigation de ces actes. (Dans notre commune, on peut relever plusieurs titulaires du statut d'évadé de guerre, et certains, comme l'ancien secrétaire communal, Lucien HENNEN, furent cité à l'ordre de l'Armée pour avoir favorisé et protégé des évasions).
Si, au fur et à mesure que s'écoulent les premiers mois de l'année 1942, les groupements de résistance commencent à se structurer, on constate d'un autre côté que les services de police allemands ont déjà pris possession de leurs territoires à surveiller. Des policiers zélés, sinistres et parfois cruels, vont quadriller les régions "Terroristes" ; ils vont tâcher de pénétrer les services de renseignements, et essayer aussi, par l'oppression et la torture, de démanteler les réseaux de résistance.
Comblain sera sous la surveillance de diverses polices nazies, qui de temps à autre feront des incursions dans la commune, afin de perquisitionner dans les maisons pour rechercher et capturer des résistants ou des réfractaires au "S.T.O." (Service du travail obligatoire en Allemagne). Ainsi, tour à tour, des agents de la "SIPO" Sicherheitspolizei (police politique installée au 192, boulevard d'Avroy à Liège), dont le nom barbare esr habituellement résumé par le sigle d'une de ses composantes, la sinistre GESTAPO, Geheime Staats Polizei (Police secrète de protection de l'Etat) qui avec son pendant le "S.D.", Sicherheitsdienst (service de sécurité) seront les plus terribles.
Le Groupe 648 de la "Geheime Feldpolizei" (police secrète militaire en campagne), dont les quartiers se trouvaient boulevard Piercot, à Liège, avec un détachement stationné à l'hôtel de l'Aigle Noir à Huy.
L' Abwehr (service de renseignements et de contre-espionnage militaire).
Le Groupe 637 G.F.P.-Luftwaffe de Liège (recherche d'aviateurs et protection de la force aérienne) et son double, le Groupe 743 de Marche-en-Famenne. Et enfin, le 16e Régiment de Feldgendarmerie (gendarmerie militaire en campagne) dont la "commandanture" installée au Palais de Justice de Liège, qui essaimera sa 3e compagnie par des détachements dans toute la vallée, notamment à Aywaille, Hamoir, Ouffet, etc... Mais malheureusement pour les clandestins, toutes ces polices vont rivaliser d'orgueil ; très rarement, elles se transmettront des dossiers ou des renseignements.
Le 21 septembre 1942, le Kriegsgefangene Albert PAHAUT, de Mont est rentré d'Allemagne. Il sera le 36e et le dernier prisonnier rapatrié ; ses frères d'armes, eux, ne rentreront qu'en mai-juin 1945, lorsqu'ils seront libérés par les armées alliées.
Parmi ces hommes, certains ont été rapatriés, comme malades ou blessés ; d'autres, pour l'une ou l'autre raison, par exemple, comme ressortissants d'origine flamande, médecin, infirmiers, etc... quelques-uns d'entre eux vont risquer doublement leur liberté et leur vie en "entrant" dans la résistance, car, en quittant les camps de prisonniers, ils se sont engagés, sous peine de poursuites, à ne faire aucun tort aux armées allemandes. Parmi ceux-là, on retrouve, Maurice LEGENDRE, Félicien FOCCROULLE, et même Emile DETAILLE qui, à Ciney, où il habite, rédige de temps à autre, pour les résistants de l'endroit, des tracts anti nazis, destinés à saper le moral des troupes d'occupation et à semer le doute dans l'esprit des soldats en Feldgrau, sur le bien-fondé de leur "croisade".
En décembre 1942, Fernand LULTZ, de Géromont, prisonnier de guerre rapatrié comme flamand fut (pour avoir osé faire grève alors qu'il était occupé à la S.N.C.B.) convoqué à la Werbestelle, en vue d'être déporté par le service du travail obligatoire en Allemagne. Pour y échapper, il dut prendre le maquis et quitter Comblain pour le reste de la guerre.
Les évadés aussi risqueront de très graves ennuis. Rodolphe LALLEMAND, de Mont, capturé le 1er mars 1943 à Châteauneuf-les-Bains (France) alors qu'il tentait de rejoindre l'Angleterre, fut expédié, sans jugement, au sinistre camp de concentration de Mauthausen, et envoyé aux travaux forcés au Commando de Loibl-Pass (cette dépendance, une des plus éloignées du camp principal, avait été créée pour creuser un tunnel dans les montagnes situées entre la Tchécoslovaquie et l'Autriche - ce petit camp était abandonné à la seule lâcheté des tueurs de la "SS").
Cependant, au fur et à mesure que le temps passe, les effectifs des Groupements vont se développer, et pour cause.
Par son ordonnance du 6 mars 1942, le Commandant militaire pour la Belgique et le nord de la France, instaure le travail obligatoire en Belgique, pour les hommes âgés de 18 à 50 ans. Le 6 octobre suivant, une rectification de l'ordonnance est décrétée ; cette fois, l'ennemi réquisitionne des hommes et des femmes pour les déporter, en vue d'assurer les besoins en main-d'oeuvre dans le territoire du Reich. Tous ne partent pas, loin de là : ceux qui ne se présentent pas à la Werbestelle ou qui n'obtempèrent pas à l'ordre de celle-ci, ou encore, ceux qui, déportés, profitent d'un congé de circonstance en Belgique pour se soustraire au travail obligatoire, deviennent des réfractaires et viennent grossir les rangs des illégaux.
Le 28 juin 1943, nouvel ordre : l'ennemi réquisitionne les jeunes gens nés en 1921 et 1922 ; il instaure aussi un contrôle plus sévère des travailleurs et rend le certificat de travail obligatoire. Un service de recherches, le Fahndungsdienst, va pourchasser ceux qui oseront refuser l'asservissement.
Les paragraphes 6, 7 et 8 du chapitre 2 de ladite ordonnance sont explicites à ce sujet.
"P. 6. Quiconque enfreindra la présente ordonnance ou instructions prévues en exécution de la présente ordonnance ou quiconque favorisera ces infractions sera puni d'emprisonnement et d'une amende ou d'une de ces peines.
Les commandants des Oberfeld, Feld et Kreiskommandantur, seront autorisés à prononcer par décision disciplinaire contre les personnes qui enfreindraient les instructions données par les services allemands compétents, en vertu de la présente ordonnance, des peines privatrices de liberté pouvant atteindre une durée de six mois.
Les poursuites pénales, en vertu de la présente, ne seront exercées qu'à la requête du chef de l'administration militaire ou par l'un des services délégués à cet effet.
P. 7. Des mesures frappant le patrimoine pourront aussi être prises contre les personnes qui n'obtempèreront pas aux ordres qui leur seront donnés en vertu de la présente ordonnance par les services allemands.
P. 8. Afin d'empêcher que ne soient aidés les réfractaires au service du travail obligatoire, des mesures atteignant la personne et le patrimoine pourraient être ordonnés.
A) Contre les membres de la famille du réfractaire.
B) Contre les personnes qui favoriseront ou aideront d'une manière quelconque les réfractaires au S.T.O.
Les Kreiskommandanturen (celles des districts ou cercles) seront compétentes pour ordonner les mesures prévues aux paragraphes 7 et 8."
Malgré tous ces ordres, la grande majorité des requis de notre commune ne se soumirent pas aux ordres de l'ennemi et durent, dès lors, cesser toute activité et se réfugier dans des cachettes aussi ingénieuses qu'innombrables. Beaucoup "entrèrent" dans les maquis ; presque tous bénéficieront de l'aide des différents groupements de résistance, soit par la réalisation de faux papiers d'identité ou par la fourniture de cartes et de timbres de ravitaillement, bien nécessaires, pour survivre en cette époque difficile. Parfois, même, ils recevront un peu de beurre ou quelques denrées, provenant d'un vol ou d'une "réquisition". D'autres fois, encore, ils recevront un peu d'argent, distribué par des services spécialisés dans l'aide aux réfractaires, comme par exemple le service "Socrate".
Malheureusement, quelques-uns d'entre eux seront capturés au cours de "rafles" organisées par les polices nazies et iront croupir dans des camps de concentration.
(Joseph NICOLAY, déporté au travail obligatoire en Allemagne le 8 décembre 1942, avait pu, par chance, bénéficier d'un congé de circonstance ; profitant de cette aubaine, il décida de devenir réfractaire et prit le maquis. Le 28 avril 1944, une soixantaine d'Allemands - policiers et militaires - encerclèrent le quartier, situé entre la rue du Vicinal et le quai de la Cité. Joseph qui, ce jour-là, avait trouvé refuge chez son oncle Nestor CHERET, fut capturé et emmené, via la prison de Saint-Léonard, vers l'Allemagne et automatiquement puni des travaux forcés dans un commando du camp de concentration de Buchenwald.)
Non contentes de faire endosser la "qualité" d'esclave à la population, les troupes d'occupation ont promulgué d'autres contraintes, comme celle de septembre 1940, obligeant les habitants à occulter toutes les sources de lumière (même les vélos furent atteints par cette mesure). Des réquisitions de toutes sortes, dont la première, du 31 mai 1940, visait à récupérer les armes des particuliers (chasseurs et autres), se solda, bien entendu, par un échec, les gens préférant encore les détruire ou les enterrer plutôt que de les céder à l'ennemi.
Ils promirent aussi la condamnation aux travaux forcés à quiconque écouterait les émissions des radios libres. Si parmi tous les règlements qui agaçaient nos concitoyens, certains étaient contrecarrés, il en est un qui devint très pénible. Comme dans tous les endroits occupés par leurs troupes, les Allemands pratiquèrent l'exploitation des ressources alimentaires et industrielles de notre pays. Cette pratique eut pour résultat d'obliger le service de ravitaillement à rationner de plus en plus fort la population Tout fut contingenté. Ainsi, tous les vingt-huit jours, les services appropriés distribuèrent les cartes et les timbres de "ravitaillement", du moins aux personnes régulièrement inscrites dans les registres de l'état civil, les restrictions furent telles que le ravitaillement légal, tellement restreint, correspondait seulement à la moitié du minimum vital, et certains belges n'eurent aucun autre moyen de subsistance.
A titre d'exemple, voici un aperçu des fournitures attribuées.
Ration par jour et par personne, adulte.
Période du 23 novembre au 22 décembre 1943.
250 g de mauvais pain par jour.
3,33 g d'orge torréfiée (en remplacement du café).
4,16 g de margarine.
10,83 g de beurre.
3,33 g de chicorée.
3,33 g de saccharine (en remplacement du sucre).
3,33 g de légumes.
6,66 g de fromage.
20 g de viande, ou conserve de viande, ou charcuterie.
20 g de confiture, ou sirop, ou miel, ou compte.
15 g de confits.
12 g de sucre vanillé.
500 g de pommes de terre, quand il y en avait...
Compte tenu du conditionnement des fournitures alimentaires, les ménagères devaient tout le temps "jongler" ave les besoins du ménage, la quantité ou le poids des marchandises attribuées et les timbres.
(Le chocolat, les oranges, les bananes avaient disparu des magasins. Les frites aussi devinrent inconnues).
L'habillement ne valait guère mieux. De 1940 à 1943, chaque individu reçut deux cartes d'habillement ; la première comportait 80 points, la seconde, 120 points. Pour se rendre compte de l'insuffisance, il faut savoir qu'il fallait de 20 à 24 points pour un veston, 56 points pour un pantalon de travail en "coutil", 30 points pour une chemise de nuit, 30 points pour un pyjama, 4 points pour des bas, 5 points pour un essuie-mains, de 35 à 44 points pour des draps de lit. Quant aux chaussures, les enfants eurent droit à une paire par an ; les adultes, eux, n'eurent droit qu'à une paire pour toute la guerre.
D'autre part, des marchandises de très mauvaise qualité, appelées "ersatz" (remplacement), comme le savon, les pneus et chambres à air de vélos, firent l'objet de sévère contingentements.
Si toutes ces mesures atteignirent profondément les Belges dans leur dignité et leurs besoins, par contre, elles engendrèrent une attitude de plus en plus hostile envers l'ennemi.
Dans la soirée du mardi 1er décembre 1942, les Comblennois apprennent avec consternation l'arrestation de l'abbé Joseph PEETERS. Trop confiant, notre curé a été piégé par la "Geheime Feldpolizei".
Ce jour-là, en compagnie de Jean DELVILLE et de l'évadé polonais THADEE (qui porte de faux papiers d'identité établis au nom de GADENAS, prêtre polonais). Il est tombé dans un traquenard, tendu par les Nazis, à l'hôtel Belvédère, situé en face de la gare de Remouchamps.
Menottes aux poings, ils sont aussitôt embarqués dans les voitures et emmenés vers les bureaux de l'avenue Rogier à Liège pour être interrogés. Tandis que des policiers en civil, présents au guet-apens, se dirigent vers Comblain pour fouiller le presbytère, où ils croient bien capturer "L'Anglais" (en réalité, un des deux agents parachutistes belges, fondateur du réseau "Brise et Botte", qui assurent les liaisons radio avec Londres, et qui, heureusement, ce jour-là, sont absents).
En fouillant, ils trouvent plusieurs fausses cartes d'identité, dont l'une avec photo est destinée à l'infirmière accoucheuse Mme Marie LEJEUNE, épouse d'Adolphe DALEM, prisonnier de guerre en Allemagne. Marie est membre de l'A.L. et du réseau "Beaver" de l'SIS.
D'un autre côté, grâce au sang-froid et à l'initiative du secrétaire communal, Marcel BOUFFA, les Allemands ratèrent la capture de plusieurs résistants. En vérité, celui-ci, collaborateur et ami du curé, avait perçu le manège des policiers allemands, dont la voiture était en stationnement sur la place Leblanc. Il parvint in extremis à annuler la réunion du groupe prévue à 17 h, au domicile de M. le Curé.
Le lendemain, peu avant 7 h du matin, les sbires de la G.F.P., qui ont découvert la véritable identité et l'adresse de Marie LEJEUNE, font irruption à son domicile, rue de la Ferme, perquisitionnent et, ne trouvant rien de compromettant, se fâchent, malmènent et menacent de leurs armes Marie et ses enfants (Maggy et Richard) qui, en pleurs, voient emmener leur maman vers une destination inconnue. (Mme DALEM passera plusieurs mois à la prison de Saint-Gilles à Bruxelles. Relâchée, faute de preuves, elle sera de nouveau arrêtée en avril 1944).
L'arrestation de l'abbé PEETERS mettra fin aux rapports du groupe du curé de Comblain avec le commandement de l'A.L. (Armée de Libération), une partie des membres orientés par le docteur Albert HENON va "s'occuper" uniquement du service "BB-Bayard", les autres rejoindront d'autres mouvements.
Quelques jours plus tard, exactement le jeudi 10 décembre 1942, nouvel émoi dans la commune ! Des policiers militaires de la Feldgendarmerie, visiblement énervés, sillonnent le village et ramassent plusieurs otages. Déjà dans la matinée, Camille THONON, de Poulseur et Maurice MAGNEE, de Comblain, respectivement signaleur et chargeur à la S.N.C.B., ont été arrêtés en gare de Comblain-la-Tour.
Chez nous, c'est Octave MAUXHIN, commis à la gare de Comblain qui, le premier, a reçu les récriminations et les menaces des enquêteurs ; il comprend qu'un sabotage important a été commis sur les lignes de communications téléphoniques traversant la commune. Apeuré, ne connaissant rien au réseau des T.T., Octave demande aux Allemands de le suivre, jusqu'au bureau des Télégraphes et Téléphones, situé rue de la Gare ; là, il frappe au carreau de la fenêtre et crie en wallon, à l'intention de M. JADIN, chef du bureau : "Drovez vite è fét attincion, is dégainèt". A peine sont-ils entrés, que les imprécations gutturales fusent à l'extérieur. Joseph DODET, occupant la fonction de "poseur" de téléphones, est arrêté sur place, tandis que Georges JADIN, sous la menace, reçoit l'ordre de mettre tout en oeuvre pour rétablir les communications au plus vite. Plus tard, rue du Chêne, sans raison précise, René SLUSE et Emile DELEUZE sont arrêtés dans la maison située juste en face de la Maison du Peuple où Emile a d'ailleurs son atelier de cordonnerie.
Tous les hommes sont emmenés à Huy, où ils sont interrogés à la Kommandantur, située à l'hôtel "L'Aigle Noir", et peu après, incarcérés dans les cachote de la citadelle qui surplombe la ville.
Le lendemain, nouvelles arrestations !... Louis SIMON et Emile SIMON, d'Oneux, sont ramassés à la gare de Comblain.
Un peu plus tard, Léo HANS, qui, de sa maison, a vu le manège des policiers circulant sur le quai de la gare, décide de sortir de chez lui pour aller se cacher dans le bois du Chession.
A peine est-il sorti, qu'il est arrêté. Quelques minutes après, Marcel HALLEUX, de Mont, venant du Pont-de-Sçay, est prévenu par les habitants des premières maisons que les Feldgendarmen, perquisitionnent chez Léon HANS. Croyant se soustraire à leur vue, il emprunte le chemin de halage qui passe derrière les maisons du quai du Vignoble. Mal lui en prend, car au moment où il passe derrière chez HANS, les Feldgrau sont dans la cuisine-cave ; ils l'interpellent et le ramassent. (Il fut obligé de remonter la côte de Mont à Vélo, tout en précédant la voiture et le camion allemands).
En passant par la place Leblanc, les Nazis arrêtent encore Georges LEDENT.
Tous ces otages furent maintenus à la citadelle de Huy jusqu'au 21 janvier 1943.
Le sabotage dont question avait été décidé par les dirigeants du Front de l'Indépendance. Il s'agissait en fait de paralyser pendant un certain temps les lignes de communications téléphoniques utilisées par les troupes allemandes, notamment ; les détachements de Feldgendarmerie et d'Observation aérienne cantonnés dans la vallée de l'Ourthe et sur les plateaux environnants. C'est au poteau d'arrêt, situé à l'entrée du tunnel du chemin de fer, côté Comblain-la-Tour, que les fils furent sectionnés ; le pylône quadruple (4 pieds) était en bois et avait une vingtaine de mètres de hauteur, une échelle en fer facilitait l'escalade.
Ce sabotage fut exécuté dans le courant de la nuit du 9 au 10 décembre, par mon père, Joseph WALHAIN, ouvrier des T.T.
Bien des années après la guerre, papa qui me racontait cet événement, m'expliqua qu'il n'avait coupé que les lignes utilisées par les Allemands. (C'est d'ailleurs ce qui mit ceux-ci en fureur). Il m'avoua aussi avoir "transi", pas pour lui (papa était un homme assez courageux) mais pour sa famille et pour les otages d'autant plus que, pour assurer le succès du sabotage, il avait prévenu son collègue et ami, Joseph DODET, afin que celui-ci traine pour trouver le "dérangement". Or par un hasard malencontreux, celui-ci se trouvait parmi les captifs, et papa savait, pour avoir entendu raconter l'incarcération pénible de son propre père, dans les geôles prussiennes de 1914-1918 que l'ennemi ne reculait devant aucun moyen de pression, mais, heureusement, les otages furent libérés sains et saufs.
Les bien-pensants et les anciens attentistes de cette sombre période diront qu'elle était bien irresponsable cette Résistance pour mettre ainsi la population en danger. N'oublions pas, cependant, que nous étions en guerre et cet état de fait engendre des réflexes de vengeance. Si la Résistance eut ses lacunes et parfois ses erreurs, dans la majorité de ses actions, pourtant, le souci de ne pas compromettre la population était impératif, et dans la plupart des cas, la décision d'exécuter telle ou telle opération était prise par des "Etats-majors", marchant en droite ligne dans les vues des Forces Alliées.
Et puis, de toute façon, et après tout, restons humains pour la juger, car compte tenu de la faiblesse de ses moyens, il faut être satisfait, puisque la somme de ses mérites dépassa de loin celle de ses imperfections.
Le 24 décembre suivant, continuant sur sa lancée, les hommes du F.I. ont saboté des trains de minerais, en gare de Comblain-la-Tour, Rivage et Poulseur.
Pour les résistants de Comblain, l'action ne se situe pas essentiellement sur le territoire de la commune, bien entendu, des expéditions ont déjà eu lieu, bien en dehors des limites communales. "La Légia", le journal "emboché" de l'époque, relate plusieurs incendies "criminels" ayant réduit en cendres des chargements et des stockages de lin et de colza, entre autres : celui de la nuit du samedi au dimanche 5 juillet 1942, où furent détruits deux wagons de lin en gare d'Hamoir. Ce quotidien rapporte aussi l'important cambriolage effectué dans la nuit du 27 au 28 juillet dans les bureaux de la maison communale de Comblain, où furent dérobés des cartes d'habillement et 6.500 timbres de ravitaillement.
Il semblerait aussi que ce soit au cours d'une nuit de week-end du mois de juin 1942, que trois ou quatre hommes de Comblain aient assisté un groupe sérésien du F.I. dans le sabotage du relais haute tension de Rotheux-Rimière. Leur action s'est probablement limitée à la neutralisation et au transport du cadavre de la sentinelle, un soldat appartenant à la Schwere-Flak-Abt. Celui-ci fut péniblement transporté pendant une grande partie de la nuit, sur le large porte-bagages du vélo de mon père, depuis Rotheux jusqu'aux abords de Sprimont, où il fut enterré. (Ce macabre déplacement avait comme but d'une part de faire croire à l'ennemi que le garde avait déserté, et d'autre part de préserver la population locale des représailles).
D'un autre côté, depuis quelque temps, et à partir de notre village, les agents parachutistes du réseau "Brise et Botte" transmettent par radio, vers l'Angleterre, les renseignements recueillis par les membres de leur réseau.
Ainsi se termine l'année 1942, la rancoeur s'incruste de plus en plus dans l'esprit des habitants. Pourtant au cours de cette année, deux petits faits ont apporté pendant quelques heures un sentiment de fierté dans le coeur des Comblennois.
Le 1er mai 1942, trois ou quatre hommes parmi lesquels Oscar SAUVAGE, de Géromont et Félicien FOCCROULLE, de Comblain, sont allés de nuit attacher un drapeau belge sur un sapin (plutôt mal placé) se trouvant sur le rocher situé en face du quai du Cisaiwe.
Le deuxième fait de ce genre apparut un matin de septembre. Cette fois, c'est un graffiti, anti collaborateur, qui fait jubiler nos concitoyens. En fait, une phrase longue de plusieurs mètres a été inscrite à la chaux sur le mur de soutènement du quai de l'Ourthe, à quelques mètres en aval du pont.
Ce chaulage a été exécuté par le jeune architecte Léon MACAUT qui depuis la mort de ses deux frères, voue une haine féroce à l'ennemi. Parti en maillot (à l'insu de ses parents) de l'entrepôt de son père, situé rue Neuve, il a traversé l'Ourthe et malgré la nuit, déjà froide à cette époque, a tracé pendant plus d'une heure son texte vengeur.
