Le ballon de la bataille de Sprimont
Mythe ou réalité ?
Dans le fascicule n°2 des "Etudes Comblinoises" (1), nous trouvons en page 16, la chronique suivante :
"Le peintre Lucien HOCK (2) a fait don au musé de Comblain-au-Pont d'un magistral triptyque représentant la bataille de Sprimont, livrée le 18 septembre 1794, aux Autrichiens par les Français". (3)
Outre son grand intérêt artistique, ce tableau mérite, par bien des aspects, une approche "anecdotique".
Si nous observons attentivement la photographie partielle du tableau reproduite ci-contre, nous apercevons, sur l'une, le village d'Aywaille incendié par les Français, suivant la tradition.
Sur l'autre, nous pouvons voir un aérostat qui se tient au-dessus de ce qui semble être le village de Septroux.
C'est de ce ballon d'observation français dont il va être question dans l'article que je vous propose.
Avant tout, quelques dates importantes...
1 décembre 1782. - Le professeur CHARLES et le mécanicien ROBERT (4) effectuent un des premiers voyages au moyen d'un ballon gonflé à l'hydrogène. Ils s'élèvent de Paris et atterrissent à Nesle, parcourant environ 40 km en 2 heures.
2 avril 1794. - Un décret du Comité de Salut Public crée la première compagnie d'aérostiers militaires commandée par le capitaine COUTELLE, un éminent physicien.
2 juin 1794. - Un ballon, "L'Entreprenant", est utilisé pour la première fois à l'observation militaire durant le siège de Maubeuge.
26 juin 1794. - Le même ballon, piloté par le capitaine COUTELLE, survole le champ de bataille au cours des combats de Fleurus. Il passe 10 heures en l'air et transmet de nombreux messages au sol. Le général JOURDAN prit place dans le ballon afin de faire une observation directe du combat. Le ballon avait été amené gonflé de Maubeuge à Fleurus (60 km), en catimini. La phrase qui précède mérite quelques remarques quant à la technique et à l'utilisation des ballons en cette fin de 18e siècle.
Les progrès technologiques avaient permis d'améliorer considérablement deux facteurs clés de l'observation aérienne : la qualité des instruments d'optique et la possibilité de s'élever dans les airs.
La mise en oeuvre d'un ballon n'était cependant pas une mince affaire. Le gonflement de l'aérostat au moyen d'hydrogène demandait de 30 à 40 heures de surveillance continuelle. A cette époque, la production d'hydrogène était une entreprise longue et délicate. Imaginée par les chimistes CONTE et GUYON de MORVEAU, la méthode utilisée reposait sur la décomposition de l'eau sur le fer rougi à blanc.
Décrivons brièvement le déroulement de l'opération : après la construction d'un four à réverbère, on chargeait ce dernier de sept tubes de fonte remplis de limaille de fer. De l'eau descendait dans chacun des tuyaux rougis, déposait son oxygène et l'hydrogène passait, par barbotage, dans une cuve saturée de chaux, ce qui avait pour effet de le purger de son carbone... Nous comprenons à présent pourquoi les déplacements s'effectuaient, si possible, ballon gonflé.
L'observation se faisait à l'aide de longues-vues du système de GALILEE (5) par un officier qui dressait le croquis des positions adverses, rédigeait un bref rapport et expédiait le tout au sol au moyen de sacs de lest. Ces sacs étaient remis en main propre au général qui commandait les aérostiers.
Mais revenons à notre tableau et à sa photographie et posons-nous quelques questions... L'armée française, commandée par le général SCHERER, a-t-elle effectivement utilisé un ballon lors des combats de Sprimont ou l'engin est-il sorti de l'imagination du peintre ? Si le ballon a réellement existé, peut-il s'agir de "L'Entreprenant", utilisé à Fleurus le 26 juin de la même année ? A cette époque, les Français disposaient-ils de plusieurs engins similaires ?
Dans un de ses livres intitulé "Après Fleurus - la bataille de Sprimont (18 septembre 1794)" (6), le docteur Louis THIRY nous apporte certains éléments de réponses des plus intéressants.
En page 41, il écrit : "Enfin, pour ne rien laisser au hasard, les Français font l'essai de leur aérostat sur l'esplanade de la citadelle de Liège, à la grande frayeur des Autrichiens qui, croyant à une attaque imminente sur leur centre, se placent aussitôt en ordre de bataille."
