1945 : le retour des prisonniers de guerre
Il y a 50 ans, après 5 ans de captivité, le premier prisonnier de guerre libéré par les Alliés rentrait à Comblain.
En fait, il était le 37e prisonnier rentrant dans notre village. Les autres avaient été rapatriés par les Allemands comme malades, blessés, personnel sanitaire ou ressortissants d'origine flamande. Ce dernier cas était plus rare dans notre région, car il fallait, outre un nom à consonnance flamande, pouvoir répondre en néerlandais aux questions des officiers inquisiteurs.
En plus de ces rapatriés, quelques autres avaient réussi à s'évader des camps. Malheureusement, certains furent repris et transférés en prison, en camp disciplinaire ou, comme Rodolphe Lallemand, de Mont, en camp de concentration.
Depuis le 3 février 1945, date du départ des troupes U.S. en repos dans notre village, on ne voit plus guère de militaires si ce n'est de temps à autre un convoi de GMC américains chargés de jerrycans ou d'autre ravitaillement.
Bien qu'il y ait pas mal de volontaires de guerre dans la commune, on voit rarement des permissionnaires car la guerre n'est pas finie et les permissions sont rares.
Dans mon quartier, c'est-à-dire le territoire qui comprend la rue du Grand Pré et le quai du Cisaiwe, ils sont six, à savoir : Joseph Verlaine, Fernand Dardenne, Fernand Stassart, Marcel Philippin, Gilbert Boëhmer et notre voisin direct Léopold Bécu. Celui-ci est chauffeur dans un Etat-Major. Il est le seul d'ailleurs dont je me souvienne l'avoir vu en militaire pendant les derniers mois de l'hiver 1944-45. Sa fonction de chauffeur d'officier supérieur lui permettait de faire parfois des détours pour venir saluer son épouse.
Petit à petit, le village retrouve une certaine quiétude et depuis la première quinzaine de février, nous avons repris le chemin de l'école. Il est vrai que, peu à peu, la peur des V1 s'estompe. Le calme retrouvé fait que nous, les petits, jouissons d'un peu plus de liberté pour aller jouer en dehors des limites de la maison familiale.
Pourtant, dans certaines familles, l'angoisse règne toujours. Depuis la libération de septembre 1944 en effet, elles sont sans nouvelles ders prisonniers qui se trouvent en Allemagne et dans notre quartier, bien que je ne les connaisse pas réellement, des maisons attendent, depuis cinq longues années, le retour d'un fils, d'un père ou d'un mari.
En descendant la rue du Grand Pré en direction du village, les absents sont : Fernand Ponsard, Edouard Delvaux, Marcel Dewart, Benjamin Chaboteaux, Georges Dehosay (rue Large), Joseph Malanée et René Beyers (quai du Cisaiwe). Sont absents également, deux prisonniers politiques : Marie Delvaux-Hannique et sa fille Denise, ainsi que deux déportés : Marcel Graindorge et Léopold Lemoine.
En écoutant les conversations des grandes personnes, je comprends que la guerre finira bientôt et que les prisonniers reviendront. Par compassion peut-être, je voulais voir rentrer les papas de mes camarades de jeux qui sont André Deward et Raymond Beyers.
Le lundi 16 avril 1945, nous n'allons pas à l'école, car nous sommes en vacances de Pâques et je joue sur l'accotement du quai du Cisaiwe avec d'autres enfants de mon âge, quand, tout à coup, notre regard est attiré vers un rassemblement de personnes devant la maison Goffart (actuellement le Crédit communal). Poussés par la curiosité, nous courons vers l'attroupement et je me faufile à travers le cercle formé par les adultes. Lorsque j'arrive au premier rang, j'ai devant moi une scène qui me bouleverse.
Là, entre les escaliers et le coin du bâtiment qui borde la place Neuforge, un soldat que je ne connais pas, revêtu d'un uniforme quelque peu disparate avec, sur la tête, un petit béret noir, est appuyé le dos contre le mur, une de ses jambes est repliée et le pied de celle-ci prend appui sur la façade. Tête baissée, l'homme pleure en silence.
En écoutant les commentaires, j'apprends qu'il s'agit du prisonnier de guerre Edouard Delvaux, le mari de Marie, qui habitait la maison détruite par le robot tombé le 3 janvier 1945. Instantanément, je comprends sa détresse et je devine qu'on vient de lui annoncer les malheurs qui l'ont frappé, car probablement "affranchi" par les grands, je connais un peu l'histoire de sa famille, comme je connais aussi les ruines de sa maison.
Nous sommes arrivés depuis quelques minutes, quand des vieilles femmes, qui tentaient de le réconforter, l'entraînent vers la maison Dumont-Defêchereux, située place Neuforge (actuellement maison de Francis Philippin).
Nous restons sur place encore quelques instants puis comme l'attroupement se disloque, tout penauds, nous retournons à nos jeux.
Plus tard, j'assisterai au retour d'autres prisonniers, notamment les joyeuses rentrées de Fernand Ponsard et de Joseph Malanée, mais jamais je n'oublierai le retour du Kriegsgefangene Jules-Joseph-Edouard Delvaux, immatriculé au Stalag XB, sous le n° 5288, et libéré par les Anglais dans la région de Brême, début avril 1945.
Source : Pol WALHAIN, 1945 : le retour des prisonniers de guerre, Echos de Comblain, Juillet 1995, p. 4 et 5.