Au fur et à mesure que passent les mois de cette sombre période, les besoins engrangés par le nombre croissant des illégaux, deviennent de plus en plus pressants. Vers la moitié d'avril 1943, Lucien JOIRET, de Géromont, à l'époque commandant d'un groupe d'action du Front de l'Indépendance (Cie Bergmans, des Partisans), reçoit l'ordre de s'emparer des timbres de ravitaillement de la commune de Rahier.
Au cours de cet événement, Lucien et les trois hommes qui l'accompagnèrent vécurent une aventure pour le moins incroyable.
En fait, l'ordre et les renseignements avaient transité par "Claude", Albert DAVIN, d'Angleur, responsable fédéral du F.I. Celui-ci pourchassé par la Gestapo, avait trouvé refuge à Géromont, où néanmoins il perdit la vie trois semaines plus tard. Les renseignements préliminaires (date, heure de distribution, etc...) furent donnés par M. Emile JAMOYE, secrétaire communal de Rahier, ancien combattant 1914-1918, membre du F.I., lequel fut arrêté par les Allemands peu de temps après et trouva la mort à la prison de Recklinghausen, en avril 1945.
En principe, l'opération ne semblait pas trop difficile. Le village en question était loin des cantonnements ennemis et, d'habitude, seul le garde champêtre convoyait les timbres.
Ainsi donc, le 21 avril 1943, il n'est pas loin de midi quand Lucien JOIRET, accompagné de François SIMONET (un des plus jeunes résistants du groupe), quitte notre village en direction de Rahier.
Théoriquement, ils vont loger chez un sympathisant qui habite dans une maison isolée située à quelques kilomètres de l'endroit où, le lendemain, ils doivent exécuter leur mission.
Deux ou trois heures plus tard, lorsque leur hôte leur décrit le site communal de son village, les deux Comblennois réalisent que la configuration des lieux n'est pas propice à une telle "attaque" et qu'en cas de surprise, le chemin de repli est long à couvrir par deux hommes (les bureaux de l'administrations étaient situés à l'étage, juste au-dessus de l'école, et on y accédait par la cour grillagée de celle-ci).
Inquiet, Lucien décide de revenir à Comblain pour demander du renfort. Ce soir-là, il provoque un "briefing" (réunion pour instructions directives) dans les carrières souterraines de Géromont, à l'issue duquel il est décidé que Joseph LEDENT et Oscar SAUVAGE l'accompagneront (dépourvu momentanément de pistolet, Oscar reçoit en prêt le GP de DAVIN).
Le lendemain, jeudi 22 avril 943, très tôt le matin les trois résistants partent en vélo vers le lieu de "l'opération".
Là-bas, après avoir récupéré François, ils se dirigent vers la maison communale où, à l'heure prévue, l'arme au poing et le visage découvert ils font irruption dans la salle de distribution, déjà remplie de monde. Dans la minute qui suit, avec consternation, ils apprennent que les timbres, qui d'un instant à l'autre, auraient dû être distribués, ne sont pas encore arrivés.
Après une brève concertation, ils décident d'attendre l'agent de police et ses précieuses vignettes. L'un d'eux coupe les fils du téléphone tandis qu'Oscar se place devant la porte pour empêcher la sortie des villageois.
Dans la salle règne un calme relatif. Lentement, trop lentement, au gré des maquisards, le temps s'égrène.
Parmi les chuchotements de l'assemblée, ils perçoivent des bribes de phrases, où il est question d'Armée blanche. En entendant ces mots, un sentiment de fierté, mêlé d'inquiétude, s'empare de leurs cerveaux. Ils attendent depuis près d'une heure et leur tension nerveuse va atteindre son paroxysme, lorsqu'à la surprise générale le bruit d'un véhicule se fait entendre, une petite camionnette occupée par quatre gendarmes vient de stopper devant la cour de l'école. Réalisant instantanément qu'il s'agit du convoyage des fameux timbres, les quatre partisans réagissent immédiatement : Joseph dévale l'escalier et se place derrière la porte d'entrée du bâtiment communal, Lucien et Oscar prennent possession des paliers et le jeune François maintient la salle en respect.
Trois gendarmes pénètrent dans le bâtiment, le quatrième, armé d'un fusil, reste près de leur véhicule. Pris au piège par Oscar et Lucien, les trois policiers obtempèrent immédiatement aux injonctions d'arrêt, le quatrième mis en joue par Joseph, agit de même façon. De bonne grâce, car ils se sont bien rendu compte qu'il ne s'agit pas de bandits, les quatre gardiens de l'ordre se laissent désarmer.
Par hasard un extraordinaire, Lucien retrouve parmi les gendarmes, un ancien camarade de chambrée du 3e Rgt d'artillerie (classe 1932), par amitié pour celui-ci et en accord avec ses hommes, Lucien décide de ne pas emporter les armes de la maréchaussée, néanmoins, elles seront entièrement démontées et les différentes pièces trouveront place dans les innombrables poches des uniformes de la gendarmerie.
Un peu plus tard, emportant les timbres, les quatre hommes, toujours sous l'emprise nerveuse, pédalent énergiquement pour s'éloigner le plus vite possible de Rahier.
Joseph roule en première position, suivi d'assez près par Oscar, une bonne vingtaine de mètres en arrière, François les a en point de mire, tandis que Lucien, plus âgé roule en serre-file.
Aux environs du moulin de Rahier, ils sortent d'un chemin de terre et entament la côte en direction de Lorcé. Ils ont parcouru plus de cent cinquante mètres quand soudain, à la sortie d'un tournant, surgit un camion militaire, dans la cabine duquel se trouvent trois hommes. Surpris, les quarte Comblennois sont un peu désemparés mais, malgré tout, continuent leur chemin, réalisant bien que le moindre geste d'esquive allait attirer sur eux la hargne des Nazis. A leur vue, le véhicule allemand a stoppé et, tels des diables sortant d'une boîte, deux Feldgendarmes, reconnaissables au hausse-col qui leur barre la poitrine, viennent se camper devant les cyclistes de tête, en hurlant, Halt ! Halt ! Ausweispapiere.
Le sous-officier qui commande le détachement apostrophe Joseph, tandis qu'Oscar se fait arracher son portefeuille des mains par le sous-ordre (un obergefreiter). Le gradé commence à fouiller Joseph et, en ouvrant la mallette que celui-ci porte au dos, il voit un pistolet : à sa vue, l'Allemand pousse un "Ah" de satisfaction. C'est le seul mot qu'il a le temps d'articuler. Comme un éclair, Joseph vient de lui asséner un coup de poing en pleine figure. Décuplée par la peur, la puissance du direct a percuté la face du feldgrau comme un coup de massue. Sous l'effet, celui-ci bascule en arrière, bute contre le camion et s'étale. Profitant du désarroi de l'ennemi, Oscar a extrait son GP de sa poche et met en joue le caporal-chef qui lui fait face. A son tour, il lui reprend ses documents. Plus loin en arrière, François réagit de la même façon et tient le chauffeur en respect.
Voyant leur chef étendu pour le compte, les deux soldats, en criant de terreur, courent derrière le camion pour se cacher. (La scène, depuis l'arrêt du véhicule, s'est déroulée tellement vite que les quatre troupiers qui se trouvent dans la caisse bâchée du camion ne sont pas encore descendus.) Dans les secondes qui suivent, Joseph, abandonnant son vélo qu'il a dû lâcher pour frapper le policier militaire, détale à toutes jambes sur la route en pente.
Le temps de réaliser que son compagnon n'est plus à ses côtés, Oscar fait demi-tour avec son vélo, l'enfourche en courant et à fond dévale vers le moulin. Lorsqu'il passe à hauteur de Joseph, il lui crie en wallon : "Pout'ch abèye", et celui-ci par une voltige digne d'un cosaque saute à califourchon sur son porte-bagages. A peine déséquilibré, malgré la double charge, Oscar fonce de plus belle.
D'instinct, leurs compagnons ont réagi de la même manière. Il leur reste encore près de cent mètres à parcourir en ligne droite quand les 7 ou 8 militaires ennemis, qui se sont ressaisis, tiraillent dans toutes les directions. (Par une chance inouïe, aucun des coups de feu n'a atteint son but).
Plus bas, lorsque le tournant de la route les soustrait aux tirs de l'ennemi, Lucien, qui maintenant roule en première position, aperçoit le terrain déboisé d'une plantation de sapins. Par signe, il l'indique à ses amis, ralentit brusquement, saute bas de son vélo, l'empoigne à la manière des coureurs de cyclo-cross, et monte dans le talus. A sa suite, ses camarades l'imitent et, ensemble, rapidement ils gravissent l'escarpement.
Arrivés au sommet, exténués, mais heureux d'être encore en vie, ils se laissent choir quelques minutes pour récupérer, puis cachent les moyens de locomotion sous des branchages. Ensuite ils partent dans la direction qui leur semble la plus opportune pour se rapprocher de Comblain.
A un moment donné, ils empruntent un chemin qui les conduit vers des prairies et, probablement, une ferme où ils espèrent avoir des renseignements pout s'orienter. Au moment où ils arrivent à l'orée de la forêt, ils entendent de nouveaux des commandements d'arrêt. C'est quatre fridolins (probablement en patrouille) qui se contentent de crier des "halte" tonitruants. De nouveau, les quatre résistants, qui à ce moment étaient sur la partie supérieure d'un des flancs d'une petite vallée, s'enfuient derechef en courant vers le fond de celle-ci, pour remonter ensuite les frondaisons du versant opposé.
Enfin, après un temps plus ou moins long, ils débouchent du bois devant une maison isolée où les gens ahuris leur font part de l'arrivée récente d'un détachement de la Feldgendarmerie à Lorcé. Quand ils ont assez de renseignements pour se situer, ils rentrent de nouveau dans le bois et, après une bonne heure, ils arrivent au-dessus de la centrale électrique de Lorcé-Chevron sur l'Amblève, où ils décident d'attendre la tombée du jour. Tard dans la nuit déjà, ils traversèrent la rivière sur la passerelle du barrage et, en suivant la ligne du chemin de fer, pour éviter les patrouilles allemandes, ils rentrèrent à Comblain où, le lendemain, ils remirent intégralement leur butin au dirigeant local de l'intendance du Front de l'Indépendance.
Le 28 avril, les Allemands promulguent l'Ordonnance dite "de protection".
Ces nouvelles mesures vont renforcer la Gestapo et ses consoeurs dans la lutte sans merci qu'elles livrent à la Résistance et leurs agents s'en serviront pour pouvoir donner libre cours à leurs exactions.
Les paragraphes qui suivent traitent de la détention d'armes, d'explosifs, ainsi que de sabotages et des actes dirigés contre l'armée allemande et ses collaborateurs.
§ 1. Détention d'armes et d'explosifs.
1. Quiconque détiendra illicitement des objets tes qu'armes à feu, armes tranchantes ou armes à pointe, y compris les armes de chasse, les munitions, les grandes à main et les explosifs ou d'autres objets analogues. Quiconque, après être entré en possession de ces objets, ne les remettra pas immédiatement aux Kommandanturen, aux commissariats de police ou aux services de Gendarmerie du pays, ou aux Parquets, sera puni de la PEINE DE MORT. Dans le cas de moindre gravité, une peine de travaux forcés ou d'emprisonnement pourra être prononcée.
2. Quiconque aura connaissance qu'une personne détient, sans y être autorisée, des objets de l'espèce mentionnée à l'alinéa 1 ci-dessus et n'en fera pas immédiatement la déclaration au bureau de récolte le plus proche, sera puni de MORT ou de travaux forcés et dans le cas de moindre gravité, d'une peine d'emprisonnement.
Cette sanction ne s'appliquera pas aux époux, parents, enfants, frères et soeurs.
§ 6. Mesures de protection contre les actes de sabotage.
1. Quiconque commettra un acte punissable avec l'intention de perpétrer par là un acte de sabotage sera puni de MORT ou des travaux forcés.
2. Sera puni des mêmes peines celui qui aura eu connaissance d'un fait qui l'autorise à croire que des entreprises de sabotage ont été projetées et qui n'en informera pas immédiatement le service militaire allemand le plus rapproché.
§ 21. Actes de violence.
Quiconque commettra contre l'armée allemande ou ses membres un acte de violence de quelque espèce qu'il soit, dans les territoires occupés, sera puni de MORT. En cas de circonstances atténuantes et de conséquences peu graves de l'acte culpeux, une peine de travaux forcés ou d'emprisonnement pourra être prononcée.
En lisant ces lignes, on se rend bien compte que l'engagement dans la Résistance et la lutte armée nécessitait un immense courage pour se dresser et faire front.
Quelques jours plus tard ou, plus exactement, le jeudi 13 mai 1943, un drame va se louer dans le petit hameau de Géromont.
Depuis deux jours déjà, une traction avant noire (dont on devine à la présence du mot POL, précédant les chiffres de sa plaque d'immatriculation, qu'elle appartient à la Gestapo), passe et repasse dans le village et la vue de ce véhicule suffit pour susciter l'inquiétude dans l'esprit des Comblennois. Qui cherchent-ils ? Que veulent encore ces sbires de la "Geheime Staatspolizei" ?
Seuls quelques initiés savent qu'à Géromont, depuis plus de deux mois, se cachent deux, ou parfois trois hommes justement recherchés par cette police spéciale.
Ils ont trouvé refuge dans la maison d'Arthur SCION. Celui-ci, dont les deux fils sont prisonniers de guerre en Allemagne, occupe, avec sa femme et sa fille, la maison de ses parents située à la "Mèlêye", et il a bien voulu louer son propre bien à un certain Louis BARTHE, demeurant au Pont-de-Sçay. Arthur n'a pas posé de questions à celui-ci ; pourtant, il se doute bien que cet homme, qui a perdu un bras alors qu'il combattait dans les rangs des Brigades Internationales, lors de la guerre d'Espagne, doit être mêlé de très près à la lutte clandestine.
Et il a raison : Louis BARTHE fait bien partie des mouvements antifascistes. Des responsables du Front de l'Indépendance, d'ailleurs, l'ont sollicité pour qu'il prenne en charge l'hébergement clandestin de certains dirigeants liégeois du F.I.
En fait, il s'agit d'Arthur LAMOTTE, de Seraing, d'Albert DAVIN, d'Angleur, et de son adjoint, Charles CLAES, de Tilleur. Ces hommes ont donc, clandestinement, élu domicile dans la maison SCION. Fin avril, trois évadés de guerre soviétiques les rejoindront.
Le point de départ de ce drame se situe probablement le 10 mai 1943, quand un certain Clément PONDANT dit DESONNAY, est arrêté par la Gestapo.
Manipulé par Arthur LUCKE, chef de la section A du S.D. (Sicherheitsdienst - police exécutive pour la lutte contre le Bolchevisme et la Résistance), cet homme passe à l'ennemi et dénonce sans scrupule ses compagnons de la Résistance. Or, ce transfuge est l'amant de la tenancière du café "Chez Nous", situé rue Capitaine, en Outremeuse, et cette femme est une parente ou une amie d'une certain Yvonne C..., elle-même maîtresse de Charles CLAES, l'adjoint de "Claude" (Albert DAVIN, chef fédéral du F.I., commandant la 1re Cie des Partisans, à Liège).
Le 11 mai, dans la journée, cette Yvonne se présente à la SIPO (Sicherheitspolizei - échelon supérieur de la Sûreté de l'Etat) de Liège, et offre de dénoncer l'organisation du F.I. en Ourthe-Amblève, à condition que son amant ne soit pas arrêté et qu'on lui laisse la possibilité de s'engager à la Gestapo comme agent indicateur.
L'Allemand LUCKE, profitant de l'aide inopinée de cette femme, marque son accord, et décide de déclencher une importante opération contre le F.I. Dans ce but, il mobilise pour le 13 mai, son adjoint KNAUSEDER, ainsi que KRENSER, collaborateur de FUCHS, le directeur de la section V (KriminalPolizei), il consigne également les adjudants BUDXITZ, WERSEL, et le sergent-chef KRAUS, tous trois de la Feldgendarmerie, mais détachés à la SIPO de Liège et opérant, le plus souvent, en civil.
Voulant frapper un coup décisif et, bien sûr, croyant se trouver à Géromont, en face d'un groupe important de clandestins, le nazi rameute aussi les agents belges de la Gestapo suivants : SCHEPERS, MORATTI, LONNEUX, QUIRIN, CRISTEL, PAULUS, PICQUERAY et les chauffeurs BERTHA et KERKEN.
Dans la matinée du 13 mai, à l'instigation de l'officier allemand, Yvonne C... se présente à la maison de Géromont.
Sous le prétexte fallacieux et accessoire de rencontrer son "fiancé", elle est venue s'assurer de la présence des clandestins, surtout celle de DAVIN dont les nazis veulent à tout prix la capture.
Cependant ce jour-là, DAVIN doit se rendre dans la vallée de l'Amblève pour prendre contact avec un groupe de partisans.
Par une fausse indication de l'heure, la visiteuse parvient à faire rater le train que celui-ci aurait dû prendre, vers 15 heures, à la gare de Rivage. Assurée que "Claude" sera dans le village en fin de journée, elle quitte Géromont et retourne vers Liège.
Dans le refuge, en cette matinée, outre le chef fédéral du F.I. il n'y a que les trois soviétiques évadés. LAMOTTE et CLAES sont absents.
Ne comprenant rien à la venue de cette femme, ces trois hommes, qui vivent comme des bêtes traquées, sont inquiets. Pressentant le danger, ils veulent quitter au plus vite cet endroit. Comme ils ne savent pas parler le français, ils font venir celui qu'ils considèrent comme leur chef, Grégory LIZOGOUBINKO, dit "Franko" qui, à son tour, va trouver un responsable de l'organisation du F.I. à Comblain (Maurice MAGNEE, habitant dans la cour située juste derrière l'immeuble de leur domicile clandestin). Celui-ci promet qu'il va faire le nécessaire.
Plus tard, aux alentours de midi, l'officier soviétique qui est toujours sans nouvelle de son contact, retourne voir Maurice pour le "presser". Le responsable Comblennois lui répond qu'il a trouvé un endroit pour loger ses camarades, mais qu'il faut bien préparer les chambres et les lits. A ces mots, le lieutenant russe se cabre et lui rétorque que ses hommes sont des soldats et qu'ils savent dormir par terre. Maintenant, il n'attend plus, dit-il, ses compagnons doivent partir immédiatement. Un peu plus tard, ils sont pris en charge par M. Armand MALEMPREE, le cordonnier du village.
Il est bien plus de 15 heures quand "Claude" qui croit bien prendre le train à Rivage, passe chez "Ninie". Depuis son arrivée à Comblain, il vient de temps en temps comme, d'ailleurs, les jeunes Comblennois de l'époque, oublier les affres de la guerre dans le petit débit de boisson clandestin tenu dans l'arrière-boutique du petit magasin que Mme Eudoxie COLINET-MALEMPREE exploite, place Leblanc.
Grâce à son caractère anodin, cet endroit servait de boîte aux lettres aux résistants et était, de ce fait, un lieu de passage presqu'obligé.
Par celle-ci, il apprend qu'il est en retard et qu'il a, bien entendu, raté son train ; ennuyé, mais ne réalisant pas encore qu'il a été vendu par l'amie de son adjoint, le résistant liégeois reste quelques temps à discuter avec la patronne du petit "café", puis vers 17 h 30, il se rend chez "Willy" (Félicien FOCCROULLE) qui habite rue des Roches ; là, il soupe en compagnie de Félicien ; ensuite, vers 18 h 30, il quitte son hôte pour rentrer à Géromont.
Il va attaquer la vieille Chera, quand plusieurs voitures allemandes surgissent sur la Grand-Place. Visiblement bien renseignés, plusieurs policiers ennemis pénètrent dans le petit magasin de "Ninie". En entrant, l'un d'eux tire un coup de pistolet et crie à l'intention de la tenancière "où sont les hommes ?". Gardant son sang-froid, Eudoxie répond qu'il n'y a pas d'hommes chez elle et qu'on les a sûrement mal renseignés.
Après avoir fouillé rapidement, les gestapistes remontent en voiture et se dirigent vers Géromont. Arrivés au pied de la Chera, ils abandonnent les véhicules puis, sous la conduite d'une femme aux cheveux roux, ils progressent précautionneusement vers la maison SCION.
Dans le groupe de tête, outre la femme qui marche en avant, on reconnait les gestapistes PAULUS, SCHEPERS, PICQUERAY ainsi qu'une deuxième femme (probablement la maîtresse de PONDANT) ; le reste de la troupe sui à une bonne distance.
Aux abords du logis des fugitifs, les deux femmes partent en avant et rejoignent DAVIN, juste au moment où il arrive au seuil de sa maison. Avec violence, elles essayent de l'empêcher d'entrer.
Réalisant seulement qu'il vient d'être vendu, "Claude" dégaine et fait feu vers les deux femmes qu'il blesse légèrement. A ce moment, les agents ennemis se trouvent à quelques mètres et il semblerait que l'infortuné résistant soit blessé par le tir de l'agent SCHEPERS. Néanmoins, il réussit à rentrer dans le refuge et ensuite, depuis l'étage, il fait feu sur l'ennemi.
Dans le village, c'est le sauve-qui-peut ; tous les hommes cherchent à se mettre à l'abri des arrestations éventuelles.
Quelques minutes plus tard, les Allemands et leurs acolytes cernent la maison, tandis que l'on entend les deux femmes crier "Rends-toi, Charles" (à l'intention de CLAES).
Les coups de feu durent un certain temps, puis les Allemands réussissent à lancer des grenades à l'intérieur du bâtiment. Au bout d'un moment, lorsque les fumées des explosions se sont dissipées et que le silence s'est établi, les nazis pénètrent à l'intérieur de la maison et, après un moment, réapparaissent en trainant, sans ménagement, le cadavre ensanglanté du pauvre résistant. D'autres fouillent la maison.
Peu après, alors que la nuit est tombée, les policiers de Gestapo, SCHEPERS, PAULUS et PICQUERAY redescendent la vieille Chera pour aller chercher une des voitures laissées au carrefour de la route, près de la maison "CESARO". Au moment où ils arrivent à proximité des véhicules, le "Feldgendarme" de garde, pour une raison inconnue, ouvre le feu en direction de ses semblables, qui ripostent aussitôt, blessant mortellement le factionnaire.
Après avoir remonté la côte en voiture, les agents du "S.D." bourrent littéralement le coffre de la traction avec la dépouille du "partisan".
Un peu plus tard, tandis qu'une partie du groupe ennemi s'en va vers Liège en emmenant le cadavre, la femme blessée et le "Feldgendarme", les autres s'arrêtent sur la place et pénètrent à nouveau chez Eudoxie pour la questionner. Faisant fi de tout sentiment humain, ils se vantent de leur forfait et réclament à boire. Avec eux, il y a l'autre femme et celle-ci demande du papier et un crayon, afin de laisser un message à "Charles", bien que "Ninie" lui réponde qu'après ce qu'ils viennent de faire, il serait étonnant que celui-ci réapparaisse dans la région.