Ceci se passait le 14 septembre, soit 4 jours avant la bataille : les Français occupaient effectivement la citadelle de Liège depuis le 27 juillet 1794, la Chartreuse restant aux mains des Autrichiens.
Une brève digression... Lors de l'entrée des Français, à Liège, la "populace" d'Outre-Meuse précipita dans le fleuve des prisonniers et des blessés autrichiens. Elle assomma également des fugitifs avec des projectiles lancés des fenêtres des rues étroites. Devant ce spectacle odieux, le prince de Saxe-Cobourg ordonna le bombardement des quartiers d'Outre-Meuse et d'Amercoeur qui furent pratiquement détruits.
Le docteur BOVY (7), dans ses "Souvenirs d'un émigré liégeois", a donné de ce drame un récit poignant. Pour permettre la reconstruction des maisons sinistrées, les habitants des faubourgs eurent l'autorisation d'utiliser les pierres de taille de la cathédrale Saint-Lambert que l'on démolissait. En 1803, Bonaparte accorda un subside de 300.000 F qui fut réparti entre les propriétaires des maisons détruites.
Mais revenons à nos préoccupations...
En page 47, nous trouvons : "L'aérostat avait plané ce jour-là (mercredi 17 septembre 1794, soit le jour précédant la bataille) au-dessus de Milmort et de Vottem".
Enfin, en page 71, le docteur THIRY nous livre des extraits de lettres de soldats autrichiens tirés de l'ouvrage de HARDY (8) : "Entre autres avantages, les vainqueurs avaient celui d'une parfaite connaissance des positions autrichiennes qu'ils avaient acquise au moyen d'un ballon lancé avant l'action (lettre d'Aix-la-Chapelle)".
Un auteur bien connu à Esneux, Robert DALHEM, a publié en 1969 un petit fascicule intitulé "La bataille d'Esneux (18 septembre 1794)" (9).
En page 40, il intitule un paragraphe de son livre "L'arme secrète". Il y fait part d'une étude parue dans le numéro du journal "La Meuse" des samedi 31 août et dimanche 1er septembre 1869; celle-ci s'intitule "La bataille d'Aywaille-Esneux - 18 septembre 1794".
Je cite ce paragraphe : "Outre la supériorité du nombre (dit la version autrichienne), les vainqueurs avaient encore l'avantage d'une parfaite connaissance de la position autrichienne et cela grâce à un ballon !"
C'est à la bataille de Fleurus, dit le chroniqueur, que les Français avaient fait le premier essai des aérostats militaires pour reconnaître les positions de l'ennemi. Ils renouvelèrent cet essai à Liège comme cela résulte de la note du général de division ERNOUF, chef d'état-major de la division JOURDAN. "L'aérostat s'est élevé le 28 fructidor (14 septembre 1794) sur l'esplanade de la citadelle de Liège. Aussitôt qu'il a été aperçu, toute l'infanterie ennemie s'est mise sous les armes en avant du front de bandière (10) et la cavalerie est montée à cheval. Il est aujourd'hui sur les hauteurs de Milmort et Vottem où il a opéré le même effet. Demain il se promènera sur la ligne".
Ces aérostats ne servaient pas seulement à reconnaître les positions de l'ennemi. Ils permettaient également la transmission rapide de signaux aux corps d'armée qui se trouvaient à grandes distances.
Cet essai n'avait guère réussi à Fleurus ; à Liège et Aywaille, il fut d'un puissant secours à JOURDAN pour la direction des opérations.
Suite à une demande de renseignements adressé à la Société des Amis du Musée de l'Armée (11), Monsieur Gérard MIALLE, chargé des relations avec les associations étrangères, m'adresse, pour information, une partie du texte qu'il a reçu du Musée de Vienne relatif à de nouvelles salles d'exposition : "Une meilleure présentation des objets de base est également envisagée, comme celle du ballon de guerre français, par exemple. Il s'agit du seul modèle conservé jusqu'à nos jours et enlevé par les troupes autrichiennes après la bataille de Würzburg (12), le 3 septembre 1796. Il s'agit probablement de "L'Intrépide", un des six ballons utilisés par l'armée française entre 1794 et 1799 pour la reconnaissance aérienne.