Pourtant, en prononçant ces paroles, Mme COLINET savait bien peu que deux jours plus tard seulement, Charles CLAES rejoindrait la Gestapo de Liège et qu'il deviendrait l'un des plus redoutables agents, pourchassant sans le moindre remord ses anciens compagnons de la résistance. Quant à la missive laissée par la femme, elle fut gardée tout le reste de la guerre par "Ninie" et remise, en 1945, aux agents de la Sûreté belge, pour servir de preuve et confondre cette personne de trahison.
Le lendemain, PAULUS et PICQUERAY revenaient encore à Géromont pour questionner plusieurs personnes dont celles de la famille SCION qui, heureusement, parvint à leur tenir tête et à se disculper.
Dans l'après-midi encore, une voiture de la Gestapo dans laquelle le dénommé CLAES a pris place, est arrêtée place Leblanc. CLAES et les individus qui l'accompagnent surveillent le cortège funèbre de l'enterrement de Henri SAUVAGE, de Géromont, espérant pouvoir capturer son fils Oscar.
Bien que ne connaissant Oscar SAUVAGE que par son nom de guerre, CLAES savait pourtant que le père de celui-ci était très malade et il avait fait le rapprochement possible du lien familial avec le défunt. Prévenu par Maurice LEGENDRE de l'arrivée des policiers ennemis, Oscar, à contre-coeur, avait suivi les conseils de son ami et n'avait pas pris place dans le cortège.
Abattu par la peine causée par la mort de son papa et l'abandon prévisible de sa maman, Oscar, qui la veille déjà, a dû fuir et passer la nuit hors du village, est désemparé. A cause des traques incessantes dont ils furent l'objet de la part des policiers nazis, beaucoup de résistants, comme les prisonniers d'ailleurs, connaitront cette indicible tristesse qui envahit l'individu quand il est empêché de revoir ou d'aider des êtres chers, comme des parents ou des enfants malades.
En fin de journée, son oncle, Emilien GRASSER, lui rappelle des conseils de prudence : il lui suggère de quitter le village et de disparaitre momentanément, il lui apprend aussi que la quinzaine d'illégaux qui se cachaient dans le hameau au moment du raid sur la maison SCION, sont partis chercher refuge dans des endroits temporairement plus sûrs. (D'autres hommes, susceptibles d'être reconnus par CLAES, ont quitté Comblain. André GRASSER et Félicien FOCCROULE se cachent dans le petit hameau des Steppennes à Anthisnes : ils campent dans une petite tente dressée contre la haie d'un jardinet. Maurice LEGENDRE a rejoint le groupe des P.A. d'Aywaille ; Jean DARDENNE se terre au hameau des Floxhes, près de Vien ; Louis BARTHE et le jeune François SIMONET sont partis dans la région liégeoise).
En outre, le vieil Eugène LEDENT lui signale que quelques partisans de la Compagnie "Bergmans" se cachent dans les bois de Tolumont. Dans la nuit, le coeur gros, Oscar rejoint ses compagnons de combat. (Cet endroit avait été choisi parce qu'il entoure la ferme du même nom où le groupe pouvait aller se ravitailler. Tout au long de la guerre, les fermiers de Tolumont ravitaillèrent du mieux qu'ils purent les maquisards ; les deux fils devinrent aussi des illégaux et, plus tard, furent "ramassés" par les Allemands).
Pour respecter la gentillesse et surtout la peur viscérale qu'éprouve la maman HALCONRUY la nuit, les fugitifs s'éloignent de la ferme et logent quasiment à la belle étoile ; et les nuits sont encore froides en cette saison ! Après quatre ou cinq jours, le détachement des résistants décide de rejoindre le château et les fermes du hameau de Sparmont, où il espère trouver des abris plus confortables.
Le 27 mai 1943, alors qu'ils sont installés depuis une dizaine de jours dans cet endroit, Oscar est requis pour prendre en charge deux hommes qu'un autre passeur amènera dans l'après-midi, sur les hauteurs des Roches-Noires à Comblain-au-Pont. Sa mission consiste à les ramener au campement de Sparmont.
En chemin, les trois clandestins ne parlent pas beaucoup ; tout au plus, les deux étrangers se sont-ils présentés par leur nom de guerre : Laurent et Raymond.
En fait, il s'agissait des frères Léon et Albert HUET, originaires de la Famenne, et appartenant à la Compagnie "Tchapaev" des partisans liégeois ; ils étaient venus sur ordre du commandant de corps pour tenter d'abattre les gestapistes PAULUS et PICQUERAY qui, ce jour-là auraient, d'après des renseignements, dîné au restaurant "Le Clos Fleuri" au quai du Vignoble). Après une vaine attente, les deux hommes et leur guide avaient décidé de remettre l'opération et ils avaient, comme convenu, emprunté le chemin de repli prévu après l'attaque contre les gestapistes et rejoint le lieu de rendez-vous avec Oscar. Le restaurant "Le Clos Fleuri" se trouvait à quelques enjambées de l'entrée du sentier des Roches-Noires, près de l'actuelle maison DEVEUX-MARECHAL.
La tenancière du restaurant, Mlle Betsy LONGUEVILLE, était membre du Front de l'Indépendance de Liège ; il est donc probable que c'est elle-même qui prévint les partisans liégeois de la réservation des dîners commandés par les deux gestapistes.
En fin de journée, les deux nouveaux arrivés se reposent dans une dépendance du château de Sparmont, en compagnie du soviétique Grégory LIZOGOUBINKO. Dans le parc situé entre le château et le mur d'enceinte, Célestin JOIRET qui est venu de Géromont pour voir son fils, bavarde avec celui-ci et Oscar. Un vieil homme du hameau, dénommé Armand, est venu se joindre à eux ; il apporte quelques tartines pour le déjeuner des maquisards.
Dans un pré, non loin de là, quelques fugitifs, oubliant un instant leur condition d'hommes traqués, jouent au football. Parmi ceux-ci, il y a le Russe Evgueni DOTSENKO, Joseph LEDENT, de Géromont, Louis WILKIN, de Hamoir et le réfractaire à la Wehrmacht Albert LENZ, de Beho ; un peu plus loin, d'autres hommes discutent avec les villageois.
Soudain, dans l'obscurité naissante, Oscar aperçoit dans les fourrés de sombres silhouettes qui progressent dans leur direction ; ce sont des agents de la SIPO de Liège qui, revenant d'une opération effectuée à Devantave, près de Marcourt (où ils ont d'ailleurs réussi à capturer Louis DEFECHE dit Tarzan, ci-devant, commandant d'une compagnie de partisans dans la vallée de la Lienne), tentent une attaque surprise. Lorsque, sur le chemin du retour vers Liège, les voitures allemandes sont arrivées près du carrefour de la route d'Anthisnes, à Comblain-Fairon, l'agent DECONINCK (encore un transfuge) rappelle à LUCKE qu'il lui a déjà remis un rapport sur l'hébergement de clandestins, dans le domaine de Sparmont. Acquiesçant, l'officier nazi a ordonné le détour des voitures dans cette direction.
Comprenant qu'ils sont attaqués, Oscar hurle des cris d'alarme à l'intention de ses camarades et, en même temps, avec son pistolet, ouvre le feu sur l'ennemi ; simultanément, Lucien JOIRET tiraille aussi en direction des assaillants. Surpris, ceux-ci ralentissent puis arrêtent leur progression. Lorsqu'ils ont épuisé leurs munitions, les deux Comblennois battent en retraite et s'enfuient par un petit sentier dissimulé le long du mur d'enceinte du château. Célestin JOIRET, pour faire diversion et couvrir la retraite de son fils et de son camarade, s'avance les bras levés vers l'ennemi. Pour les réfractaires, les cris lancés par Oscar ont déclenché le sauve-qui-peut ; la plupart réussissent à s'enfuir à travers champs, deux ou trois seulement se cacheront dans le foin des fenils.
Deux jeunes Géromontois, Jules LERUSE et Marcel GILLES, réussiront à se cacher dans une fosse que les truies ont pratiquée aux abords d'une haie, sous le couvert d'un arbuste. Ils étaient arrivés quelques heures avant l'attaque en compagnie des frères HALCONRUY de Tolumont, croyant s'éloigner d'une rafle éventuelle annoncée par le service de renseignements du F.I., opérant notamment à partir des centrales téléphoniques de la régie (il est probable que le départ des véhicules nazis vers la vallée de l'Ourthe ait été signalé par téléphone à un habitant de Géromont qui crut bon de prévenir les hommes restant dans le village ; heureusement, il n'en était rien ; ce jour-là, c'était la région de Beffe-Marcourt qui était la cible des policiers.
Depuis la grange, Grégor et les frères HUET répondent par un feu nourri à l'assaut des attaquants ; les grenades qu'ils lancent blessent sérieusement au bras l'Allemand LUCKE et l'agent DECONINCK ; le chauffeur KERHEN, quant à lui, est légèrement atteint. La violence du tir stoppe momentanément l'ardeur de l'ennemi et lui laisse supposer qu'il se trouve en face d'un fort contingent de résistants. Le vieil Armand est malheureusement grièvement blessé au ventre.
Pendant que son chef est transporté vers l'hôpital, l'agent PAULUS, prenant en main la direction de l'attaque, téléphone à la Gestapo de Liège pour demander du renfort. Au milieu de la nuit, le directeur GRAF, accompagné par plusieurs gestapistes, arrive sur place pour diriger les opérations. Quelques minutes plus tard, un important détachement de la Feldgendarmerie arrive à son tour : pourtant les assaillants n'oseront pas avancer ; toute la nuit, les défenseurs du château soutiendront le siège : le Russe Grégor, notamment, armé d'un fusil de l'autre guerre, tirera les quatre-vingt cartouches qu'il possédait. A l'aube, alors que les coups de feu ont cessé depuis un moment, l'ennemi donnera l'assaut et, après avoir "ratissé" tout le périmètre, ils ne réussiront qu'à capturer, outre Célestin JOIRET, quatre réfractaires non armés. Découvrant le sentier utilisé par Oscar et Lucien, ils croiront que les défenseurs se sont enfuis par le même chemin. Or, les trois hommes, dont un était blessé à l'épaule, avaient eu l'idée bienheureuse de monter dans un fenil et de tirer l'échelle vers eux, avant de refermer la trappe. Cet assaut qui, compte tenu du nombre des attaquants, aurait dû se terminer en faveur de l'ennemi, fut, en définitive, une victoire sur l'envahisseur. Du côté allemand, il y eut probablement des victimes, mais nul ne sut jamais vraiment combien. Toutefois, à la fin de la guerre, la rumeur publique colportait le bruit que les Allemands auraient demandé le remboursement de sept gerbes de fleurs à l'Administration communale de Comblain-Fairon.
Avant de continuer mon récit, permettez-moi d'ouvrir une parenthèse pour vous faire part d'informations supplémentaires concernant l'attaque du château de Sparmont.
Madame Hubert-Pirotton, institutrice en retraite de Comblain-la-Tour, me confirme que les Allemands avaient bien réclamé le remboursement des gerbes de fleurs, destinées aux sépultures des soldats tués sur le territoire de Comblain-Fairon. Madame Hubert était, au moment des faits, employée à l'Administration communale, et elle se souvient très bien de la lettre des autorités allemandes qui stipulaient notamment qu'il s'agissait de soldats tués en combat.
Il est très étonnant de constater un tel agissement de la part de l'ennemi. D'habitude, des représailles violentes étaient à prévoir, mais, peut-être, les dirigeants de la SIPO eurent-ils peur, à leur tour, des réactions de l'Etat-Major à leur égard et ont-ils, pour cette raison, quelque peu "arrangé" le rapport de l'escarmouche.
Madame Hubert me confirme aussi le nom du vieil homme blessé : il s'agissait de Monsieur Armand Wauthier. De plus, l'un des acteurs de l'événement, Monsieur Oscar Sauvage, se souvient qu'à l'époque on racontait qu'il y aurait eu une dizaine de blessés du côté allemand.
D'autre part, ayant cité à différentes reprises les noms des Soviétiques : Lizogoubinko et Dotzenko, et vu le manque d'information qui transparait au travers des récits les concernant, je crois nécessaire de rappeler que les deux évadés sont arrivés à Comblain au milieu du mois de décembre 1942 chez Monsieur Louis Barthe, domicilié rue de Liotte. Dès le lendemain, ils furent convoyés par Maurice Magnée et Oscar Sauvage jusqu'à Géromont où ils trouvèrent refuge, d'abord, pendant plus de deux mois, au domicile des parents d'Oscar et, ensuite, dans la petite maison, où se trouvait jadis la forge du vieux Pierre Boëhmer.
Un autre Soviétique (ancien marin) était arrivé en même temps. Il quitta le Pont-de-Sçay, le même soir, et fut acheminé vers Comblain-la-Tour, par Monsieur MOMIN et un autre passeur.
Quant aux trois autres Russes qui occupaient la maison Scion, c'est le vieil Eugène LEDENT, de Géromont, et leur compatriote Grégor, qui les avaient pris en charge aux environs du quartier de Sainte-Marguerite, à Liège, et amenés de nuit, par des chemins forestiers, à Géromont.
Ces quelques précisions historiques étant dites, je reprends la relation des événements.
Dans le courant de la nuit, Lucien et Oscar reviennent à leur ancien campement de Tolumont pour y reprendre des grenades qui y étaient cachées. Ils retournent ensuite vers Sparmont d'où leur vient l'écho de la fusillade. Lucien, tracassé par la capture de son papa, projette d'attaquer les gestapistes pour le libérer et, par là même occasion, avec son camarade, ils espèrent ainsi créer une diversion afin d'aider les assiégés du château. Mais hélas ! quand ils arrivent aux abords du hameau, ils doivent se rendre à l'évidence : les troupes de la Feldgendarmerie qui viennent d'arriver, encerclent complètement le village. Avec amertume, les deux Comblennois renoncent à leur action et partent vers Anthisnes afin d'y trouver un gîte. Après avoir erré le reste de la nuit dans les bois, ils débouchent au petit matin à l'endroit où se trouve actuellement la salle du Val Pierrys à Vien, puis sans tarder, ils se rendent chez la tante d'Oscar, Madame Vve Marcel SAUVAGE, où ils sont hébergés deux jours (Madame SAUVAGE, veuve de guerre de mai 1940, avait très peur des Allemands ; aussi par respect, les deux hommes cherchent-ils à partir le plus rapidement possible). Ensuite, ils profitent encore de l'hospitalité de M. et Mme BLETARD, également d'Anthisnes et qui étaient l'oncle et la tante de Lucien. Puis, repassant par Géromont, ils partent en direction des bois d'Ouffet, avec l'intention d'y rejoindre trois prisonniers russes évadés qui se cachent depuis un certain temps dans une cabane forestière et qui survivent grâce aux secours que leur prodiguent quelques personnes d'Ouffet. Durant plusieurs jours, Lucien et Oscar partageront l'abri des Soviétiques.
Pendant ce temps, grâce aux indications de CLAES et consorts, la Gestapo poursuit sa chasse aux dirigeants du Front de l'Indépendance.
Le 3 juin, Albert Lamotte, l'un des locataires de la maison Scion, est arrêté à Streupas (Albert LAMOTTE était l'adjoint de Lambert TOMBALE, commandant du corps 079 des Partisans armés, arrêté également à la même date).
Le 13 juin suivant, C'est Léon HUET, dit Laurent, qui est capturé place d'Italie, à Liège.
A Comblain, cependant, nonobstant les recherches, les partisans ont repris leurs activités. Dans la nuit du mardi au mercredi 21 juillet 1943, deux pylônes à haute tension, dynamités, s'abattent dans les campagnes de Vien. L'artificier dans les opérations de ce genre était souvent Eugène LEDENT (fils), celui-ci fut également le principal recruteur de l'Armée belge des Partisans pour le secteur Ourthe-Amblève.
Le 28 juillet, le commandant des Partisans est privé d'une de ses têtes pensantes. Notre concitoyen Louis BARTHE, responsable du F.I. en Ourthe-Amblève est arrêté au cinéma Crosly, à Liège, en même temps que Madame Sidonie MACAUT, également de Comblain, laquelle était probablement son agent de liaison. (LAMOTTE et HUET seront internés au sinistre camp de Dachau et Louis BARTHE, au non moins pénible Buchenwald. Tous trois, heureusement, survivront à l'enfer concentrationnaire. Quant à Madame MACAUT, elle fut relâchée peu de temps après sa capture).
Alors que notre région fait l'objet de surveillances particulières de la part du "SD", des compatriotes, recherchés par les polices nazies, arrivent à Comblain. C'est ainsi qu'Antoine BEELEN, de Bruxelles, traqué par les polices d'occupation, échoue dans notre village. A bout de ressources, cet ancien "T.S." (téléphoniste signaleur) du 2e régiment de carabiniers cyclistes, s'est souvenu de son "logeur" du temps de la mobilisation.
Un jour de juillet 1943, il se présente chez le docteur Georges REMY et sollicite son aide. D'emblée, celui-ci accepte de l'héberger, et quand, par la suite, pour la sécurité de BEELEN et la sienne, il dut déplacer son hôte, il lui procura le gîte chez Monsieur et Madame SCHREURS à leur villa du Halleux, où le fugitif séjourna jusqu'à la libération (début mars 1944, Monsieur Pecher alias Hubert LEROY, responsable national du service radio du Groupe G, vint à Comblain, par l'entremise de Monsieur STOEFS, ingénieur en chef des laboratoires SBR, il rencontra dans le bureau du docteur Remy, le jeune BEELEN, radio technicien de profession, qu'il sollicita pour aider le service général de sabotage à mettre en place un réseau d'intercommunications radio à travers toute la Belgique. Ne possédant aucun matériel, Beelen obtint les crédits nécessaires pour procéder au montage des postes émetteurs, et malgré l'énorme difficulté rencontrée pour trouver des pièces, réalisa néanmoins plusieurs appareils qui furent notamment fabriqués, du moins en partie, dans les caves du garage de Jean JASPERS.
Un autre mobilisé du 2e Rgt de Carabiniers Cyclistes se souviendra aussi de notre village et y viendra chercher refuge pendant quelque temps.
Un soir de l'hiver 1943-1944, un soldat allemand, visiblement épuisé, se présente chez M. er Mme Octave LEJEUNE, domiciliés route de Mont, et leur demande de l'aide. Octave et Marie reconnaissent immédiatement en lui le jeune soldat belge Freddy REINARTZ, de Malmedy, qui pendant la mobilisation venait très souvent passer la soirée en leur compagnie, au point qu'il était devenu un ami de la famille et surtout de leur fils Gaston, maréchal des logis de réserve du 15e Rgt d'artillerie. De bon coeur, Octave et sa femme lui offrent l'hospitalité. Pendant qu'il se restaure, l'homme raconte son odyssée. Incorporé de force dans l'armée allemande, il revient du front de l'Est, où il a été blessé d'un coup de baïonnette (reçu bien à propos) ; ensuite, il a été rapatrié et hospitalisé en Allemagne. A peine était-il rétabli qu'il a déserté pour rentrer clandestinement en Belgique, notamment en s'enfermant pendant des jours et des nuits dans le WC d'un wagon d'un train filant vers l'Ouest. Pendant sa cavale, ne sachant où aller, il a misé sur la gentillesse de M. et Mme LEJEUNE, et pour ne pas attirer l'attention, il est descendu du train à une certaine distance de Comblain, puis, par les bois, il est arrivé route de Mont.
Prévenu, Gaston a approuvé le geste des parents et il lui procure des vêtements civils puiss il brûle (difficilement) les effets militaires du fuyard. Pour ne pas éveiller les soupçons, l'ex-soldat allemand n'a pas osé prévenir sa femme; c'est donc Gaston qui ira, à vélo, prévenir celle-ci. Puis, pendant un moment, au risque de leur vie, Octave et sa famille cacheront et nourriront, malgré les restrictions, le rescapé de Russie qui, plus tard, ira se cacher à Beauregard.
Le 31 août, à l'aube, notre curé, l'abbé Joseph PEETERS, condamné à mort depuis le 1er juin, est extrait du bloc 24 de la Citadelle de Liège et conduit dans les fossés de l'ouvrage, où il est fusillé. Le même jour, comme pour le remplacer, un autre Comblennois "Todeskandidat", le jeune Jules MASSOZ, membre du FI, est incarcéré dans le bastion liégeois. Arrêté quelque temps auparavant en gare de Trois-Ponts, alors qu'il était en possession de pièces d'armement, il sera également condamné à mort et exécuté début octobre 1943.
Quelques jours plus tard, le dimanche 5 septembre 1943, deux Partisans Armés, rentrant de Bruxelles avec 2 GP (pistolet automatique FN 9mm grande puissance) et 125 cartouches, échappent de peu à la capture. Ce jour-là, pour une raison inconnue, un détachement de la Feldgendarmerie boucle la gare de Rivage.
Il était un peu plus de 13 heures, raconte Arille SIMON, témoin oculaire, lorsqu'en compagnie de ma fiancée, j'entrais dans la salle d'attente de la gare de Rivage, afin de prendre le train en direction de Liège.
Affilié au Football Club d'Aywaille, j'allais voir jouer mon ancien coéquipier Pol DECHAMPS qui, suite à son transfert, allait disputer son premier match avec le F.C. Liégeois.
Bravant, pour les circonstances, les recherches du S.T.O. (en espérant bien toutefois, qu'en cas de pépins, le papier de libération provisoire dont j'étais détenteur serait assez crédible aux yeux des agents ennemis), j'étais donc avec ma future épouse à attendre l'arrivée du train qui en principe (car c'était la guerre) entrait en gare aux environs de 13 h 30, lorsque tout à coup, au moment même où un train, venant de Liège, entrait en gare, un groupe de Feldgendarmes envahit les lieux, l'arme au poing, en hurlant "Haut les mains, contrôle d'identité".
Nous étions une douzaine de personnes dans la salle d'attente et, sans nous faire prier, nous tendions les bras vers le ciel. A peine avaient-ils pris possession de l'endroit que, sur ordre du gradé, les policiers commencèrent à nous fouiller. Les quelques voyageurs qui, descendus du train, pénétrèrent dans la salle, subirent le même sort.
Pour ma part, bien que n'étant pas fumeur, j'avais pour la circonstance, ou plutôt pour me donner une contenance devant ma fiancée, acheté un petit paquet de cigarettes, et j'avais donc au moment de l'entrée des Allemands une celles-ci n bouche. Surpris, je n'avais pas eu le temps de l'éteindre, et comme je ne savais pas fumer, la fumée qui s'en dégageait me piquait aux yeux.
A un moment donné, ne pouvant plus supporter ce picotement, j'abaissai timidement un bras pour enlever "l'emmerdeuse".
Soudain, le soldat se trouvant devant moi (un rouquin à la face graveleuse) me planta le canon de sa mitraillette dans le ventre, en vociférant probablement des injures à mon égard. Je n'en menai pas large, et je remontai prestement ma main vers le plafond.
Croyant bien faire et surtout pour amadouer le militaire, je plaçai les seuls mots allemands que je connaissais : "Nicht Verstehen (pas comprendre) lançais-je, c'était par politesse sans plus !
J'avais à peine fini d'articuler la dernière syllabe, que la figure de Feldgrau changea de couleur, tandis que je voyais son poing prendre le départ d'une trajectoire à destination de mon visage. Instinctivement, je poussai ma tête vers l'arrière, pour éviter le coup. Néanmoins, l'effleurement avait quand même fait pivoter la cigarette contre ma joue et le bout incandescent me brûla la pommette. Malgré la douleur, je n'osais plus bouger.
Quand la fouille et le contrôle furent terminés, et que la hargne de l'ennemi fut apaisée, je vis avec étonnement entrer par la porte donnant sur le quai, Joseph WALHAIN et Félicien FOCCROULLE que je savais être de la résistance.
Ils traversèrent la salle sans hésitation, au nez et à la barbe des Allemands et sortirent sans être inquiétés, j'entendis même un "Guten tag" (bonne journée) tonitruant à l'intention des militaires.
C'est seulement après la guerre que les deux hommes m'expliquèrent ce qui s'était passé. Toujours sur le qui-vive, les deux résistants s'étaient aperçus, au moment de l'entrée du train en gare, que des sentinelles étaient de faction sur le quai. Au moment de descendre du train, Joseph qui portait son képi de service et le gros sac de cuir propre aux agents des télégraphes-téléphones, dit à Félicien de le suivre. Sans hésiter ils traversèrent les voies et entrèrent dans le bureau de la gare. En voyant Félicien, entrer à la suite de son ami le chef de gare et les employés de service se doutèrent de quelque chose, et aussitôt entrèrent en conversation avec les deux hommes, laissant croire aux Nazis qui se trouvaient dans le bureau, que les arrivants étaient attendus pour un dépannage téléphonique. A cette époque il était normal que les agents des TT pénètrent dans les bureaux des gares, car de nombreuses lignes téléphoniques aériennes longeaient les voies ferrées. De plus, Joseph était bien connu à Rivage, il y repassait de temps en temps pour dire bonjour à Fernand COULON (sous-chef de gare, exerçant la fonction de comptable), lequel était le parrain de son épouse et de son fils. Félicien, lui, s'il était bien connu de certains, n'avait rien à voir avec le chemin de fer. Prisonnier de guerre rapatrié pour blessure, il était encore à cette époque supposé être toujours cantonnier communal.
Déposant son sac près de la table standard, Joseph fit semblant de vérifier les cordons et les lignes.
Lorsqu'ils furent certains que leur manège n'avait pas éveillé de soupçons dans les esprits des soldats ennemis, ils saluèrent l'assemblée et sortirent sans être inquiétés, ramenant pour la Xième fois des armes et des munitions.
Dès la mise en place des réseaux de résistance, la possession d'armes, surtout de poing, devient impérative pour les combattants de l'ombre, les vieux revolvers et pistolets sauvés des réquisitions de l'occupant s'avèrent vite insuffisants pour la protection des saboteurs et autres justiciers. L'apport d'armes de guerre fut un des soucis de tous les groupements.
Quelques fois, des pistolets étaient subtilisés à la Fabrique Nationale de Herstal, par des ouvriers courageux, car bien entendu, l'usine était sous le contrôle de l'armée teutonne. D'autres aussi furent volés aux troupes d'occupation.
En 1944, quelques groupements privilégiés reçurent quelques parachutages. Chez les P.A. d'Ourthe-Amblève, un approvisionnement clandestin tomba bien à propos.
Dans le courant du deuxième semestre de 1942, mon père apprit qu'à Bruxelles il était possible de se procurer des pistolets FN GP 9mm et des balles.
Provenant de l'armée belge, les armes et les munitions avaient été récupérées immédiatement après la débâcle de mai 1940, par des personnes qui, à cette époque, les revendaient au marché noir. Le lieu d'approvisionnement se trouvait dans un café-hôtel dénommé "In de Stat Tielt", établi au 18 de la rue Zérézo, situé dans un des quartiers chauds de la gare du Nord ayant été modifié depuis la guerre, cette rue s'appelle actuellement rue Georges Matheus.
Pour son premier déplacement à Bruxelles, en vue d'essayer d'entrer en contact avec les trafiquants, papa demanda à un compagnon de travail qu'il tenait en estime, de l'accompagner. (Il s'agissait de Fernand FIEVET, domicilié à Ouffet, son ainé de plusieurs années, connu comme homme d'une grande témérité).
Par la suite, avec l'accord des dirigeants du FI d'Ourthe-Amblève, il effectua les dangereuses expéditions avec Félicien FOCCROULLE surtout, et quelques fois avec Lucien JOIRET. Néanmoins, dans tous les cas, il fut le principal intermédiaire avec les "vendeurs". A Bruxelles, si l'acheteur le désirait, les pistolets pouvaient être essayés dans une cave dont les murs avaient été tapissées de matelas (pour étouffer le bruit des détonations).
Pour le transport du retour, les GP étaient souvent placés dans les ceintures des pantalons, ils étaient chargés et armés, tandis que les cartouches, elles, étaient enfouies dans ces bouteilles, très brunes, propres aux bières bruxelloises. Celles-ci étaient ensuite disposées dans le fond du sac de service de mon père.
L'entrevue dans l'établissement, ainsi que le trajet du retour vers les quais de la gare du Nord, se déroulaient le plus vite possible. Les pistolets se vendaient 1.500 F., somme déjà élevée pour l'époque. Parfois, quand l'une ou l'autre de ces armes ne fonctionnait pas bien, c'est Maurice POIVRE, technicien armurier de profession, domicilié place Neuforge, que les réparait, clandestinement et gratuitement bien sûr. L'argent nécessaire au payement des GP et des munitions était remboursé par l'Intendance du Front de l'Indépendance. Presque toujours, ces dangereux achats transitaient plusieurs jours chez mes parents (ce qui parfois procura peur et inquiétude à maman) avant de pouvoir être remis aux Groupements.
Vers la moitié de décembre 1942, alors qu'ils effectuaient un de leurs premiers déplacements, papa, Félicien et Lucien passèrent déjà à travers les mailles du filet tendu par les polices allemandes. Cet après-midi là, n responsable nazi avait été abattu dans les environs de la gare du Nord, et lorsque les trois hommes eurent passé les guichets donnant accès aux quais d'embarquement, ils constatèrent qu'un grand nombre de militaires patrouillaient sur les quais, tandis que des Feldgendarmes et autres policiers contrôlaient les identités.
Alors qu'ils s'interrogeaient sur les dispositions à prendre, ils virent arriver un train de permissionnaires allemands (Mitropa) venant d'Ostende et qui, via Liège, partait en direction de Cologne. Sans hésiter, ils montèrent dans le wagon-restaurant dans lequel se trouvaient une bonne vingtaine d'officiers ennemis. En pénétrant dans le compartiment ils saluèrent d'un vibrant "Heil Hitler", les officiers se levèrent et leur rendirent leur salut, puis les trois résistants s'installèrent, et pour apaiser la peur qui leur serrait les entrailles, ils commandèrent trois "schnaps", qu'ils firent renouveler, trois ou quatre fois sur le trajet du retour vers Liège.
Lorsqu'ils furent dans le train qui les ramenait à Comblain, ils purent se détendre en blaguant joyeusement, heureux de s'en être tirés à si bon compte, et surtout de s'être servis d'un train militaire de l'occupant pour ramener 4 GP et 250 cartouches.
(En 1994, après son évasion du tribunal de Berlin où il fut jugé, le capitaine BEM d'Artillerie Jean CASSART, parachuté à la Gleize, en octobre 1941, comme agent secret, rentra en Angleterre, grâce aux lignes d'évasion vers l'Espagne et Gibraltar. Il dut établir un rapport sur les activités en territoire occupé (After Action Report) et dans celui-ci, il signalait qu'il y avait bien un trafic de ventes d'armes à Bruxelles ; il signalait également que Henri MICHELLI, 2e chef du service d'évasion Comète (arrêté en 1943) était au courant de ce commerce clandestin).
Début du mois de septembre, Edgard ROUSSELLE, occupé en qualité d'ouvrier-chauffeur par la firme S.p.r.l. Carsolid, de Heusy, dont le siège d'exploitation est situé dans les bâtiments de la Heid Leruth (ancienne scierie de pierre, où se trouve actuellement les ateliers communaux), fait part de ses doutes aux responsables des Partisans.
Depuis un certain temps déjà, parallèlement à la fabrication de carburant solide (en fait le découpage de rondins de bois en petits morceaux, destinés à alimenter les foyers des véhicules roulant à l'aide d'un gazogène), son patron, un certain Georges EGGEN, a fait installer dans une dépendance du hall principal un tour à bois, sur lequel un ouvrier fabrique à longueur de journée des petits manches de frêne, de hêtre et de charme, qui pour certains pourraient être des manches de grenade (poignée de lancement propres aux grenades allemandes).
De toute façon, pense Edgard, les activités industrielles de l'entreprise sont destinées aux autorités occupantes, puisque les ouvriers bénéficient d'avantages particuliers, tels que doubles timbres de ravitaillement, carte bilingue de légitimation d'emploi, etc... accordés aux firmes servant l'économie du Grand Reich. De plus, la firme bénéficie d'une priorité spéciale pour le transport ferroviaire.
La société occupe près d'une quinzaine de personnes, parmi lesquelles on trouve quelques réfractaires au travail obligatoire en Allemagne, engagés clandestinement, probablement pour éviter les représailles.
Tous les deux ou trois jours, des wagons de 20 tonnes de combustible sont dirigés vers une destination inconnue.
Pour préserver l'outil, la nuit, un ouvrier de garde armé d'un bâton, veille sur les ateliers.
Suite aux déclarations d'Edgard, et peut-être après contrôle, les dirigeants des Partisans décident de mettre fin à la production de l'usine. C'est ainsi que dans la nuit du 14 au mercredi 15 septembre 1943, huit hommes masqués, entre autres Jean DARDENNE, Félicien FOCCROULLE, Edgard ROUSSELLE, Lucien JOIRET, Maurice LEGENDRE, Joseph LEDENT et Emile LECRENIER, de Comblain-la-Tour, sabotèrent les machines de l'atelier, la plupart furent détruites à l'aide de cartouches de dynamite provenant des carrières de Géromont et de la Heid Keppenne, d'autres plus petites furent démantibulées à coup de masse, par Jean DARDENNE. A l'extérieur, une réserve importante de bois fut incendiée.
Cette nuit fut choisie parce que justement, Albert ROUSSELLE, frère cadet d'Edgard, était de garde, et comme Edgard connaissait bien les manies de son jeune frère, quand celui-ci était en faction, il ne fut pas bien difficile, pour les saboteurs, de surprendre la vigie.
Avant l'attaque, Edgard recommanda à ses compagnons de ne pas malmener son cadet (sachant qu'il serait interrogé par les polices, celui-ci avait été laissé dans l'ignorance de l'action envisagée).
Dès le 28 septembre, le bien-fondé des soupçons d'Edgard se confirme, car l'Etat-Major de la Kreiskommandantur 940 donne l'ordre au bourgmestre, Monsieur Joseph PAULUS, de faire réparer les dégâts aux frais de la commune et ensuite de faire un rapport aux autorités allemandes sur la remise en fonction de l'usine.
Parallèlement et par punition, l'ordre d'établir une garde de nuit aux frais de l'Administration communale arrive sur le bureau du bourgmestre ; seule cette mise en demeure fut prise en considération par le maïeur et son Conseil, ceci afin d'éviter une éventuelle prise d'otages.
Début avril 1944, le dénommé EGGEN se présente à la maison communale pour rappeler les injonctions de l'ennemi ; Monsieur PAULUS lui répond que la commune refuse d'exécuter le payement des dégâts, étant donné que son entreprise travaille pour l'armée allemande.
Le 3 juillet suivant, l'Abteilung Verweis (section réprimande) du Stadt und Kreiskommandantur von Lüttich, donne jusqu'au 10 juillet au maïeur pour qu'il déclare personnellement par écrit pourquoi la chose a trainé et pour qu'il réponde s'il a bien prononcé vis-à-vis du directeur EGGEN des paroles contre l'Armée allemande. Dans le cas où il ne transmettrait pas ce rapport, des poursuites criminelles seraient lancées contre lui. Malgré ces menaces, Monsieur PAULUS ne broncha pas, il préféra "disparaitre" dans la région de Ferrières, pour quelques temps.
A cette époque, les explosifs utilisés par les Partisans d'Ourthe-Amblève provenaient des maigres réserves de carrières. Celles-ci, stockées dans des locaux spéciaux, étaient composés de poudre noire, de détonateurs et de bâtons de dynamite, appelés selon le fabricant, gélignite, mylonite, etc... Il va sans dire que les réserves étaient contingentées et soumises à un contrôle sévère.
Le plus souvent, c'était des ouvriers résistants qui prélevaient de petites quantités de matière. Quelquefois, des dépôts entiers furent volés. A Géromont, cependant, les explosifs furent presque chaque fois cédés volontairement par les patrons carriers.
Plus tard, le service anglais du S.O.E. parachuta une nouvelle matière, dénommé plastique ou "plastic", beaucoup plus maniable, celle-ci consistait en cyclonite mélangée avec une substance qui lui donnait la consistance du mastic.
Cette matière avait l'avantage de pouvoir être manipulée sans danger et d'exploser même sous eau (elle pouvait aussi brûler sans éclater). Il fallait une détonation pour la faire exploser, par exemple, un détonateur auquel était raccordée une mèche à temps ou bien un crayon allumeur.
En cette période, parallèlement aux actions de sabotages, la guerre psychologique bat son plein
A Bruxelles, à l'aube du 9 novembre 1943, la plus grande action anti nazi enfantée par la presse clandestine entre dans sa phase décisive.
Le matin, lorsque les marchands de journaux reçoivent leur contingent de "gazettes", ils ne savent pas encore que "Le Soir", emboché, qu'ils s'apprêtent à placer sur les étals et les comptoirs, va être remplacé par le faux "Le Soir" sorti de presse clandestine grâce à des chroniqueurs et journalistes courageux, des milliers d'exemplaires imprimés par l'imprimeur Ferdinand WELLENS seront vendus et distribués à la barbe des Allemands (dénoncé, F. WELLENS mourra en déportation).
Ceux qui avaient l'habitude de déplier leur journal devant les kiosques mêmes paraissaient frappés d'un mal mystérieux qui se communiquait à leurs voisins, bientôt il y eut des tas de gens riant, murmurant, clignant de l'oeil, engendrant une hilarité qui franchit les limites de la capitale, de la province, du pays et dont les échos atteignirent les pays alliés.
Le journal "Le Soir", des éditions Rossel, cessa de paraitre le 18 mai 1940, une clique de journalistes indignes et dévoués aux Allemands occupent les installations du journal et volent le titre. Pendant toute l'occupation ces hommes feront le jeu de l'ennemi et suivront les recommandations de la Propaganda Abteilung du Dr GOEBBELS. Sans hésiter, ils inviteront le peuple à la délation.
(Tout au cours de la guerre, notre village sera un centre important de distribution de journaux clandestins).
Chez nous, le lendemain 10 novembre, probablement pour rappeler la victoire de 1918, une action est ordonnée par "l'Etat-Major" des Partisans. Au cours de la journée, les courrières et les courriers portent les ordres aux exécutants éparpillés dans la commune et même en dehors des limites de celle-ci.
Dans le courant de la nuit, une opération importante de neutralisation des communications téléphoniques entre la région du confluent Ourthe-Amblève et les centres de commandement allemand de Liège et de Huy se déclenche.
Plusieurs groupes de deux ou plusieurs hommes sabotent par coupure des fils les nombreuses lignes aériennes qui sillonnent la région. Ainsi, pendant plus d'un jour, toute la région fut téléphoniquement isolée, prouvant ainsi à l'ennemi que malgré la répression l'action clandestine s'accentuait.
(La même nuit, une locomotive fut également sabotée à la gare de Rivage).
Ce genre de sabotage était dans un certain sens facile pour les résistants car il ne nécessitait en fait qu'une bonne pince coupante et de l'agilité de la part des saboteurs. Quelquefois, comme à la gare de Melreux en juillet 1944, les poteaux furent "dynamités", provoquant des dégâts importants et de ce fait des réparations plus longues.
Un autre genre de sabotage à la portée de tout individu fut aussi exécuté un nombre incalculable de fois par des résistants embrigadés dans un groupement ou isolés, car notre région était propice à ce genre de "travail". Il s'agissait du sabotage des wagons de chemin de fer réalisé soit en introduisant de l'émeri, des limailles, du sable, etc... dans les boîtes à graisse des essieux des wagons, ou bien, en coupant les "boyaux" de caoutchouc des freins Westinghouse qui, d'un bout à l'autre des convois, relient les wagons.
S'il était pratiquement impossible de saboter les trains de minerais passant dans nos gares, étant donné que ceux-ci ne s'arrêtaient presque jamais, si ce n'est quelques minutes pour s'accoupler à une allège (machine supplémentaire) à Rivage, pour la vallée de l'Amblève, à Bomal pour la vallée de l'Ourthe, par contre, dans les gares de Poulseur, Rivage, Comblain et Comblain-la-Tour, stationnaient toujours un grand nombre de wagons étant donné qu'un transit important - dû au raccordement avec les chemins de fer vicinaux - avait lieu. (Plusieurs carrières avaient également des raccordements comportant une voie de stationnement).
Il faut bien se dire que les transports ne s'effectuaient pratiquement que par rail. Toutes les denrées, le charbon, les pierres et les concassés, la chaux, la dolomie, les bois de mine et les grumes, enfin toutes les marchandises étaient acheminées ou expédiées par le train.
A première vue, l'on pourrait croire que ces différentes actions de guérilla ne comportaient pas trop de risques pour les maquisards. Détrompez-vous, car celles-ci n'avaient lieu que la nuit, or le couvre-feu était de rigueur et seul le simple fait de circuler la nuit engendrait en cas de contrôle l'arrestation immédiate de celui qui ne savait pas justifier son heure tardive, avec bien sûr les risques que cela comportait. Et nous étions arrivés à une période de la guerre où le décret "Nacht und Nebel" (nuit et brouillard), signé par Hitler le 7 décembre 1941, était appliqué sans scrupules. Cette proclamation stipulait entre autres : "Les ennemis du Reich peuvent être interrogés par n'importe quelle méthode et exécutés sans jugement".
Un mois plus tard, en Italie, exactement le lundi 13 décembre à 13 heures, les premières troupes terrestres belges (parmi lesquelles se trouvent un futur Comblennois, le Lance Corporal candidat Sergent, SAIVE Louis Robert) vont reprendre le combat.
La Troop n° 4 du 10e Commando interallié, commandée par le Capitaine de Réserve, Georges DANLOY, arrive dans le secteur du 57e Rgt de reconnaissance de la 78eDiv. Britannique, opérant sur les contreforts de la vallée du Sangro, à quelques kilomètres de Monte Cassino.
A Comblain, deux jours plus tard, les Partisans saisissent 100 kg de beurre, route de Poulseur, probablement dans un véhicule de fraudeur. Cette précieuse marchandise fut distribuée le plus équitablement possible entre les réfractaires et autres clandestins.
Ainsi se termine l'année 1943, l'approche de la Saint-Nicolas et des fêtes de fin d'année vont encore accentuer la tristesse d'un bon nombre de familles, l'éloignement arbitraire d'un être cher est une chose pénible, et les petits enfants surtout resteront marqués.
Dans son discours du 1er janvier 1944, après avoir vociféré des injures contre les Alliés, Hitler déclare que l'Allemagne est décidée à continuer la lutte, il affirme qu'aussi longtemps que la guerre durera, les souffrances du peuple allemand ne seront en rien comparables au sort que subirait celui-ci en cas de défaite.
De telles paroles martelées dans les oreilles du peuple endoctriné font effet de stimulant et si certains de nos occupants, moins influençables, pour l'une ou l'autre raison, s'arrangent pour essayer de retrouver leur dignité d'homme, la majorité, pourtant, croit encore au génie du Führer, et redouble de hargne à l'égard des habitants des pays occupés.
Les rafles et les réquisitions deviennent de plus en plus fréquentes.
A Comblain-la-Tour, peu avant Noël, l'officier commandant le détachement de surveillance des voies ferrées fait parvenir un ordre de réquisition à l'Administration communale. Il réclame des véhicules pour, semble-t-il, envoyer ses hommes à la recherche de victuailles (à réquisitionner) pour fêter Noël. Le secrétaire communal, M. LENZ, rompu à ce genre de démarche, envoie l'employée communale, Melle Marguerite PIROTTON, porter une réponse négative.
Lorsque la jeune fille se présente au cantonnement ennemi, situé à l'hôtel Saint-Roch, le planton l'introduit dans une pièce où se trouvent plusieurs militaires, assis le dos au mur, derrière des tables disposées en "U".
S'adressant au commandant pour lui transmettre la réponse, Mlle PIROTTON n'a pas le temps de finir sa phrase que déjà l'officier commence à hurler. Dans un geste de révolte, la jeune fille élève aussi la voix et déclare qu'ils n'auront pas de camion, puisqu'il n'y en pas dans la commune, que la population aussi a faim et que beaucoup de gens n'ont rien à manger, et puis de toute façon, lance-t-elle, on ne vous a pas demandé de venir nous occuper.
Comme elle finit sa phrase, la messagère réalise qu'elle vient d'insulter l'ennemi et s'attend au pire. Pourtant sa réaction a fait l'effet d'une douche froide sur l'officier. Après avoir palabré avec ses congénères, il se calme et laisse partir l'employée. Quelques jours plus tard, mutée par les besoins de l'Etat-Major, la troupe quitte le village. Ils partent certainement contre leur gré fêter Noël sur le front russe.
Dans leur armement, il manque deux fusils Mauser. Déposés momentanément, mais bien imprudemment par leur propriétaire, dans les locaux de la régie (dépôt pour bobines de câbles) situé non loin de la gare, ceux-ci ont été "prélevés" par un partisan et remis au F.I.
Après la défaite de Stalingrad et d'El-Alamein, Hitler est obligé de mener la guerre totale et l'Allemagne doit puiser de plus en plus dans le potentiel humain des pays occupés ; ainsi, n'ayant pu par le service du travail obligatoire en Allemagne, satisfaire ses besoins en main d'oeuvre, l'ennemi va organiser des rafles et emmener "manu militari" bon nombre de Belges dans les Arbeit Commando (camps de travail).