Désireux d'en savoir d'avantage, je me suis adressé au S.H.A.T. (13). Le lieutenant-colonel F. GUELTON me fait parvenir la réponse suivante:
"J'ai le regret de vous faire savoir que je ne puis répondre avec certitude à vos questions. Aucune relation suffisamment précise de la bataille de Sprimont n'a pu être trouvée ; il serait d'ailleurs intéressant de savoir sur quelles sources s'est appuyé Lucien HOCK pour réaliser sa peinture.
Néanmoins, selon l'ouvrage de G. BETHUYS (14), le capitaine COUTELLE, physicien commandant la 1re compagnie d'aérostiers, rejoint l'armée de Sambre-et-Meuse à la fin de juillet 1794 à Liège, avec "L'Entreprenant", ballon sphérique et "LE MARTIAL", ballon cylindrique. Avec ce dernier, il exécute sept ascensions captives du 14 au 18 septembre, mais la forme particulière du "MARTIAL" ne correspond pas au tableau. Si la peinture de Lucien HOCK est fiable - là réside le problème - alors le ballon serait sans doute "L'ENTREPRENANT".
Pour de nombreux historiens, la conquête de la Belgique par les Français prit fin avec la bataille de Fleurus (26 juin 1794). Le docteur THIRY considère la bataille de Sprimont comme un de ces dramatiques duels qui suivirent Fleurus. Je le cite : "Il est assez remarquable que cet épisode de la conquête française de 1794 n'ait pas encore fait l'objet, en Belgique, d'une étude approfondie". Voilà qui peut expliquer le manque relatif d'informations quant au sujet qui nous préoccupe !
Nous aurions encore pu "creuser la question" mais tel n'est pas, me semble-t-il, l'objet de cet article. Le moment est venu de faire la synthèse des informations recueillies...
Nous pouvons affirmer que l'un des deux aérostats français amenés par COUTELLE à la citadelle de Liège a été mis en oeuvre lors de la bataille de Sprimont.
S'agissait-il de "L'ENTREPRENANT" ? C'est probable, mais rien ne permet de l'affirmer avec certitude. Il semble qu'à l'époque, un seul ballon sphérique soit opérationnel. En effet, nous savons qu'un premier engin, "L'EPROUVEUR", a servi à diverses expériences mais ne parait pas avoir été utilisé au combat.
COUTELLE, commandant des aérostiers faisait-il partie de l'équipage ? Pourquoi pas ? Ce n'est pas sans certaines difficultés qu'il recruta la compagnie d'aérostiers (25 hommes) qui assurait la logistique du ballon. En effet, les "volontaires" ne dépassaient pas le nombre de neuf et se composaient entre autres d'un "ci-devant baron, d'un curé sur le point d'être arrêté, de clercs de notaires, commis et ouvriers qui tentaient d'échapper aux dangers de la guerre". La mise en oeuvre, à ce moment, de plusieurs engins, semble peu probable, le personnel capable d'assurer le gonflement, le déplacement et l'ascension du ballon étant réduit et peu expérimenté.
Nous terminerons par une question : cette nouvelle machine de guerre a-t-elle rendu les services espérés, à savoir observer et transmettre des signaux ?
Nous savons que les performances de "L'ENTREPRENANT" étaient réduites. L'engin, d'un diamètre de 9 mètres, était retenu à bras fermes à l'aide de deux cordes de plus de cinq cents mètres de long par deux groupes de soixante-quatre hommes chacun. Il était capable d'enlever deux passagers et septante kilogrammes de lest qu'on larguait au fur et à mesure que l'engin perdait de la force ascensionnelle.
COUTELLE signale également que, dès le début de l'ascension du 13 juin 1794, le ballon a subi le feu d'une pièce d'artillerie et ce jusqu'à une hauteur de 100 toises (environ 200 m).
A la bataille de Fleurus, les aérostiers étaient présents. Avec quelle efficacité ? Voici divers rapports contradictoires...
Du représentant du peuple près l'armée du Nord dans une lettre du 27 juin : "... J'ai eu la satisfaction de voir les généraux en apprécier l'usage au point d'y monter eux-mêmes pour observer. Le général MORLOT y est resté deux heures, la lunette à la main, hier matin. Il a jeté de là deux avis qui ont été passés sur-le-champ au général en chef et il est persuadé qu'ils ont contribué à décider des positions utiles".