Dans la population, des rumeurs circulent, on parle de plus en plus de l'ouverture d'un second front à l'Ouest. (Débarquement en France, en Belgique ou en Hollande.) Quoi qu'il en soit on pense communément que le coup décisif est proche, que ce n'est qu'une question de semaines, tout au plus quelques mois. D'autant plus que chaque nuit, on sait que l'Allemagne reçoit sa ration de bombes. Les plus pessimistes, eux, pensent que l'on en a encore pour un an. (Malheureusement, c'est ceux-là qui auront presque raison, nous serons encore occupés plus de huit mois, et les captifs ne rentreront que dans 16 mois).
Dans la soirée du samedi 15 janvier, une expédition punitive des Partisans abat trois personnes à Chanxhe.
Le lendemain, mon père a reçu l'ordre d'abattre un autre individu, condamné à mort, lui aussi par un conseil de guerre d'exception, pour dénonciation de patriotes, et intelligence avec l'ennemi. La mission ne l'enchante guère, car exécuter un homme de sang-froid est une chose épouvantable pour un homme dans son état normal : pourtant petit à petit, un sentiment contradictoire annihile peu à peu ses scrupules. La haine et le mépris que suscite le comportement de tels individus suppriment toutes retenues.
Nous sommes en 1944, et après quatre longues années d'occupation, la rancoeur envers l'occupant est ses suppôts a atteint son paroxysme.
De toute façon, papa n'a pas le choix, il sait qu'en s'engageant dans les Partisans, il est soumis aux règlements de discipline et tout refus d'ordre est sévèrement puni. Le paragraphe 4 de la circulaire n°1 du corps 79 (Liège et Ourthe-Amblève) est explicite à ce sujet. L'avocat Robert LEJOUR, qui commande le corps sous le nom de Peeters, y stipule notamment : "Pour l'accomplissement de nos tâches et la sécurité de notre organisation, il est indispensable que la discipline soit renforcée.
Tout bavardage met en danger l'organisation.
Tout ordre non exécuté risque de mettre en échec notre vaste programme de libération du pays.
Entrer chez les Partisans, c'est se soumettre à leur discipline militaire, sauvegarde de l'existence de l'organisation et l'une des bases de la libération du pays. Le commandement national m'a donné pour instructions formelles d'exiger l'application stricte des tâches confiées et de veiller à ce que toute infraction à la discipline soit sévèrement châtiée.
A l'avenir, tout manquement à la discipline, toute inexécution injustifiée d'une mission fera l'objet d'une enquête et sera suivie de sanctions sévères".
D'après les renseignements qu'on lui a donnés, le quidam passera aux environs de 14 heures sur la route de Comblain-la-Tour, il sera à vélo, et accompagné d'une jeune fille, se dirigera vers Comblain. Le choix de l'endroit où il doit exécuter sa mission, ayant été laissé à son initiative, papa va s'installer dans l'un des deux anciens wagons du chemin de fer, installés sur le terre-plein au bord de la grand-route, et qui jadis servaient de local aux ouvriers de la carrière Goffart. (actuellement aire de parking situé en face du garage du Grand-Pré).
Il pense tirer avec son GP, par une lucarne du wagon. Après une attente qui lui parait longue, tant la tension est forte, il aperçoit les deux cyclistes, et quand l'homme passe à hauteur de l'ouverture, il fait feu dans sa direction. La balle passe tellement près que le chapeau du traitre s'est envolé. Sous le coup de la terreur, celui-ci, mû comme par un ressort, a véritablement propulsé son vélo en avant, attaquant ainsi un sprint forcené. Le deuxième coup n'atteint pas son but non plus. Pris par l'action, car l'indicateur n'est plus dans son champ de visée, papa sort du wagon pour poursuivre son tir. A cet instant précis, il aperçoit Mme Eva LOGNOUL qui habite dans une des maisons situées en contre-bas. (Celle-ci ayant entendu les détonations et se trouvant à ce moment au pied du sentier donnant sur la route, avait escaladé celui-ci pour voir ce qui se passait). Peur d'être reconnu ou de blesser la riveraine, mon père ne poursuivit pas son action et il se cacha. Le lendemain, le triste individu était exécuté dans un bois des environs de Hamoir par d'autres justiciers.
A Rivage, dans le courant de la nuit du 25 au 26 janvier, des hommes de la 22e Cie des Partisans, "Cdt Willy" (Félicien FOCCROULLE) et de la 25e Cie "Cdt Franko" (Grigory LIZOGOUOBINKO), appartenant au 6e Bat. Ourthe-Amblève, exécutent un sabotage important. Pendant plusieurs heures, ne ménageant pas leur peine, les maquisards déchargent des caisses de cartouches d'un train stationnant sur une voie de garage et les jettent dans l'Ourthe.
(Ces munitions, des cartouches 7,62mm, pour fusils et carabines italiennes Carcano, étaient probablement destinées au Front d'Italie)
Quinze jours plus tard, au cours de la nuit précédant le samedi 12 février, des groupes de combats commandés par Lucien JOIRET, Félicien FOCCROULLE et Marcel DEFAYS, abattent dans les campagnes de Vien-Anthisnes, deux pylônes des lignes à haute tension filant vers Athus, le dynamitage est exécuté en majeure partie par Eugène LEDENT.
La même nuit, vraisemblablement, deux autres pylônes érigés non loin d'Ouffet, et à quelques centaines de mètres de la route Hamoir-Huy, sont détruits par les Partisans de Comblain-la-Tour, placés sous les ordres du Docteur Léon XHAARD et d'Emile LECRENIER.
Le 29 février suivant, vers 4 heures du matin, alors que la neige tombe à gros flocons, Félicien FOCCROULLE et Edgard ROUSSELLE partent à vélo en direction d'Aywaille. Chargés d'un bidon de 5 litres d'essence (marchandise rare à l'époque), ils vont prendre possession d'une "Traction avant Citroën 11 CV", ayant appartenu à l'agent de la Gestapo THONON (abattu quelques mois plus tôt par les hommes de la 31e Cie des Partisans aqualiens) et que le carrossier Joseph MERLAN, de la rue du Chalet, a bien voulu, malgré les risques, repeindre en gris clair.
Plus spécialement, la mission des deux Comblennois consiste à amener la voiture jusqu'au point d'arrêt des chemins de fer à Souverain-Pré, afin d'y charger, lorsque le moment sera venu, des sacs postaux contenant, en principe, et suivant les renseignements, des fonds importants - Environ deux millions provenant de la S.N.C.B. Argent bien nécessaire aux Partisans pour tenter d'acheter des armes et des munitions, pour aider matériellement les réfractaires, les Juifs et les familles des PA arrêtés ou décédés. Car jusqu'à cette époque, le gouvernement de Londres a été bien chiche avec les Forces du Front de l'Indépendance. Mettant en pratique le vieil adage "Aide-toi et le ciel t'aidera", une trentaine de résistants de la 30e Cie de Comblain et de la 31e Cie d'Aywaille, dont plusieurs Soviétiques, vont, sous les ordres de "Georges" (Jean COLLARD, de Spa, étudiant en médecine), commandant du 4e Rgt des PA Ourthe-Amblève, tenter l'attaque du train qui normalement monte la ligne de l'Ourthe vers 6 heures du matin. Après avoir pris possession de la maisonnette du passage à niveau, et du chemin, qui du côté de la voie montante, surplombe le quai, les maquisards, dans un froid persistant, malgré l'arrêt des chutes de neige, commencent une longue attente. - Les alertes "avions" et les sabotages perturbaient énormément les horaires des trains.
Il est près de 8 heures et le jour est levé, lorsque le train arrive, et que le conducteur, répondant machinalement à l'injonction du signal mis volontairement au rouge, stoppe son convoi. Aussitôt, suivant un scénario bien au point, les Partisans occupent les lieux stratégiques et déchargent les sacs postaux du fourgon. Ceci, à la barbe des militaires allemands qui se trouvent dans le wagon de tête, et qui dès les premiers coups de feu tirés en l'air ont préféré se tenir cois.
Dans les minutes qui suivent, Edgard et Félicien, accompagnés des responsables de l'opération, dirigent la Citroën vers une carrière d'Ogné-Sprimont, où les sacs sont vidés. Désabusés, les Partisans constatent qu'à part un volumineux courrier, il n'y a pas la moindre trace d'argent. (En fait, il y avait trente mille francs dans la "Dépêche", mais dans la hâte cette somme échappa au dépouillement des Partisans - elle sera par la suite récupérée par la Gendarmerie).
A Souverain-Pré, sitôt l'opération terminée, le commandant a donné l'ordre de repli à ses hommes. Ceux de Comblain se mettent pédestrement en marche vers la commune, tandis que les résistants d'Aywaille sont repartis, avec le camion de Jules MARICHAL, par la haie des pauvres, vers leur village.
Pour les deux responsables de la Traction, la mission n'est pas encore terminée, ils doivent conduire la voiture dans un garage aux environs de Xhoris pour la cacher.
Il fait plein jour lorsqu'ils passent à Comblain, leur mouchoir noué sur la face à la manière des cowboys, et les armes à portée de main. Les deux hommes n'en mènent pas large, ils se réjouissent d'être à bon port, et malgré la route glissante, la voiture roule à vive allure. Plusieurs fois, ils risquent l'embardée, devant chez le Dr Georges REMY, la 11CV fait un tête-à-queue complet et s'arrête pratiquement contre le muret, néanmoins Edgard réussira à rentrer le véhicule en bon état. (Combien de fois au cours de la guerre les mouvements de résistance ne devront-ils pas, comme dans le cas présent, accuser l'échec, malgré la somme des efforts entrepris et les risques encourus).
Le 1er mars, le Dr Léon XHAARD qui, jusque-là, opère avec les Partisans, où il est entre autres, l'adjoint du commandant Franko, est chargé de missions par l'agent parachutiste Théo ANDRIES. Il devient, sous le matricule A22, chef d'opération du secteur 22 (Comblain-au-Pont) de la région II (Liège) du groupe général de sabotage. - Section mise sur pied dans notre village par M. et Mme BOUFFA et M. et Mme NOEL.
Dans le village, une mauvaise nouvelle circule : Armand MAGNEE, de Géromont, trésorier des anciens combattants de 1940, a été arrêté à Charleroi et incarcéré.
On devine que cet ardent patriote est mêlé à l'action clandestine et l'on apprendra plus tard, qu'il était en fait lieutenant du corps des services de renseignements et d'actions et que le jour de son arrestation, il transportait les cristaux d'un poste de radio appartenant à l'agent parachutiste François BLOMME du service BB-Bayard.
Avec l'arrivée du printemps, les actions clandestines se multiplient. Alors que la haine de la population à leur égard grandit, les attentats et les victoires des armées alliées poussent les Allemands à exercer une répression de plus en plus féroce.
Dans la matinée du 1er avril, les Partisans d'Ourthe-Amblève sont durement touchés. Jean COLLARD, le commandant du régiment, ainsi qu'un de ses adjoints, notre concitoyen Marcel DEFAYS, sont tués au combat entre Fraiture et Presseux, tandis que dans l'après-midi du même jour, le Soviétique Evgueny DOTSENKO, dit Jean, adjoint du Cdt Franko, est abattu dans le sentier qui, rive droite de l'Amblève, longe le mur de soutènement du chemin de fer, entre la scierie de marbre de Liotte et la carrière de la Belle-Roche.
Fin du mois, tôt le matin du 28 avril, un détachement de plus de soixante hommes appartenant pour la plupart au 16e Rgt de Feldgendarmerie, encercle la partie du village située de l'autre côté de l'eau et commence à ratisser la zone située dans le périmètre formé par le quai de la Cité et le Vicinal.
Est-ce à cause du résultat de leurs investigations ou simplement par intuition que les policiers ennemis ont déclenché l'opération, nul ne le saura jamais. Quoi qu'il en soit, l'occupant a visé juste car plusieurs clandestins se cachent vaille que vaille dans cette partie du village.
Alerté par son père, Léon MACAUT a juste le temps de parcourir furtivement la servitude située entre sa maison et la rue Neuve pour aller se cacher dans un tas de fagots érigé exprès dans le dépôt de l'entreprise paternelle.
Un peu plus loin, chez Nestor CHERET, le jeune Joseph NICOLAY, neveu du précité, a moins de chance et est capturé sans ménagement. Devenu réfractaire suite à un congé de circonstance prolongé indéfiniment par sa seule volonté, Joseph sera durement puni et connaitra les rigueurs des camps de concentration.
Levé depuis l'aube à cause des coliques qui le harcèlent, Félicien FOCCROULLE, qui à l'époque occupe avec sa famille la première maison située sur la façade nord du bloc des douze maisons, a aperçu les mouvements de troupes. Rompu à la vie clandestine, Félicien a compris le danger. Sans plus attendre, il part en courant par derrière les douze maisons en criant : "Voilà les Boches !"
A l'intention notamment de deux évadés soviétiques qui déjeunent chez la vieille Marie ROUSSELLE. Celle-ci suivant l'exemple de ses fils, milite avec ses faibles moyens dans l'organisation du F.I.
Deux ou trois maisons plus loin, entendant les cris de son chef, le Français René SPILMONT, maquisard de la première heure malgré son jeune âge, a compris lui aussi le danger. Abandonnant encore une fois, par la volonté de l'ennemi, sa jeune femme enceinte, il emboîte le pas à son ami et ensemble courent par la petite route qui, à l'époque, cheminait entre les platanes et les jardins du quai de la Cité, jusqu'au bungalow de M. Louis THOMAS (ancien gendarme et combattant de 1914-1918), où se trouve le dépôt d'archives du groupement F.I. Ourthe-Amblève et où se cache aussi un certain GOUDENIER, sous-intendant du F.I. Ourthe-Amblève.
Réussissant in extremis à enlever celles-ci avant de s'enfuir, les trois hommes évitèrent ainsi bien des représailles que les nazis n'auraient pas manquer de perpétrer en cas de découvertes des documents.
Pour les deux Russes, la chance a tourné. Malgré les recommandations et le rappel du danger imminent que leur fait la jeune Janine MALEMPREE, l'épouse du Français, VASILY, un ancien cosaque à la stature imposante et son jeune compagnon Willy, traînent quelque peu avant de partir par le même chemin que Félicien et son camarade.
Malheureusement, la troupe d'occupation a déjà bouclé l'enceinte et à peine ont-ils parcouru quelques dizaines de mètres dans le petit chemin qu'ils sont interceptés.
Après la fouille, les deux hommes sont battus avec une violence inouïe, surtout l'ainé, Vasily, tandis que les habitants, extirpés de leur maison, sont sous la menace de armes plaqués au mur où ils restèrent près de deux heures. En spectateurs impuissants, ils assistent au massacre. Saignant en abondance de la tête, Vasily est conduit à la rivière où il est obligé de se laver. Lorsqu'il est ramené derrière la maison de mes grands-parents maternels, Alfred et Maria LAYS (la dernière du groupe des douze maisons), le cosaque faiblit et s'effondre. Redoublant de violence, quatre ou cinq feldgendarmes frappant l'infortuné à coups de pied, l'obligent à se relever. Dans un effort surhumain, bien que chancelant, l'ancien cavalier réussit à se remettre debout. Afin de protéger les habitants du quartier, les deux Russes ont déclaré qu'ils ne connaissaient personne, qu'ils vivaient de rapines et qu'ils avaient trouvé refuge dans un petit chalet situé à Saint-Martin où ils furent d'ailleurs conduits avant d'être dirigés sur la Citadelle de Liège pour y être exécutés sans jugement.
Quelques années plus tard, mon grand-père découvrit dans un tas de moellons se trouvant dans la petite cour située sur le côté de la maison, un revolver qui avait bien sûr subi les outrages des ans et des intempéries. C'est alors qu'il me raconta l'aventure malheureuse des deux Soviétiques. Il me confia que le vieux revolver appartenait au plus grand des deux hommes, car il l'avait vu jeter quelque chose en passant. A l'époque, quelques heures après les faits, il avait, en compagnie de Mme SPILMONT (qui avait vu aussi le manège de Vasily), cherché dans la cour sans succès. On peut supposer que l'ancien cosaque voyant l'encerclement réalisé préféra, pour ne pas s'en servir, jeter son arme afin de protéger la population.
Au moment où le camion qui l'emmène en déportation, passe au "Brigaton", Joseph NICOLAY aperçoit des pontonniers du Génie allemand en train de repêcher des caisses et, à ce moment, il se doute bien peu qu'il s'agit des caisses de cartouches immergées par les partisans trois mois plus tôt, c'est-à-dire dans la nuit du 25 au 26 janvier 1944.
Trois jours plus tard, pour honorer la Fête du Travail et rappeler ainsi les luttes ouvrières, de nombreux sabotages sont exécutés dans toute la région. (Dans les archives de la 30e Cie des P.A. il est fait mention du sabotage d'une scierie. Peut-être s'agit-il de la scierie de bois située à Xhoris)
Le mardi 2 mai, le jeune partisan comblennois, Henri DELVAUX, en service commandé dans la région de Manhay, tombe dans une embuscade à Bra-sur-Lienne et perd la vie au combat.
En fin de journée, les Allemands ramènent à la Citadelle de Liège le corps du malheureux jeune homme et leur service de recherche a vite fait de l'identifier.
Le lendemain déjà, le gestapiste BRAB (celui-là même qui, en septembre 1944, massacra l'avocat LEJOUR), l'un des nazis les plus fanatiques que compte la section IV de la Gestapo de Liège, vient avec ses acolytes arrêter pour faits de résistance, Marie et Denise DELVAUX, la maman et la soeur du maquisard.
Après avoir été interrogées, la pauvre maman fut conduite à la Citadelle pour aller reconnaître la dépouille de son fils. Malgré l'immense et l'indicible chagrin qui s'abattaient sur elles, les deux femmes, puisant jusqu'au plus profond d'elles-mêmes la force d'un courage surhumain, résistèrent aux interrogatoires dirigés par l'Allemand SCHMETZ, l'un des sbires de la Sicherheitsdienst. Elles furent ensuite déportées en Allemagne et immatriculées au camp de concentration de Ravensbrück.
Depuis quelques temps, les responsables de la résistance locale ont constaté que l'hôtel des Grottes, situé place Leblanc, est devenu un lieu de rencontre d'officiers allemands et de collaborateurs. Voulant mettre un terme à cette provocation, ils décident de détruire l'immeuble. C'est ainsi que dans la nuit du 6 au 7 mai, un groupe de partisans de Comblain-au-Pont et Comblain-la-Tour, parmi lesquels se trouvent Eugène LEDENT, Félicien FOCCROULLE, Lucien JOIRET, Emile LECRENIER, Fernand GODFROID, Albert PIERRARD et plusieurs Soviétiques, vont exécuter le sabotage.
Bien que l'hôtel soit occupé, quelques hommes pénètrent dans les caves pour y placer des charges de dynamite, tandis que les autres protègent les exécutants de toutes approches incongrues.
Plus tard, lorsque les saboteurs se sont retirés, une violente explosion déchire le silence de la nuit, avertissant ainsi les résistants de la réussite de leur mission.
Si le bâtiment fut sérieusement touché, par contre, il semblerait qu'il n'y eut pas de victimes.
Le lendemain, au lever du jour, des policiers militaires venant de la Feldgendarmerie d'Aywaille (détachement de la 3e Cie du 16e Rgt de Police) perquisitionnent dans plusieurs maisons du quartier. Visiblement, ils sont à la recherche de Maurice LEGENDRE. Ne l'ayant pas trouvé, ils arrêtent René SLUSE (domicilié juste en face de la Maison du Peuple ; René louait une partie de sa maison à la famille de Maurice LEGENDRE. Accusé entre autres de faire partie de l'Armée Blanche, il fut déporté en Allemagne et libéré par les armées alliées en avril 1945).
Quand les Allemands "l'enfournent" dans le véhicule militaire, René constate qu'il n'est pas seul. L'infirmière-accoucheuse Marie DALEM-LEJEUNE et Victor DANIEL sont arrêtés également. Ils sont accusés de fabrication de faux papiers d'identité, de vente de journaux clandestins, de cacher des armes et des réfractaires. Ces trois personnes sont emmenées à la Feldgendarmerie d'Aywaille, où elles subissent un interrogatoire violent, puis elles sont incarcérées à Liège où elles sont de nouveau interrogées plusieurs fois à la Feldkommandantur établie au Palais.
Niant énergiquement toutes relations avec la résistance, Marie et Victor furent relâchés après quelque temps.
(Il est à noter que Marie LEJEUNE avait déjà été emprisonnée de longs mois à la prison de Saint-Gilles à Bruxelles).
Le 10 mai et les jours suivants, un sentiment d'inquiétude s'abat sur le Rgt de P.A. Ourthe-Amblève, le Commandant du Corps, l'avocat LEJOUR, vendu par son adjoint, un certain Karl, a été arrêté. (Néanmoins, la veille de son arrestation il avait pu annoncer à "Rimski" (André DANS) que l'on entrait dans phase A, ce qui signifiait que le débarquement allié aurait lieu dans les six semaines à venir.)
Le dimanche 28 mai, jour des communions solennelles, nouvelle incursion des policiers ennemis dans le village. Cette fois, ce sont les Feldgendarmes de Hamoir qui, entre 5 et 6 heures du matin, tambourinent sur les portes de plusieurs maisons.
Rue du Chêne, à la Maison du Peuple, c'est Nicolas COMPERE, le tenancier, qui fait les frais de la visite de l'ennemi, car il ne peut répondre ou, plutôt, il ne veut pas répondre aux questions des policiers concernant Eugène LEDENT, son voisin, le mari de la gérante du magasin de l'Union Coopérative. Son mutisme excite les Allemands et il reçoit un coup de crosse sur la tête, le choc fait éclater la peau et il saigne en abondance.
Sous le regard apeuré de sa femme et de ses enfants, Nicolas est embarqué dans une voiture qui se dirige vers l'autre côté de l'Ourthe. Empruntant la rue Neuve, l'auto s'arrête en face du domicile du Français René SPILMONT. Dans l'impossibilité de fuir, celui-ci est capturé, bien heureusement pour lui, il est en possession de faux papiers d'identité établis au nom de Victor NIHON de Poulseur, documents rédigés et fournis par Madame NOEL-BOUFFA, car si les Allemands ne possèdent pas de photo pour l'identifier, ils ont par contre un dossier compromettant établi au nom du ressortissant français SPILMONT, alias Jean DAMPIERRE, ex franc-tireur, évadé d'Allemagne, naguère résistant du MNB et du Groupe G, devenu, suite à ses pérégrinations, Partisan Armé.
A Géromont, Célestin JOIRET, qui pourtant vient d'être relâché, après onze mois de détention, est arrêté pour la deuxième fois.
Comme René SPILMONT et Nicolas COMPERE, il est dirigé vers la Feldgendarmerie de Hamoir, où les trois hommes sont questionnés. Confronté avec le Français, Célestin déclare qu'il ne le connait pas, puis il détourne son regard embué car la détresse du Français lui fait pitié, le jeune résistant a été tellement battu qu'il saigne de partout.
Lorsque SPILMONT sera embarqué vers la Citadelle, un autre "terroriste", Hubert MASSON, de Comblain-la-Tour, sera son compagnon de route.
Célestin JOIRET et Nicolas COMPERE seront heureusement relâchés quelques heures après avoir été interrogés.
Le jeudi 1er juin 1944, à 19h45, les responsables des mouvements de résistance, qui sont à l'écoute du quart d'heure belge de la B.B.C. perçoivent, dans la longue liste de messages personnels, la phrase qu'ils espéraient depuis longtemps déjà.
Le speaker vient en effet de lancer sur les ondes le message d'alerte : "La Frondaison des arbres vous cache le vieux moulin". Ceci leur annonce qu'ils doivent s'attendre à ce que l'intervention des mouvements clandestins soit demandée dans la quinzaine qui suit.
Le dimanche 4 juin, entre minuit et quatre heures trente du matin, alors que les ports de la côte sud de la Grande-Bretagne sont ballotés par la tempête qui n'en finit pas, 287.000 hommes, embarqués à partir du 1er juin, avec leurs véhicules, chars et artillerie, sur 4.876 vaisseaux, servis par 96.000 marins, attendent l'heure "H" de l'opération "OVERLORD" (débarquement allié de Normandie).
La compagnie soviétique des P.A. Ourthe-Amblève, commandée par "Franko" (Grégory LIZAGOVBINKO), devançant de quelques jours l'ordre général de sabotage, tente la destruction de la voie ferrée entre Rivage et Chanxhe.
Dès minuit, la dizaine de Soviétiques, auxquels se sont joints Jules PONCELET, Armand LEKEU et probablement Hubert PONCELET de Chanxhe, prennent possession des lieux. Tandis que certains d'entre eux occupent les postes de guets, d'autres s'affairent pour placer 80kg de dynamite dans l'infrastructure de l'ouvrage. Lorsqu'ils pensent que leur travail est terminé, le responsable donne l'ordre de faire évacuer les habitations se trouvant aux abords du pont puis, vers 3h40, il procède à la mise à feu. Quand la poussière de l'explosion s'est dissipée, les partisans constatent qu'une partie seulement des charges ont sauté. Après vérification des raccordements électriques, "Franko" exécute une nouvelle mise à feu. Cette fois l'opération est réussie et vers 4h30 les maquisards regagnent leur "cachette". Il faudra plus de 15 jours au Génie allemand pour réparer les dégâts, et le 19 juillet suivant, la même compagnie, renforcée cette fois par Robert LEONARD de Chanxhe, et le Docteur Léon XHAARD - qui apportera de la dynamite sur son vélo - procèdera à un deuxième sabotage du pont. Estimant que le décalage entre les parties brisées du tablier du pont était suffisant pour envoyer une locomotive dans la rivière, les résistants lancèrent vers Poulseur une machine de manoeuvre se trouvant à la gare de Rivage. Par un hasard extraordinaire, celle-ci lancée à vive allure sauta littéralement par-dessus la rupture et se dirigea vers Angleur sans conducteur (le basculement de la locomotive eut certes encore rendu les réparations plus difficiles).
Dans la soirée de ce même dimanche, le poste "Anglais" a eu un étrange comportement, à 21h30, il a annulé quasiment tous les messages publiés à 17h30, et depuis un jour ou deux l'émission belge donne l'impression de remanier ses programmes. Un discours de Monsieur PIERLOT est même ajourné à plusieurs reprises, visiblement les auditeurs clandestins en sont impressionnés. Ces revirements de situation annonceraient-ils les prémices de l'invasion du continent par les armées des pays alliés ?
Deux jours plus tard, ce que l'on pressentait est enfin arrivé, dès le début de la matinée du 6 juin, la B.B.C. diffuse en clair et dans toutes les langues, le communiqué suivant : "Sous le commandement du Général EISENHOWER, les forces navales alliées, appuyées par de puissantes forces aériennes, ont commencé ce matin à débarquer les armées alliées sur la côte nord de la France".
(Bien que les forces terrestres belges ne soient pas encore représentées dans les troupes d'invasion, des centaines de compatriotes, volontaires à la Royal Air Force, la Royal Navy ou à la marine marchande belge, seront présents dès les premiers instants du débarquement).
Dans la matinée, les quelques rares Comblennois qui entendent le message en ont la gorge nouée par l'émotion, et bien qu'à cette époque il n'y a pas encore beaucoup de postes de radio dans les communes, et que les moyens de communication soient assez restreints, la formidable nouvelle se répand rapidement dans nos villages.
Il n'est pas 9 heures, quand Camille RENARD, de Géromont, facteur à Comblain, rentre de nouveau au bureau des Postes. Venant d'entendre dans une maison amie, le message du commandement allié, il a interrompu brusquement sa tournée pour venir rapporter l'événement au personnel du bureau : M. HALLEUX, M. DANIEL et le jeune facteur Claude GODFROID, lequel se souvient encore avec une certaine émotion du dialogue de ses ainés. (Il va sans dire que les postiers seront dans les premiers à propager la formidable confidence).
Un autre Géromontois, Fernand HUMBLET, convoqué le matin du 6 juin à la Werbestelle de Liège, par le S.T.O., constate qu'une effervescence, dont il ne perçoit pas encore la cause, règne dans les bureaux. Les planqués de l'administration allemande sont visiblement sous l'emprise de la panique et, à 10 heures, ils ferment même toutes les portes du bâtiment, ce qui ne manque pas d'effrayer notre concitoyen. C'est seulement vers midi quand il sortira de l'immeuble que Fernand apprendra la raison de l'énervement des employés nazis.
Si l'inquiétude et la désorganisation ont atteint un tant soit peu les Allemands, ils se reprennent très vite car dans l'après-midi déjà les radios embochées diffusent des communiqués démentant, minimisant et même certifiant l'anéantissement des troupes alliées. (Le lendemain et les jours suivants, les journaux pro-allemands reprendront les mêmes commentaires.)
Plus tard dans la journée, le Premier ministre, Monsieur Hubert PIERLOT, du gouvernement belge de Londres, s'adresse par la voie des ondes aux organisations de résistance. Il déclare : "L'heure impatiemment attendue est proche ? Les opérations préliminaires pour la libération de l'Europe ont commencé. Cet assaut initial est l'annonce certaine de votre délivrance. Les alliés vous sont reconnaissants de la magnifique résistance que vous avez offerte à l'oppression allemande. Je suis convaincu que vous continuerez à détraquer la machine de guerre de l'ennemi... le moment venu. Quand il sera venu, on vous dira clairement ce qu'on désire de vous. En attendant, perfectionnez vos organisations pour que leur action soit efficace au moment voulu... Les mots d'ordre que nous vous donnons sont : courage, discipline, solidarité, confiance".
Le 8 juin suivant, dans la soirée, la B.B.C. diffuse le message prévu : "Salomon a mis ses gros sabots". Cette phrase annonce aux chefs de mouvements clandestins qu'ils entrent dans la mission de sabotage généralisé.
Chez nous, la majorité des habitants s'inquiètent de la réussite du débarquement et de l'avance alliées, pourtant c'est seulement bien longtemps après que l'on réalisera l'ampleur et l'héroïsme de cette opération gigantesque qui réussit à débarquer, au cours de ce jour le plus long de l'histoire, plus de la moitié des troupes d'assaut, soit 156.205 soldats alliés, au prix d'une perte de 10.300 hommes, dont environ 3.400 tués.
Quelques jours après le jour "J", le sentiment de victoire qui réjouissait le coeur des habitants s'estompe peu à peu, l'attente nerveuse et craintive a vite fait de remplacer l'euphorie.
En France, au prix d'âpres combats, les Alliés progressent lentement à travers les haies des bocages normands, et l'espoir d'une libération proche doit être abandonné.
Chez nous, comme partout en Belgique, les polices allemandes redoublent d'efforts pour annihiler les sentiments patriotiques et neutraliser la résistance.
Le 20 juin, à Stoumont, le gestapiste allemand BRAB, guidé par le sinistre HUET, et assisté de Feldgendarmes et de soldats des formations d'"Osttruppen" de l'armée du général VLASOV, arrêtent quatre personnes, trois hommes et une femme, parmi lesquels se trouvent deux Comblennois. (Jean DARDENNE et Marcel VINCENT avaient pensé échapper aux poursuites en se cachant dans la vallée de l'Amblève. C'était sans compter sur l'acharnement que mettait le transfuge HUET A. - dit Raymond - dans la recherche des membres du F.I.)
Dix jours plus tard, dans la soirée, le communiqué de la B.B.C. annonce la prise de Cherbourg par les troupes américaines. La tête de pont alliée commence à faire tache d'huile et s'étend. Le deuxième dimanche de juillet, après des combats de rue épouvantables, la ville de Caen est libérée par les Britanniques.
Le lundi 10 juillet aux approches de 22 heures, alors que le déclin du jour touche à sa fin, notre concitoyen Maurice LEGENDRE (l'un de plus valeureux commandants de détachement des P.A.), venant en vélo de la ferme de Tolumont via les Steppennes, rencontre aux environs du cimetière d'Anthisnes une patrouille ennemie, composée d'au moins cinq hommes. Surpris, Maurice fait demi-tour, tandis que les feldgendarmes tirent dans sa direction et le blessent au pied.
Abandonnant son vélo, le maquisard, poursuivi par les Allemands, court en clopinant vers le terrain qui surplombe la ruelle Saint-Roch et, à son tour, ouvre le feu. Il tue deux Allemands et en blesse un troisième qui mourra à l'hôpital d'Esneux. A court de munitions et ne voulant pas être pris vivant, il se suicide.
Le lendemain, une troupe allemande s'installe au vieux château d'Anthisnes et organise la chasse aux "terroristes" et aux "bandits", des suspects sont capturés à La Rock.
Ce même jour, par une communication téléphonique émanant d'un résistant d'Anthisnes disent certains, ou bien par l'arrivée préventive d'un habitant de Hestreux, dont le frère se cache à Géromont, raconteront les autres, certaines personnes furent averties que les Allemands pourraient faire une incursion dans le hameau.
Aussitôt, la mauvaise nouvelle se répandit comme une trainée de poudre, parmi les havres d'accueil des proscrits et autres réfractaires, engendrant par la même occasion le branle-bas dans les rangs des illégaux.
Sous les recommandations de leurs hôtes, ou de leurs parents, des clandestins quittent les maisons pour des cachettes plus sûres. C'est ainsi que René RENARD, habitant rue du Bac, va trouver Joseph THOMAS pour lui demander si son protégé, le lieutenant aviateur soviétique Anatole STEPANOV et son compagnon d'infortune Yvan PALTECHICKOFF, hébergé par la famille LEFILS, dans la maison voisine, peuvent aller passer la nuit dans la baraque de bois qui sert de réfectoire aux ouvriers carriers. D'emblée, Joseph donne son accord et un peu plus tard, à son tour, il prévient son beau-père, Louis GILLET, chez qui se cache un habitant de Vyle-et-Tharoul, surnommé le gros Louis. (Cet ancien captif se terre à Géromont depuis qu'il s'est évadé - avec l'aide de la résistance - de la Citadelle de Huy, le 31 décembre 1943.) Il est convenu que l'évadé ira se joindre aux Soviétiques et que les trois hommes passeront la nuit dans le baraquement situé à l'étage inférieur du chantier, juste à quelques pas de l'entrée du souterrain principal.
Le même jour, tard dans la soirée, Oscar THOMAS, le frère de Joseph, rentrant d'une mission de courrier effectué à Esneux, pour le compte de "Ferdinand" (Henri GODNER), sous-intendant du corps Ourthe-Amblève, des P.A., constate que celui-ci - qu'il héberge d'ailleurs à la demande expresse d'Eugène LEDENT, depuis le 3 mai - est absent. Les quelques mots d'explication que lui donne son épouse suffisent à Oscar pour réaliser le danger, car le responsable fédéral, qui est allé se mettre à l'abri, a laissé sa machine à écrire chez ses hôtes. Le Géromontois se rend compte que si l'ennemi procède à des perquisitions, la découverte d'une machine à écrire dans une maison rurale peut éveiller la suspicion, et qu'il ne sera pas bien difficile pour les spécialistes des polices nazies, d'identifier le caractère d'impression de celle-ci. (Depuis l'arrestation du commandant de corps "Peeters" - l'avocat LEJOUR - la Gestapo possédait bien des documents écrits à l'aide de cette machine à écrire).
heurté par la désinvolture, ou la panique de "Ferdinand", il s'empare de la machine, et à travers les prés il la transporte dans un endroit qui lui semble propice à une cachette : la carrière paternelle. Il y dépose son fardeau dans une excavation pratiquée latéralement, à 6 ou 7 mètres de profondeur, dans le souterrain et le dissimule sous une botte de paille et deux "lattes" (abris) d'épinceur.
Par la même occasion, et tant bien que mal, car il fait très noir dans la galerie, Oscar y cache également deux petites valises appartenant aussi à Henri GODNER, et dans laquelle se trouvent des documents du Front de l'Indépendance. Puis, apaisé il rentre chez lui, où il retrouve son épouse occupée à dissimuler les quelques vêtements du responsable fédéral, - dont la taille est nettement supérieure - en les intercalant dans le linge familial.
Le lendemain, mercredi 12 juillet, vers 7h30 du matin, les trois occupants de la baraque de la carrière THOMAS constatent, du haut de leur promontoire, qu'un fort contingent de militaires allemands s'étire au pied des remblais qui longent la route entre Comblain et Comblain-la-Tour. Réalisant le danger, l'évadé de la prison de Huy s'empare d'une masse de refendeur, qu'il place sur son épaule, puis il se dirige vers la carrière GILLET, où il s'engouffre immédiatement dans le tunnel souterrain.
Les deux Russes, eux, ne bougent pas de leur gîte. Aux conseils de prudence, que leur a rappelé leur compagnon de la nuit, lorsqu'ils ont vu la troupe ennemie, ils ont simplement répondu "Nous pas peur Boches".
Peu après 8 heures, alors que la majorité des ouvriers carriers est à son poste, un schützenpanzerwagen (véhicule semi-chenillé) venant de Comblain, passe devant les carrières et va s'arrêter au sommet de la légère côte, où il dépose un certain nombre de soldats. D'autres militaires, dont les véhicules stationnent aux abords du village, prennent position dans un périmètre prenant naissance dans les prés entourant le hameau et aboutissant aux carrières. En peu de temps, le dispositif d'encerclement est terminé, et à ce moment de nombreux Comblennois ne réalisent pas encore que la journée qui va suivre va leur être pénible.
Dans les minutes qui suivent, les Allemands gravissant les remblais du versant de la rive gauche de l'Ourthe, arrivent au sommet. Sans délai, ils investissent les lieux et commencent à fouiller les moindres recoins, tandis que dans le village, leurs congénères bloquent toutes les issues.
Un peu plus tard, un gradé (un Feldwebel, diront certains témoins) accompagné d'un soldat passe devant la fenêtre de la baraque où se trouvent les deux Russes;
Comme l'éclair, la vision de leurs silhouettes active les sens déjà en éveil des évadés et, au moment où le gradé ennemi, d'un coup de pied, ouvre la porte de la baraque, il reçoit un coup de feu dans l'abdomen. Surpris, son compagnon s'enfuit à toutes jambes en hurlant à pleins poumons pour prévenir ses camarades. A cet instant, les deux Soviétiques quittent le réfectoire et s'engouffrent en courant dans le souterrain de la carrière THOMAS, où à quelques dizaines de mètres de l'entrée l'un d'eux perd son pistolet. (Joseph racontera plus tard la progression pénible que les deux hommes firent dans le tunnel car, avec son père, ils avaient relevé les rails du "Decauville", - à certains endroits de 30 à 40 cm - et le ballast supportant la voie n'était placé entre les traverses qu'au fur et à mesure de la disponibilité des déchets. Sans lampe, les deux hommes s'étalèrent probablement plusieurs fois.
Après un léger flottement dans l'opération de ratissage, les Allemands et leurs acolytes belges de la Feldgendarmerie, excités par les chefs, entrent en furie.
Un officier hurle en allemand, à l'intention des carriers, l'ordre de remonter, à l'aide d'un wagonnet, le blessé - probablement moribond - à l'étage supérieur des chantiers afin de l'évacuer vers un hôpital.
(C'est Victor RAMSCHEIDT, Luxembourgeois d'origine, domicilié à Chanxhe, qui comprit l'ordre, et il semblerait que ce fut Henri MICHEL ou Joseph BONMARIAGE, de Géromont, qui actionnèrent le treuil).
Sans perdre de temps, les troupiers ennemis procèdent au rassemblement des ouvriers de surface et des mineurs qui ne sont pas encore descendus, puis, formant des groupes de trois ouvriers qui leur servent de bouclier, ils commencent à inspecter les galeries. A ce moment, la chasse aux partisans bat son plein.
Petit à petit, les ouvriers du fond sont ramenés à la surface et rejoignent leurs compagnons déjà parqués. Tous les hommes sont fouillés et doivent exhiber leur document d'identité.
Parallèlement, les objets compromettants de la carrière THOMAS sont découverts et extirpés de leur cachette. Un important paquet de tracts des armées alliées, découverts dans la baraque, vient renforcer le lot de pièces à conviction. - Ce colis, pourtant, Joseph l'a déposé là bien innocemment, car en fait, il l'a récupéré entier près des six maisons à Anthisnes, peu après qu'il eut été largué par un avion de la R.A.F. Etant donné la pénurie de papier, il l'a ramené sur son vélo dans l'intention d'utiliser une partie des feuilles pour "carotter" la poudre noire qui sert à refendre les blocs de pierre.
Requis comme otage pour guider les Allemands dans le souterrain, le Géromontois, Renaud BONMARIAGE, arrivant dans le fond de la carrière RENARD, aperçoit soudain dans la lueur diffusée par sa lampe à acétylène les silhouettes furtives de deux hommes. Derrière lui, un peu en retrait, les Nazis, l'arme au poing, sont sur leurs gardes. Maîtrisant son angoisse et jouant le tout pour le tout, Renaud fait volte-face et, tenant sa lampe à hauteur des visages, il dirige le faisceau vers les regards ennemis, puis déclare, avec assurance : "Vous voyez bien il n'y a personne". Interloqués, les militaires qui n'ont rien vu, n'insistent pas. Bien plus qu'il ne le pense, le vétéran des combats de Kuurne vient de sauver les réfractaires Raoul BOEHMER et Fernand SIMON des affres de la déportation.
Dans la même galerie, les frères DISPAS ont moins de chance. Fernand, l'ainé, réfractaire lui aussi, fait immédiatement les frais de sa soustraction volontaire au S.T.O.
A peine est-il ramené au jour, que déjà il fait figure de suspect. Comme ses compagnons, il est fouillé sans ménagement. Soupçonneux, les nazis lui inspectent les mains - ne travaillant qu'épisodiquement, Fernand n'a plus les mains calleuses des ouvriers de la pierre - Ensuite, après un interrogatoire assez sommaire, il est embarqué dans un véhicule à destination de la Maison communale. Pendant le trajet, il se rend compte que sa situation n'est guère enviable car en fait sa carte d'identité et le nom qu'il a décliné sont faux.
Réalisant qu'il va mettre les employés communaux dans une situation difficile, dès son entrée dans le bureau communal, il déclare avoir donné une fausse identité, et il se fait reconnaitre par l'employée, Madame NOEL-BOUFFA.
Celle-ci a à peine fini d'acquiescer qu'un violent coup de poing s'écrase sur la figure du Comblennois.
L'étourdissement déclenché par le choc n'est pas encore dissipé qu'il entend déjà fuser les questions : "Pourquoi avez-vous donné une fausse identité ? Pourquoi n'êtes-vous pas parti en Allemagne ? Qui vous a donné des faux papiers ? Qui vous héberge ?"
Puis les assertions : "Vous êtes un bandit, un terroriste !"
Si d'une part, il essaie d'éluder certaines questions, pour la carte d'identité, Fernand se veut affirmatif : "Je l'ai trouvée un jour matin glissée sous la porte d'entrée de mon domicile, et n'ayant pas envie de quitter ma fiancée, j'ai pensé que c'était une aubaine", déclare-t-il.
Momentanément, le gradé se calme et le réfractaire est reconduit à Géromont.
A Anthisnes, il sera de nouveau interrogé avec violence et battu avec un pied de table. Incarcéré à la prison Saint-Léonard et à la Citadelle de Liège, Fernand sera "entendu" 5 ou 6 fois par les policiers ennemis. Séances tantôt calmes, tantôt violentes, au cours desquelles il fut menacé de pendaison.
Aux environs de 9 heures, Joseph THOMAS, qui n'est pas parti travailler, se rend compte que le dispositif d'encerclement est bien plus important qu'il ne le pressentait.
S'emparant de la lampe à carbure, il se dirige vers son chantier avec l'intention d'avertir les trois clandestins du danger immédiat.
Il n'est même pas encore arrivé dans les carrières que déjà il est arrêté et rangé avec ses ouvriers sous bonne garde.
A demi-mots, l'un ou l'autre de ses compagnons lui apprend que quelqu'un a tiré sur un Allemand et que toutes les carrières sont investies.
Entre 10 et 11 heures, vraisemblablement, les hommes parqués sur le terre-plein de la carrière HENON, voient passer un prisonnier que l'on dirige vers l'ancien wagon de chemin de fer qui sert de réfectoire et de bureau de chantier. L'homme, les mains liées derrière le dos avec du fil de fer, est harcelé par les militaires allemands qui l'entourent. Les injures comme "Du Schwein Bolchevik" font penser à certains ouvriers qu'il s'agit d'un évadé soviétique.
Pour d'autres Géromontois plus affranchis cela ne fait aucun doute, ils ont reconnu le Lt-aviateur Anatoli STEPANOV qui est hébergé depuis plusieurs mois, par les familles de René et d'Odule RENARD. Les Allemands font entrer le captif dans le wagon pour l'interroger ou plutôt le soumettre à la question.
Dans l'instant qui suit, les policiers réclament le patron de la carrière où l'on a trouvé le matériel compromettant et d'où, en surplus, le Russe vient d'émerger.
Considérant qu'il n'a pas le choix, Joseph THOMAS s'avance...
Il a à peine quitté ses compagnons de quelques mètres que l'acolyte du gradé abattu lui assène un violent coup de crosse en pleine figure. Sous le choc, la peau de la pommette éclate libérant un flot de sang.