Du général JOURDAN, commandant les troupes à Fleurus dans un rapport de 1799 : "Je vous dirai d'abord que les aérostats n'ont jamais rendu à l'armée des services essentiels que celui d'étonner les soldats ennemis lors de leur première apparition. Il n'est jamais possible d'approcher les aérostats d'assez près des corps ennemis pour découvrir leurs mouvements. L'expérience m'a prouvé ce que j'avance ; je garde soigneusement un billet écrit au crayon par le général MORLOT le jour de la bataille de Fleurus, et qui m'annonçait que mon aile droite avait des succès tandis qu'elle venait d'être culbutée derrière la Sambre. En définitive, j'estime, citoyen Ministre, que les aérostats ne sont pas nécessaires à l'armée, à moins qu'on ne trouve un moyen de les utiliser".
En fait, il semble que ce soit COUTELLE qui ait tiré les conclusions les plus réalistes : "Ce n'est pas l'aérostat qui nous a fait gagner la bataille cependant, je dois dire qu'il gênait beaucoup les Autrichiens, qui ne croyaient pas pouvoir faire un pas sans être aperçus, et que, de notre côté, l'armée voyait avec plaisir cette arme inconnue qui lui donnait confiance et gaité".
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
(1) Revue crée par M. G. LAPORT en février 1935. Elle compte 20 numéros dont le dernier date de novembre 1939.
(2) Peintre paysagiste (Fagnes), né en 1899, auteur également de nus féminins (voir "Etudes Comblinoises" n°5, février 1936, page 35).
(3) Lors de la réalisation du tableau, le peintre aurait résidé au domaine de Fraiture. Selon M. LAPORT, il aurait observé le paysage à partir de la route Fraiture-Presseux et aurait été conseillé par son père M. G. LAPORT, quant au déroulement de la bataille. Seule "ombre au tableau" : le village d'Aywaille aurait été "avancé" dans la vallée afin de pouvoir figurer sur le tableau.
(4) Peut-il s'agir du physicien E. ROBERT, né à Glain en 1763 ? Connu sous le nom scientifique de ROBERTSON, il s'occupa entre autres d'aérostation. Il effectua de nombreuses ascensions dont une à Liège, le 19 octobre 1812. Une rue de Liège porte d'ailleurs son nom. (dictionnaire des rues de Liège de T. GOBERT, tome 3, page 416).
(5) Récit de l'ascension de Maubeuge : avec leurs lunettes, ils comptaient les carreaux des vitres de Mons, distant de 5 lieues de pays (17 km).
(6) Librairie FALKS Fils - Georges VAN CAMPENHOUT, Successeur - Bruxelles 1936.
(7) BOVY Jean-Paul (Liège 1779-1841) : auteur entre autres ouvrages, des "Promenades historiques dans le pays de Liège". Nous trouverons dans le n°1 des "Etudes Comblinoises" un bref récit de sa vie et un article intitulé "Comblain-au-Pont vu par le docteur BOVY en 1837".
(8) Le capitaine adjudant-major HARDY a publié, en le complétant par des renseignements tirés des Archives du dépôt de la Guerre à Paris, un important mémoire laissé par son aïeul le général HARDY. Celui-ci prit part à la bataille de Sprimont comme général de brigade dans la division Marceau.
(9) Edition du Comité de Propagande Touristique d'Esneux-sur-Ourthe - 1969.
(10) Rangement et alignement des drapeaux et des étendards en tête d'une armée, d'un camp (Littré).
(11) Société des amis du Musée de l'Armée - Hôtel des Invalides, 129 rue de Grenelle, F7500 PARIS 07 Sp.
(12) Ville d'Allemagne occidentale (Bavière) sur le Main. Après Würzburg, Jourdan, battu, réussit cependant une belle retraite.
(13) Service Historique de l'Armée de Terre - BP. 107 - 00481 Armées.
(14) Les aérostiers militaires (Paris : H. LECENE et H. OUDIN, 1889.
Source : M. FOCAN, Le ballon de la bataille de Sprimont, Echos de Comblain, de décembre 1999 à mars 2000.