Un peu plus tard, confronté avec Joseph, l'aviateur nie énergiquement sa complicité avec les Géromontois, il vient d'arriver dit-il et ne connait personne.
Mis en présence d'autres ouvriers, notamment d'Anselme MOUREAU, le partisan maintient sa version, malgré les sévices subis.
Pendant quatre longues heures, les ouvriers vont entendre le bruit du remue-ménage et les chocs sur les cloisons de bois du wagon mais surtout les hurlements de la douleur de l'homme que les policiers nazis martyrisent.
Dans le hameau, les militaires ennemis visitent toutes les maisons à la recherche des illégaux. Un ouvrier agricole travaillant dans la ferme de Guillaume GIELEN est arrêté et conduit jusqu'au camion qui va l'emmener via Anthisnes et les prisons liégeoises, en déportation en Allemagne.
Peu après midi, le jeune André PIROTTON, domicilié au lieu-dit "la Batterie" à Comblain-la-Tour, rentre chez lui à vélo. Il est arrivé au niveau des deux dernières maisons de Comblain situées en contre-bas sur le côté gauche de la route, lorsque Henri LOGNOUL, l'un des propriétaires, le hèle au passage et lui recommande de ne pas continuer car des Allemands sont restés de faction sur la grand-route.
Le jeune homme remercie Henri mais refuse l'invitation. Dans son for intérieur, il se considère en règle et ne voit pas pourquoi il serait inquiété.
Malheureusement, l'ennemi n'est pas de son avis. Il est arrêté, puis après avoir été reconduit chez lui, il est emmené en direction du vieux château d'Anthisnes pour être interrogé, incarcéré à la prison Saint-Léonard à Liège, il sera - comme Octave MAGNEE, l'ouvrier de chez GIELEN, déporté en Allemagne le 29 août 1944, au camp d'Oberhausen, d'où les deux hommes seront libérés par les Américains en avril 1945.
Au fur et à mesure que l'après-midi s'écoule, les otages, amenés des différentes exploitations, sont forcés de prendre place dans la caisse bâchée du camion qui va les transporter vers les geôles allemandes.
Quelques femmes, tentant d'approcher du véhicule, sont repoussées sans ménagement. Maintenant la peur et l'angoisse marquent les visages des prisonniers et de leurs proches.
La bestialité des policiers ennemis ayant atteint son paroxysme, ceux-ci, vaincus par le courage d'un prisonnier évadé que leur doctrine considère pourtant comme un sous-homme, utilisent une dernière bassesse. "Tu es libre disent-ils au Soviétique, tu peux partir !" En titubant, l'officier russe sort du wagon et s'avance. Soudain, le staccato d'une arme automatique se répercute dans la vallée. Parti de l'MG. (Machine Gewer) fixée sur la tourelle du véhicule engagé dans le chemin d'accès de la carrière THOMAS, une giclée de balles vient mettre fin au supplice de STEPANOV. Celui-ci s'écroule sur un tas de pierres, la poitrine meurtrie par 9 ou 10 impacts.
Maintenant l'acte de base vengeance étant consommé, l'ennemi peut partir.
Dans le camion qui démarre, c'est le silence total, les otages, perdus dans leurs pensées, se demandent s'ils reviendront un jour. Arrivés sur le bas de la place Leblanc, les véhicules s'arrêtent un certain temps, probablement est-ce à ce moment que le commandant de l'opération va à la commune pour signaler la présence du cadavre et mettre le bourgmestre en garde contre toutes manifestations de sympathie de la part de la population envers l'aviateur soviétique. A défaut, des représailles seront exécutées, déclare-t-il.
Pendant ce laps de temps, les parents des frères DISPAS, ayant appris l'arrestation de leurs fils, veulent s'approcher du camion pour embrasser leurs enfants, la sentinelle de faction les repousse violemment, tandis que le garde assis à l'arrière du véhicule menace de tirer sur les otages.
D'abord dirigés sur Anthisnes pour être interrogés, les prisonniers seront incarcérés à la prison Saint-Léonard d'où certains seront ultérieurement dirigés vers d'autres lieux de détention.
Par chance, Fernand DELEUZE, Albert BOEHMER et Renaud BONMARIAGE seront relâchés après l'interrogatoire subi au vieux château. Par contre, comme son frère, François DISPAS rejoindra le bloc 24 de la Citadelle de Liège. Oscar THOMAS, grâce à un subterfuge douloureux, restera à Saint-Léonard. Battu copieusement à différentes reprises, Oscar, sur les conseils de son codétenu - officier de gendarmerie d'Arlon, s'arrachait les croutes des blessures afin de pas guérir, car d'après l'officier belge, ce qui, peut-être par hasard, s'avéra exact. André PIROTTON et l'ouvrier de chez GIELEN, comme nous l'avons vu, seront déportés en Allemagne, les autres, c'est-à-dire Joseph THOMAS, Victor LEDENT, Marcel GRASSER et Maurice DELHASE iront croupir dans le camp de prisonniers politiques de Bourg-Léopold, tenu par des SS hollandais. Bien heureusement, tous les otages de l'affaire des carrières de Géromont seront libérés et rentreront dans leur famille.
Deux ou trois jours après son entrée à Saint-Léonard, François DISPAS vit le jeune Georges DARDENNE que l'on venait d'arrêter et qui, visiblement, avait été battu avec acharnement. François fut probablement le dernier Comblennois à avoir vu notre concitoyen. Georges DARDENNE est décédé au camp de concentration de Neuengamme le 7 mars 1945. Il est à noter aussi que, comme Fernand DISPAS, Joseph et Oscar THOMAS, Victor LEDENT, dont le nom était bien connu des Nazis, fut battu également plusieurs fois.
Comme l'officier allemand le pressentait, la population de Géromont voulut rendre hommage à l'officier russe et c'est le vieil Armand MAGNEE qui conseilla aux habitants de quitter les lieux afin de ne pas engendrer un nouveau drame.
Le soir, des partisans allèrent crier à l'entrée des "caves" afin de rappeler l'autre soviétique. C'est seulement après un temps assez long, car il croyait à un nouveau tour de l'ennemi, qu'Yvan PALTECHICKOFF sortit de sa cachette. - un havage (dégagement) d'une trentaine de centimètres situé entre le plafond et le banc de pierre - A ce moment, les résistants apprirent qu'Anatole STEPANOV était sorti volontairement du souterrain, il aurait déclaré à son compagnon : "Puisque c'est moi qui ai tiré, et qu'il faudra que les Allemands découvrent l'auteur du coup de feu, il sied que je me rende, ainsi il n'y aura qu'une victime au lieu de plusieurs et, comme pour apaiser son ami, il ajouta, je suis lieutenant et l'ennemi ne tue pas les officiers." Or tous les deux savaient qu'il n'en était rien, mais voilà, STEPANOV était le chef et, jusqu'au bout fidèle à son rang, il montrerait l'exemple.
Le lendemain, 13 juillet, des partisans dont, semble-t-il plusieurs Comblennois, dynamitent près d'une dizaine de poteaux télégraphiques, situés en bordure des voies à proximité de la gare de Melreux.
Cinq jours plus tard, la ville de Saint-Lô en Normandie, complètement détruite, tombe aux mains des troupes américaines.
Le surlendemain, 20 juillet, à 12h42, un attentat perpétré par un officier allemand, anti-nazi, a bien failli changer le cours de la guerre. Le comte Claus S. Von STAUFFENBERG, lieutenant-colonel de 37 ans, grand mutilé de guerre, faisant partie d'un complot contre le Führer, dépose une mallette piégée dans la salle des cartes de Wolfsschanze (tanière du Loup), située dans une forêt près de Ratenburg en Prusse orientale. La violente explosion qui s'ensuivit fit plusieurs victimes parmi les officiers d'Etat-Major. Malheureusement, Hitler bien que légèrement commotionné s'en tira sans une égratignure. Dans les jours qui suivirent, une répression féroce démantela l'organisation anti hitlérienne ; Von STAFFENBERG ainsi que de nombreux officiers et civils furent passés par les armes.
Pour les partisans malgré tout, le mois de juillet s'achève dans un climat sécurisant, un parachutage, enfin reçu la nuit du 6 au 7 juillet à Ménil, dans la région de Hampteau, les a dotés de postes émetteurs et de moyens de destruction de toutes sortes : explosifs, grenades et systèmes de mise à feu divers. De plus, un instructeur aux cheveux roux, probablement britannique, diront certains, répondant au nom de guerre d'André ou d'Andrew, parachuté vers la même date, est arrivé chez nous. Il va sans dire que celui-ci fut le bienvenu parmi les partisans et ses conseils de spécialiste furent fort appréciés.
Le 7 août, les 2.200 hommes du First Belgian Group (Brigade Piron) débarquent au port artificiel d'Arromanches et aussitôt sont mis à la disposition de la 6th British Airborne Division, commandée par le général Richard GALE, afin de reconquérir les villes et les villages de la Côte Fleurie.
Ce même jour, dans l'après-midi, mon père, Félicien FOCCROULLE et Lucien JOIRET rentrent de leur dernier transport d'armes en provenance de Bruxelles. Ils reviennent à vélo de la gare de Rivage, avec chacun in pistolet armé enfoui dans la ceinture du pantalon. Lorsqu'ils arrivent à hauteur de la maison BALTHAZAR, qui actuellement abrite les bureaux des Domaines, ils constatent que quatre feldgendarmes, arme à la bretelle, emmènent un prisonnier. Au fur et à mesure de leur rapprochement avec la patrouille, les traits du visage du captif se précisent, bien vite, ils reconnaissent un des leurs (Achille LOUYS, du Pont-de-Sçay, courrier du FI, venait d'être arrêté aux environs de la boucherie ROUSSEAU, de l'autre côté de l'eau). Immédiatement, à mi-voix les trois hommes engagent un rapide dialogue. Que doivent-ils faire ? Un véritable dilemme se pose ! Pourtant, ils sont pratiquement certains d'abattre les Allemands et de récupérer l'homme. Si papa et Félicien sont des tireurs moyens, Félicien, par contre, est un redoutable pistolier, son tir instinctif ne laisse aucun pardon. Néanmoins, à quelques mètres du croisement avec l'escouade, la décision est prise, bien à regret ils ne feront rien, car s'ils agissent comme à Géromont quelques jours plus tôt des représailles seront exercées sur la population. (Achille LOUYS fut transféré le 22 août 1944 de la Citadelle de Liège vers le camp de concentration de Neuengamme en Allemagne où il est décédé).
Notre région est répertoriée par le commandement allemand comme hautement terroriste, néanmoins, malgré l'insécurité, le Fahndungsdienst (service de recherche dépendant de la Werbestelle) chasse toujours les réfractaires. Ces derniers temps, plusieurs Comblennois ont été arrêtés, notamment : Marcel GRAINDORGE le 10 juin, Emile LIXON le 4 juillet, Maurice COLLINET de Mont le 27 juillet. Et d'autres le seront encore dans les prochains jours, comme François PONSARD, du Pont-de-Sçay le 16 août et Maurice MAGNEE de Fraiture le 18 août.
L'apport d'explosifs de grande puissance reçu par les parachutages permet aux partisans d'exécuter des opérations de grande envergure. Dans la nuit du 8 août, vers 22 heures, une dizaine de partisans soviétiques, placés sous les ordres du commandant "Billy" (Vladimir VELOGONENCO), le docteur Léon XHAARD, l'adjoint de "Franko" (Grigory LIZOGOUBINKO, commandant du 7e bataillon de PA) mais aussi chargé de mission par le Groupe "G" (groupe général de sabotage), Albert PIERRARD, Fernand GODFROID, et Fernand MAETENS de Comblain-la-Tour, tous trois membres de la 30e Cie de partisans, quittent la carrière de Rivage en file indienne, pour rejoindre à Aywaille, le commandant "Etienne" (Jean BOURGUET) et ses hommes, afin de procéder à la destruction du viaduc du chemin de fer qui enjambe le val de l'Amblève à Remouchamps. Dans la colonne, en plus de leurs armes, la majorité des maquisards portent des sacs contenant soit du plastic, de la dynamite sensible (Nobel 808), des détonateurs et le matériel de mise à feu. Accueillis par "Etienne" à la gare de Martinrive, les résistants rejoignent, via Septroux, les prairies du Préfond et la route de Kin, la carrière de Dieupart où ils prennent possessions de deux caisses de 60 livres de plastic, que Camille MIGNOLET, garagiste d'Esneux, a amenées vers 20 heures avec sa camionnette. Après avoir fait prisonnier les gardes non armés qui protégeaient l'ouvrage, les partisans répartis en section de protection rejoignent leurs postes, tandis que le docteur et les trois partisans de Comblain-la-Tour exécutent la mission de destruction.
L'exécution de ce sabotage fut probablement le "travail" le plus dangereux que le docteur XHAARD et ses aides réalisèrent.
Pour comprendre tout le danger encouru lors du sabotage du viaduc de Remouchamps, reportons-nous en 1944. A cette époque en effet, le viaduc initialement composé d'une série d'arcades (comme actuellement) avait été modifié à la suite de sa destruction par le Génie Belge en mai 1940. Sous l'égide de l'envahisseur, un pont métallique suspendu entre deux arcades d'extrémités formant les culées avait remplacé la partie détruite.
Contrairement aux autres ponts métalliques de la région, l'ouvrage de Remouchamps avait la particularité d'avoir le tabler placé à sa partie supérieure, ce qui, dès lors, impliquait le positionnement de l'infrastructure en-dessous de celui-ci. En outre, sa hauteur par rapport au niveau de l'Amblève était très importante. On devine aisément que la chute malencontreuse de l'un des saboteurs eut été mortelle.
Descendus par l'échelle de fer jusqu'à la passerelle d'entretien, le docteur XHAARD et les maquisards de Comblain-la-Tour durent ensuite cheminer dans l'enchevêtrement de poutrelles formant les travées, afin de placer les 80 kg de plastic et les 40 cartouches de 112 g de dynamite sensible composant les charges nécessaires à la rupture des poutres de soutien. Il leur fallut aussi descendre et mettre en place le sable et les grenailles de bourrage, les détonateurs et les raccordements de mise à feu, électrique d'abord, pyrotechnique ensuite, cela dans le noir et dans des positions de travail instables. D'autre part, en cas d'alerte, toujours possible par l'arrivée inopinée d'une patrouille ennemie, il est probable que les partisans n'auraient pas eu le temps de s'extraire de la poutraison.
A 5h50, après un travail pénible qui dura plusieurs heures, l'explosion destructrice déchira le silence, dans un bruit assourdissant le pont s'effondra.
Il est remarquable que le docteur XHAARD, n'ayant à priori aucune formation le destinant à ce genre de travail, fut l'artificier de plusieurs sabotages dont trois ponts.
Bien que dans les containers d'explosifs, il y avait des modes d'emploi sur la façon de manipuler et de placer des charges, on peut penser que le docteur avait été instruit par un spécialiste qui, étant donné les nouvelles matières employées, n'aurait pu être que quelqu'un venant d'Angleterre, à mon sens les agents parachutistes Théo ANDRIES du Groupe G ou l' "Anglais" des partisans armés.
La même nuit à Hony, le pont de chemin de fer se trouvant à la sortie du tunnel subit le même sort. Un détachement de partisans comblennois sous les ordres de Lucien JOIRET, assurèrent ma protection à l'entrée du tunnel côté Esneux.
Pour ce soir-là également, "Willy" (Félicien FOCCROULLE), commandant la 30e Cie de Partisans, avait reçu l'ordre de détruire la station de pompage (alimentation en eau des machines à vapeur) de la gare de Rivage. Au dernier moment, suite à la présence de militaires allemands du Génie, venus pour réparer le pont de Chanxhe, la mission fut annulée.
Depuis tout un temps, apparemment mai-juin 1944, à Oneux, Léon VANDERPERRE a été chargé de surveiller un dépôt de munitions composé de 10 tambours d'une vingtaine de kilos d'explosif et divers accessoires cachés sous la paille dans un ancien fenil de la ferme BERNARD. Les tonnelets de tôles contenant les explosifs provenaient d'au moins deux containers du type H. Ceux-ci étaient formés par l'assemblage de cinq tambours portant dans le cas présent l'identification H1 (explosif). Les containers étaient tombés ou furent amenés le long d'un bois appartenant à Lambert Van den WILDENBERG, situé à plus ou moins 1 km d'Oneux en direction de Comblain-la-Tour. Ils étaient probablement destinés aux milices patriotiques du Front de l'Indépendance, commandées par Jean-Marie GILLES, de Harzé. Apparemment plusieurs groupements profitèrent de la manne céleste. Le docteur XHAARD, notamment, s'y procura dans la première quinzaine de juillet, les explosifs nécessaires au sabotage du pont métallique de Chanxhe. Avant la fin de la guerre sur l'insistance de M. VANDERPERRE, ce reliquat fut transporté dans une petite carrière abandonnée, non loin du "Trou du Bossu".
D'après Monsieur GILLES, il était normal de céder une partie de la cargaison reçue, soit à des amis, en guise de remerciement pour l'aide apportée dans la réception du parachutage, ou tout simplement à des personnes recommandées et bien connues pour leurs activités anti allemandes.
A Comblain-la-Tour, en août 1944, "Alex" et ses hommes exécutent une opération chez les gendarmes au service des Allemands.
Le mardi 15 août 1944, le Haut Commandement Allié, malgré les réticences de Sir Winston Churchill, lance l'opération "Dragoon". Les troupes d'invasion ouvrent un nouveau front, afin de prendre à revers les armées allemandes du général Von KLUGE. Dès l'aube, les 2.000 unités de débarquement et de transport, appuyées par 300 navires de guerre, déversent, entre Cannes et Toulon, les vagues d'assaut de la 7e armée américaine du général PATCH, puis du 1er corps d'armée français du général de LATTRE de TASSIGNY.
(Parmi les troupes françaises se trouve le Comblennois Armand HENRI, né à Comblain-au-Pont le 26 octobre 1907, Maréchal des Logis-Chef, au 1er R.E.C. - Régiment Etranger de Cavalerie (Légion Etrangère) - vétéran des campagnes de Tunisie 1942-1943. Tandis qu'au même moment, le Poulseurois Maurice DOTHEE, combat au Tonkin dans les rangs du 5e R.E.I. -Régiment Etranger d'Infanterie - Celui-ci fait ultérieurement prisonnier par les Japonais, subira de nombreux sévices.)
A Comblain-la-Tour, dans le courant de la même semaine, Alex (Lucien JOIRET) et quatre de ses hommes, deux Belges et deux Soviétiques, exécutent une mission qui se rapproche de la guerre psychologique. Les buts de l'opération sont d'une part de récupérer des armes, mais d'autre part de provoquer la désertion de leurs propriétaires. Ceci afin de susciter le doute dans l'esprit des Allemands sur les intentions et la conduite des gendarmes belges pour les jours à venir.
Après le départ, en décembre 1943, des militaires allemands stationnés à Comblain-la-Tour, un détachement de la gendarmerie de Bruxelles, commandé par un officier, est venu assurer la protection des installations ferroviaires. Les gendarmes ont pour consigne de pourchasser les fraudeurs mais aussi d'empêcher le sabotage du matériel des chemins de fer, de l'Etat et des Vicinaux, et de veiller à l'intégrité de leur chargement.
A l'époque, à cause des agissements de certains dirigeants pro-allemands, la "Résistance" s'était mise à douter de la conduite de la Maréchaussée et la méfiance avait pris le dessus. Elle se manifestait surtout contre les détachements de jeunes gendarmes inconnus. Par contre, le patriotisme des anciens gendarmes des brigades était considéré comme acquis.
Dans le paragraphe n° 17, du Corpus rédigé à Londres en juillet 1942 par les services secrets, à l'intention des agents du S.O.E. qui devaient être parachutés en Belgique occupée, on peut lire :
"Ce corps d'élite est l'un de ceux qui a été le plus "travaillé" pour être amener à servir la cause des traîtres et des Allemands. Création de deux gendarmeries : l'une flamande et l'autre wallonne (la nomination de cadres pro-Allemands, ennuis causés aux gendarmes patriotes, etc...) Vraiment toutes les manoeuvres ont été employées pour détruire l'unité et l'esprit patriotique de la gendarmerie.
L'attitude de la gendarmerie est en général restée nettement belge. A part les nouveaux nommés, les gendarmes sont anti Allemands. Obligés d'agir contre les fraudeurs, ils manifestent, quand ils le peuvent, de la pitié et de la compréhension à l'égard de la population."
A Comblain-la-Tour, le détachement de gendarmerie se comporte sans écarts. Grâce au savoir-faire et à la mainmise du 1er Chef BROUWIR, le commandant en second, bien souvent les traces laissées par les saboteurs sont escamotées. Certains gendarmes se détournent même lorsqu'ils s'aperçoivent que des vols sont opérés dans les wagons de denrées alimentaires.
Néanmoins, l'opération fut réalisée, quatre gendarmes furent désarmés et comme les responsables du 4e Régiment des PA l'avaient escompté, le sous-ordre ne déclara pas le vol d'armes, mais il conseilla à ses hommes de disparaître jusqu'à l'arrivée des troupes libératrices.
Dans ses explications destinées aux agents secrets, le 2e Bureau du gouvernement belge de Londres précise encore, en parlant des jeunes gendarmes : "Il faut rester prudent et méfiant pour les aborder... quoi qu'on ne puisse établir de règle en matière de collaboration". Et il est vrai qu'en cet après-midi du mois d'août, lorsque Lucien et l'un de ses hommes font irruption dans le petit café du Vicinal pour y désarmer le jeune brigadier qui s'y restaure, il ne réalise pas que celui-ci est tout aussi anti Allemand qu'ils peuvent l'être. Et pour cause, d'une part celui-ci est orphelin de la guerre 1914-1918 et, d'autre part, en mai 1940, il était présent sur la Lys, où il a vu tomber beaucoup de ses camarades de régiment. (Du 22 au 24 mai, le 12e Régiment de Ligne a perdu 108 hommes tués au combat et relevé des dizaines de blessés).
Le 1er septembre 1944, le docteur XHAARD demande à "Etienne" de lui prêter quelques maquisards pour réceptionner un parachutage de nuit, à Basse-Bodeux.
Le 20 août 1944, vers 22 heures, une rafale de mitraillette vient mettre un terme aux agissements de dénonciateurs habitant rue de Rivage, à Chanxhe (actuellement maison VANDERVORST). Deux hommes et une femme sont abattus par les partisans.
Depuis janvier, dans la région, les traîtres et les indicateurs ont vu leurs rangs se clairsemer. Il est vrai que les services de renseignements du F.I. et du service "D" mettent tout en oeuvre pour dépister ces infâmes personnages et pour recueillir les preuves de leur trahison, après quoi, les jugements sont mis à exécution.
Trois jours plus tard, le mercredi 23 août, à 13h30, la B.B.C. lance la grande nouvelle : Paris est libre ! Bien que l'on s'y attendait, on n'ose y croire. Le poste précise encore que ce sont les troupes françaises (2 Div. Bl. Gén. LECLERC) et les Parisiens, dont plusieurs milliers de résistants des Forces françaises de l'Intérieur qui, répondant à l'ordre de soulèvement du Gén. KOENIG, ont après 4 jours de combat, traqué les Allemands et contraint le Gén. VON CHOLTITZ, commandant de la Place de Paris, à la reddition sans conditions.
Le soir, au quart d'heure belge, la radio anglaise, Victor de LAVELEYE n'a plus crié "Courage, on les aura les Boches !". D'une voix émue, il a lancé "Vive la France !".
Chez nous, les mouvements clandestins sont en effervescence, leurs "états-majors" s'apprêtent à lancer l'ordre de mobilisation générale ; les lieux de rassemblement sont désignés, compte tenu de l'avance des troupes alliées.
Dans l'après-midi du 1er septembre, le docteur XHAARD, de Comblain demande à "Etienne" (Jean BOURGUET, d'Aywaille), Cdt. du 8e Bon. de Partisans, s'il ne pourrait pas lui prêter quelques maquisards pour renforcer son groupe car, dans la nuit qui va suivre, il doit réceptionner un parachutage pour le groupe "G" dans la région de Basse-Bodeux. Et pour mener à bien une telle opération, il a besoin d'une vingtaine d'hommes.
Il est prêt à 22h30, ce soir-là, lorsque Léon XHAARD et quatre de ses hommes, dont Ernest NOEL et Albert DUBOIS, arrivés avec un camion au lieu de rendez-vous, en l'occurrence, le café DECELLE à Martinrive, prennent contact avec les partisans aqualiens, une escouade commandée par "Félix" (le photographe Félicien WEBER). Outre le chef du détachement, celle-ci se compose d'Alfred GILLES, de Georges THOMSIN et des gendarmes D'HEUR et XHAYETEUX, de la brigade d'Aywaille. Les autres résistants de la 31e Cie, qui doivent encore rejoindre le groupe, ne sont pas encore arrivés. Après une bonne dizaine de minutes, le docteur décide de ne plus attendre car il se fait tard et la Dropping Zone de Basse-Bodeux est encore bien éloignée, d'autant plus, qu'à cause du trafic des véhicules allemands sur les grand-routes, l'expédition doit emprunter des chemins de campagne.
(Depuis une huitaine de jours, fuyant l'avance des troupes alliées, les Allemands ont commencé la "Rückmarsch" (retraite). Des convois de troupes aux aguets repassent constamment, de jour comme de nuit).
Le camion démarre donc en direction de Septroux, pour ensuite se diriger vers Awan. Aux environs du lieu-dit Cwimont, alors qu'il passe dans un chemin étroit et détrempé, le camion s'embourbe. Pressés par l'action, les hommes fournissent de nombreux efforts pour sortir le véhicule de sa fâcheuse situation. Mais, néanmoins, le temps passe. A la ferme CORBAY, comme convenu, deux hommes, GILLES et THOMSIN quittent leurs camarades et retournent vers Septroux.
Il est presque minuit déjà et "Félix" fait remarquer au docteur qu'ils n'arriveront jamais à l'heure prévue à la zone de largage. Alors, celui-ci, jouant le tout pour le tout, car ils se trouvent encore à environ 18 km à vol d'oiseau du terrain de réception, fait placer, suivant les consignes qu'il a reçues, les trois porteurs de lampes rouges dans la plaine de Cwimont, dans l'axe du vent, et à intervalles de 100 m, tandis qu'il se réserve la tâche d'émettre le signal avec a "torche" de couleur blanche. Pour cela, il se place face au vent, à droite de la 3e lampe et à une distance d'environ 50 m, le reste des hommes assurant, vaille que vaille, la protection du dispositif. Ainsi, stoïquement, isolés, et perdus dans leurs pensées, les maquisards attendent.
Vers 0h30, un bruit de moteur qui s'amplifie arrive aux oreilles des résistants. Aussitôt, les lampes s'allument, et malgré l'émission en morse de la lettre prévue, la silhouette noire d'un lourd avion passe au-dessus des huit hommes et disparait. L'attente anxieuse se poursuit. A bord du bombardier, le pilote, désorienté par les signaux qu'il vient d'apercevoir, vérifie avec son navigateur les coordonnées de leur mission et, après avoir constaté de visu l'absence de signaux à l'endroit prévu, fait demi-tour. Quelques minutes plus tard, l'immense appareil, dont l'ombre est projetée au sol par la clarté de la lune, retraverse la plaine dans un hurlement de moteur, s'éloigne un peu, amorce un virage et revient très vite, à moins de 200 m du sol, face au vent, dans l'axe de balisage, volets abaissés, vitesse réduite à 200 km/h. Le bruit des moteurs qui enfle démesurément fait instinctivement courber le dos aux maquisards, tandis que leurs yeux, rivés au ciel, voient s'ouvrir les corolles de plusieurs parachutes. Cinq secondes plus tard, le bruit des impacts et les containers gisant sur le sol, les rappellent à la réalité. La gorge encore nouée par l'émotion, ils doivent bien vite, à sept, car le docteur est blessé au pied, procéder à l'enlèvement de la cargaison. Les containers furent ramenés, à l'aide du camion "emprunté" à Victor CHABOT, jusqu'au domicile d'Ernest NOEL (camping du Confluent), à Comblain, où ils furent entreposés.
La grande frayeur nocturne et "vert-de-gris", des partisans occupés à saboter le pont du chemin de fer à Rivage.
Avant de continuer mon récit, permettez-moi d'ouvrir une parenthèse. Quand j'ai raconté l'épisode du parachutage de Cwimont, j'ai signalé que le docteur XHAARD était arrivé au rendez-vous de Martinrive avec le camion et quatre hommes, parmi lesquels E. NOEL et A. DUBOIS, du Pont-de-Sçay. En fait, un troisième résistant, que depuis lors j'ai pu identifier, en l'occurrence l'ancien Comblennois Florent LEBIRE, se souvient qu'il a quitté le village à pied pour se diriger vers Awan via Oneux et Hoyemont, où un rendez-vous avait sûrement été prévu. Il est vrai qu'il valait mieux que le véhicule, voyageant par la grand-route, ne soit pas chargé de plusieurs personnes, ce qui n'aurait certainement pas manqué d'éveiller les soupçons en cas de rencontre impromptue avec des militaires ennemis. Ceci dit, je continue la narration des événements.
Dans la soirée du lendemain du parachutage, soit le 2 septembre 1944, Jean NOURGUET, alias commandant "Etienne", répondant une fois encore à la demande d'appui formulée par le Dr XHAARD, arrive au rendez-vous au domicile de M. et Mme NOEL-BOUFFA, au Pont-de-Sçay.
En compagnie de ses hommes, bien armés depuis le parachutage reçu par les milices patriotiques, la nuit du 30 août à Pironboeuf, il a quitté, une heure plus tôt, un de leurs meilleurs refuges, la ferme SERVAIS, du Halleux. Progressant par les hauteurs, tout en évitant le village d'Oneux, ils viennent terminer leur cheminement par la descente difficile du sentier qui serpente à travers les rochers des "Tartines" et qui débouchent non loin de la gare de Comblain.
Laissant momentanément la troupe sous le commandement de "François" (Joseph LANTIN), "Etienne", très prudent, se présente seul à l'endroit précité. Il y est accueilli par Léon XHAARD et deux jeunes maquisards, dont Albert DUBOIS. Après avoir reçu les explications du docteur, concernant la procédure utilisée pour le sabotage du pont du chemin de fer de la ligne de l'Ourthe qui enjambe l'Amblève, en amont de la gare de Rivage, et s'être mis d'accord sur les dispositions à prendre, pour assurer la protection de l'équipe de destruction, Jean BOURGUET rejoint ses hommes.
Lorsque le groupe arrive au bord de la grand-route d'Aywaille, "Etienne" et "François" font passer rapidement leurs hommes, deux par deux. A peine entré dans la zone opérationnelle, le commandant des Partisans délimite les secteurs et détermine les chemins de repli. Trois partisans sont désignés pour aider l'équipe de saboteur ; les autres sont répartis en postes de guet et en patrouille. Maintenant, les armes glissent des épaules et sont empoignées à pleines mains. Un fusil-mitrailleur Bren est mis en batterie dans les environs du pont de Liotte, afin de "tenir" la rue en enfilade.
Dans la nuit qui s'étire lentement, les maquisards se sentent envahis par des frissons, car il fait très froid en cette nuit de septembre. Pour se réchauffer, le mitrailleur et les deux servants se blottissent l'un contre l'autre.
Vers deux heures du matin, le bruit de roulement d'une colonne de véhicules met le dispositif en état d'alerte. Les saboteurs cessent leur travail et les vigies redoublent d'attention. Soudain, un coup de feu tiré on ne sait où plonge les résistants dans l'angoisse. Quelques instants plus tard, le convoi stoppe sur la route d'Aywaille, et les échos des voix allemandes sont perçus distinctivement. Deux motocyclistes quittent la colonne et s'engagent dans la rue de Liotte en roulant de front, s'arrêtent brusquement à quelques mètres de la position du fusil-mitrailleur, échangent quelques mots, puis font demi-tour et rejoignent le convoi qui démarre peu de temps plus tard. (Comme tous les véhicules militaires en temps de guerre, les phares des motos étaient occultés, bien entendu. Efficace comme camouflage anti-aérien, le masquage des verres des phares empêchait cependant la projection du faisceau lumineux, ce qui réduisait considérablement la visibilité nocturne).
Il faut plusieurs minutes aux partisans pour retrouver leur calme et le rythme régulier des battements de leur coeur. Ils viennent en effet de l'échapper belle. Que pouvaient faire quelques hommes, même bien armés, contre une troupe aguerrie, disposant probablement d'une puissance de feu bien supérieure ?
Lorsque le calme est revenu, les saboteurs reprennent leur travail, et vers 3h20, enfin, le commandant "Etienne" donne l'ordre de repli, car la mise à feu est imminente. Les hommes de la 31e Cie remontent donc par le sentier de la gare vers Oneux. Espérant voir l'explosion, ils s'attardent au sommet de la falaise. Après un moment d'attente, ils doivent se rendre à l'évidence : il est temps de partir, car bientôt, le jour va se lever et il leur faut encore rejoindre Aywaille sous le couvert de la nuit. A peine les derniers ont-ils quitté le promontoire qu'une violente explosion se répercute dans la vallée tandis qu'une colonne de fumée s'élève vers le ciel et que le pont s'abîme dans les flots. Comme à Remouchamps, apparemment, le système de mise à feu ne fonctionna pas du premier coup, ce qui nécessita vraisemblablement la vérification de l'installation. Il est un fait évident que dans le noir, le montage des raccordements électriques n'était certainement pas facile.
(Le sabotage du pont de Rivage fut réalisé et commandé par le groupe "G" (Général de sabotage) dont le docteur XHARRD était un agent. Cependant, comme à Remouchamps, l'événement montre bien l'interférence et l'entraide qu'il pouvait y avoir dans les maquis ou les services.
A la radio, les nouvelles sont de plus en plus sensationnelles et émeuvent très profondément les auditeurs clandestins.
Dans la soirée de ce même samedi 2 septembre, la B.B.C. annonce la prise de Maubeuge et de Tournai. Les Alliés ont donc franchi la frontière belge, ce qui est à peine croyable, après toutes ces années d'occupation.
Ces informations diffusées au jour le jour par Londres se propagent rapidement et renforcent l'envie de "botter" les Allemands.
Le lendemain ou le surlendemain, l'Etat-Major du Corps 013 (Liège-Ourthe-Amblève) des Partisans Armés, pour éventuellement aider les Alliés en harcelant l'arrière des troupes ennemies, donne l'ordre aux 2e et 3e Régiments des Partisans de rejoindre notre région. Progressant à travers le Condroz, les "PA" se rapprochent de notre village où le 4e Régt (le plus aguerri) commandé par "Maxime", Firmin PARMENTIER de Sprimont, a sa base.
Par petits groupes et par des itinéraires différents, les hommes se regroupent d'abord dans le parc du château d'Ouhar à Anthisnes, puis, suite à une incursion ennemie, se déplacent vers le bois des Steppennes, où conjointement, avec les maquisards du 4e Régt, ils établissent un vaste camp. Dès cet instant, comme dans les autres groupements d'ailleurs, les résistants, qui vivent toujours dans la légalité, sont priés de rejoindre les lieux de rassemblement. A la demande du commandement, deux agents des Télégraphes et des Téléphones (Joseph DODET et Joseph WALHAIN) tirent des lignes téléphoniques qu'ils relient aux circuits aériens traversant le bois de Comblain. Un vaste réseau de renseignements, placé sous l'autorité d'Albert PONCELET, responsable Ad. Int. du bureau téléphonique d'Esneux va, malgré le télégramme de service du 2 septembre - qui sur ordre du Commandement allemand, suspendait dès 10h du matin, et pour une durée indéterminée, tous trafics téléphoniques et télégraphiques - transmettre aux Partisans tous les mouvements des troupes ennemies.
Pour assurer la récolte et la transmission des événements militaires qui se déroulent dans les villages environnants, les BCT (Bureaux des centrales téléphoniques) de Comblain, Sprimont, Louveigné, Trooz, Aywaille, Trois-Ponts, Anthisnes, Ouffet, Hamoir et Rotheux se mettent à la disposition de l'Armée belge des Partisans, et via Esneux, transmettent 24h sur 24 leurs missives.
C'est encore un Comblennois (André DODET) qui, entre le 2 et le 3 septembre, va assurer toutes les vacations de nuit au bureau centralisateur d'Esneux.
Le dimanche 3, dans la soirée, les éléments de tête des troupes britanniques pénètrent dans Bruxelles avant l'obscurité.
Au fur et à mesure que les jours passent, les rôles commencent à s'inverser, car c'est en vaincu que l'ennemi reflue vers l'Allemagne. Cette situation enhardit les maquisards, et parmi ceux-ci, plus d'un voudrait faire payer cher les quatre années d'occupation au cours desquelles les troupes nazies ont engendré tant de peine, de peur et de privations.
Le mercredi 6 septembre, dans l'après-midi, trois jeunes résistants de la 30e Cie des Partisans se trouvent de faction au pied du chemin des Voiturons, à Chanxhe - l'entrée de ce sentier est situé juste en face du chemin qui au départ de l'ancien moulin (actuellement maison GILSON) se dirige vers la rivière - Jean HUBERT, Raymond VINCENT et Gaston DELOGE sont là pour intercepter des troupiers allemands afin de récupérer des armes, par la force si besoin est. Des trois hommes, seul Gaston possède une arme de combat (une mitraillette anglaise Sten MK II).
Les trois partisans attendent depuis un moment lorsqu'ils voient arriver à pied, venant de Poulseur, trois militaires allemands, dont un sous-officier. Les maquisards s'apprêtent à les arrêter, quand surgit un convoi militaire ennemi se dirigeant vers Comblain. Les "PA" remontent donc quelques mètres dans le sentier pour se mettre à couvert, puis quand le convoi est passé redescendent sur la grand-route où ils sont surpris de revoir les trois soldats qui, semble-t-il, n'ont pas réussi leur manoeuvre d'autostoppeur. Ceux-ci ont dépassé d'une bonne vingtaine de mètres l'endroit où se trouvent les partisans et se dirigent vers Comblain. A ce moment, Gaston crie à leur intention les quelques injonctions anglaises qu'il connait - retenues des bandes dessinées ou des films en version originale - s'il crie en anglais, ce n'est pas par sottise et encore moins par vanité, loin s'en faut, c'est tout simplement parce qu'il pense que si les Allemands les prennent pour des parachutistes britanniques, ils se laisseront peut-être faire prisonniers. Mais ce n'est pas le cas, le sous-officier fait un geste malheureux qui déclenche le tir des résistants. Le Feldwebel, touché à mort, bascule sur le bas-côté, tandis que ses congénères sautent dans le fossé qui longe le bief d'alimentation du moulin, et s'enfuient à toutes jambes.
L'un passera le pont de fer en direction de Rivage, tandis que son compagnon courra sur la grand-route en direction du Pont-de-Sçay. Aucun coup de feu ne sera tiré dans leur direction. Le tué sera dépouillé de ses armes et abandonné. Il était impossible en effet à des hommes armés d'enterrer ou d'emporter le cadavre, des véhicules ou des militaires pouvant surgir à tous moments sur la grand-route.
Depuis le 2 ou 3 septembre, nous sommes entrés dans la dernière phase de la guerre et la libération n'est plus qu'une question de jours.
Malheureusement cette période exaltante ne se terminera pas sans heurts. Des morts et des blessés viendront encore allonger la liste des victimes.
Ainsi donc, nous voici arrivés au terme du récit. Le lecteur comprendra aisément que je ne puisse citer tous les événements, toutes les actions et tous les sabotages qui se sont déroulés dans notre commune. J'ai essayé de raconter le mieux possible les grandes lignes de l'histoire de la résistance armée dans nos villages en me basant sur des dates précises, sur des documents ou sur des témoignages des auteurs des actions eux-mêmes.
Cependant, des opérations dont je n'ai pu situer les dates méritent d'être citées, notamment :
- La destruction des installations électriques et motrices de la carrière de la Belle-Roche, où l'on fabriquait les concassés bien nécessaires à l'ennemi pour les bétons du mur de l'Atlantique. A cette opération étaient présents une bonne vingtaine d'hommes dont les Soviétiques LIZOGOUBINKO, STEPANOV et DOTSENKO. (A mon avis, ceci devait se dérouler dans le premier trimestre de 1943.
- Le sabotage de la carrière de la Préalle à Chanxhe, où était extraite la dolomie, roche sédimentaire riche en calcium et en magnésium utilisée dans les hauts fourneaux comme fondant et épurateur.
- La destruction des machines d'une scierie à bois dans la région de Xhoris.
Dans les articles parus, vous avez sûrement remarqué que je ne cite presque pas de femmes, pourtant je voudrais signaler qu'un grand nombre de nos concitoyennes furent mêlées de très près à l'action clandestine, où beaucoup d'entre elles eurent une conduite méritoire et parfois même exceptionnelle.
Parfois, à leur insu, des enfants aussi rendirent des services à la Résistance, tel Albert HENROTTIN (actuellement garde champêtre à Comblain) qui pendant des semaines transporta le ravitaillement d'un réfugié d'origine juive qui se cachait dans une sape pratiquée dans le jardin de Marie Collard à Chanxhe.
Après la libération, les troupes du Front de l'Indépendance furent maintenues en place et vers le 15 octobre furent rattachées aux Forces de l'Intérieur jusqu'au début décembre 1944.
Seuls les agents de l'Etat furent démobilisés dans la première quinzaine d'octobre afin de reprendre leur place dans leur administration respective.
En l'absence d'autorité officielle, les résistants procédèrent à l'arrestation des personnes suspectées de collaboration avec l'ennemi et les incarcérèrent.
Des détachements du 1er Bataillon de Partisans furent répartis dans les villages de Comblain-la-Tour, Hamoir, Ouffet, Anthisnes, Poulseur et Fraiture. Pendant cette période, les PA vivent la vie des troupes se trouvant hors de la zone des combats. Ils occupent le temps par des gardes de jour ou de nuit, notamment aux endroits où sont incarcérés les prisonniers civils et les soldats allemands prisonniers, aux passages d'eau, aux parcs de véhicules de l'armée américaine.
Ils exécutent aussi des patrouilles et des ratissages de bois à la recherche des retardataires de l'armée allemande qui tentent de rejoindre leurs lignes.
Cette vie ne les enchante guère car ils subissent les contraintes militaires, instruction, armement, inspections corvées et punitions...
En réalité, pour la résistance, la guerre est finie et les lois reprennent leurs droits. Ainsi par exemple, le 5 octobre, les deux déserteurs allemands incorporés dans le 1er Bon. des PA, WERNER et Heindricht CLAPPERT, sont arrêtés par la Military Police américaine alors qu'ils étaient de garde au poste de Hamoir.
Il faut souligner que pour continuer le combat, beaucoup de maquisards s'engageront dans l'Armée belge reconstituée (plan SCHAEF)
La majorité des Comblennois signeront leur engagement volontaire de guerre vers le 14 novembre 1944.
Un autre fait spécial se situe également quelques jours après la libération : tandis que la population savoure la liberté retrouvée et que les PA s'installent dans une structure militaire, l'Etat-Major du Corps 013 des Partisans donne l'ordre de former une colonne mobile à partir du 4e Rgt.
Celle-ci, dénommée 1re Colonne mobile de la 3e Brigade, sera commandée par "Benoit" alias Yvan MEUNIER, adjoint opérationnel du Commandant du 4e Rgt, ancien officier français à titre étranger du 85e BMGM (Bataillon Mixte de Goumiers Marocains).
Dès le 18 ou 19 septembre, cette unité, dans laquelle se trouvent plusieurs de nos concitoyens, va remplacer auprès du 18e Rgt de la 1re Div. US, le 12e Rgt de Versailles et Vendôme (FFI) rappelé en France.
Une de ces patrouilles, commandée par Roger MULKAY, pénètrera en avant-garde dans les faubourgs d'Aix-la-Chapelle.
Après quelque temps, cette compagnie, suivant les directives du Gouvernement belge, sera rappelée par le Commandant national du Front de l'Indépendance et priée de rentrer dans la région liégeoise.
Cependant, refusant d'abandonner le combat, Yvan MEUNIER, décrit par certains comme un aventurier et considéré par d'autres comme un combattant hors pair, va après quelques avatars entraîner la majorité de ses hommes dans une aventure qui les conduira jusqu'à Kaiserslautern en Allemagne.
Arrivée fin novembre dans le département de Meurthe et Moselle, où les combats font rage, la 1re Colonne mobile va, dès le 6 décembre, à la caserne Chambière à Metz, se mettre à la disposition du 5e Rgt de Dragon Porté de la 1re Armée française, puis après un passage au 3e Hussard, va renforcer le 276e Rgt d'Infanterie de la 70 Div. américaine. Unité avec laquelle nos maquisards vont livrer d'âpres combats. Ils seront d'ailleurs cités à l'ordre du jour du Rgt US pour leur action lors de la bataille de Altefleshutte, au nord de Stiring-Wendel.
(Notre concitoyen Henri DANIEL présent à l'unité pendant toute la campagne d'Alsace et d'Allemagne sera démobilisé en août 1945 à Montauban alors qu'il était adjudant, commandant le 1er groupe de combat de fusiliers Voltigeurs de la 1re Cie du 21e Bon de Pionniers Etrangers).
Ainsi se termine pour notre village le rude parcours des Combattants de l'Ombre.
Source : Pol WALHAIN, A propos de la "Résistance" (1940-1945), Echos de Comblain de janvier 1989 à juin 1992.
