Souvenirs d'enfant
Mr le curé Piedboeuf nous raconte l'exode qu'il a vécu lors de l'année 1917 à l'âge de douze ans.
1. La séparation.
Par une triste journée d'automne, le 17 octobre 1917, vers 16 heures, quelques centaines de gamins de 12 ans environ étaient rangés par quatre le long du mur de la gare, rue du Plan Incliné à Liège.
Pour beaucoup, ils étaient, les uns pour les autres, des inconnus. Pourtant, trois de ces garçons étaient destinés à se revoir à l'âge d'homme et devenir de bons amis, d'anciens compagnons d'infortune qu'ils étaient ce jour-là. C'étaient : Eugène Leloup, Edgard Dadoumont, tous deux de Comblain-au-Pont, et Georges Piedboeuf de Liège [ndlr : Mr Piedboeuf deviendra curé à Comblain].
Que faisions-nous dans cette bande de gamins tapageurs ? Nous attendions notre départ pour la Suisse en pleine guerre 14-18.
Sur le trottoir d'en face, les mamans nous regardaient, s'efforçant de ne pas pleurer pour que nous n'en fassions pas autant.
Nous venions de subir le choc de la séparation; des agents de police nous avaient littéralement arrachés des bras maternels afin d'abréger les étreintes douloureuses pour les unes et les autres.
Nous attendîmes longtemps encore et enfin la longue colonne s'étira vers le train. Un dernier regard, un signe aux mamans qui pour la plupart sanglotaient. Nous voilà installés dans les voitures où, bientôt, des soldats de la Croix-Rouge allemande vinrent nous présenter des bols de soupe. Une anecdote caractéristique : certains refusaient parce que c'était de la "soupe allemande". Tel était l'état d'esprit. C'était à cause d'eux que nous devions quitter nos familles, notre patrie.
Nous hissâmes dans les filets nos sacs à dos confectionnés dans des tissus quelconques et contenant nos provisions pour le voyage.
2. Le départ.
Les minutes qui s'écoulèrent alors nous parurent interminables et enfin le convoi s'ébranla vers l'inconnu.
On nous avait longuement parlé de la Suisse, de ses montagnes enneigées, des traîneaux et surtout des familles accueillantes qui devaient nous "adopter". Hélas, la réalité fut bien différente.
Le voyage en Allemagne nous parut interminable avec de longs arrêts pour le passage des trains militaires. La nuit, nous étions immobilisés sur des voies de garage et les heures étaient longues, tristes et froides.
Nous arrivâmes enfin à la frontière suisse. Les dames et les demoiselles qui nous accompagnaient ne purent la franchir et bien des larmes coulèrent sur les visages fatigués. Qui étaient ces dames ? Des déléguées du comité belgo-suisse-allemand qui avaient rendu possible notre départ vers le pays d'accueil.
Certains, les Comblennois, étaient présentés ou recommandés par Melle Marguerite Dalem qui habitait en face la gare. Les autres, enrôlés dans l'aventure par une personnalité, telle un prêtre, c'était mon cas.
Arrivés en Suisse, c'est avec un réel soulagement que nous quittâmes les voitures souillées, malodorantes, pour pénétrer dans des compartiments propres où des infirmières nous surveillèrent et s'occupèrent de la propreté des toilettes.
A chaque ville où le train s'arrêtait, des dames et demoiselles de l'endroit venaient faire d'abondantes distributions de chocolat. Nous en fûmes gavés.
3. Le séjour en Suisse.
Après un voyage qui nous avait paru interminable, Fribourg fut notre première halte et notre premier logement.
Dans une caserne, ce fut notre premier lit après la Belgique, des lits de soldat pas très confortables. Au souper, nous reçûmes des pommes de terre chaudes puis nous fûmes heureux de passer une bonne nuit de sommeil.
Nous étions en Suisse, nous avions vu les hautes montagnes et mangé en abondance le chocolat promis. Notre exubérance s'était apaisée mais nous ne savions pas encore ce que nous réservaient les jours suivants.
Adieu la Suisse, ses montagnes, ses neiges et son chocolat; nous partions pour la France.
4. Le séjour en France.
Le train s'arrêta à Evian-Les-Bains. Nous logeâmes dans des hôtels mais à deux ou trois dans chaque lit. Laissés à nous-même, ce fut une bataille mémorable d'oreillers surtout avec les filles car dans le convoi il y avait une ou deux voitures de fillettes.
Après Evian, ce fut Paris. Là, entassés dans des camions militaires, nous passâmes rapidement d'une gare à l'autre. Nous connûmes les bombardements par la grosse "Bertha" qui crachait d'énormes obus sur la ville.
De Paris, nous fûmes dirigés vers Rouen où nous passâmes une nuit chez des religieuses, couchés sur des matelas posés à même le sol. Je me souviens encore du réveil. Quelques-uns, grimpés sur des étagères de rangement visaient, avec des oreillers, le coin des filles que des religieuses coiffaient.
Dès notre arrivée à Dieppe, on nous rangea par vingt ou trente. Un homme à la figure débonnaire vint nous attacher au cou de petits cartons portant des noms : Pourville - Varengeville, ... Nous comprîmes que c'était notre future destination.
A nouveau, des camions militaires nous emmenèrent. J'entends encore le cri du chauffeur : "Voilà la mer", dit-il. La mer que la plupart d'entre nous voyaient pour la première fois, c'était la Manche.
Nous avions à peine mis pied à terre que nous vîmes un vaste bâtiment portant un nom : "La Volière, colonie alsacienne".
Le premier soir fut mémorable : ici des larmes, plus loin des cris en wallon à l'adresse des religieuses qui allaient devenir nos éducatrices pendant des mois.
C'est là qu'Eugène Leloup, Edgard Dadoumont et le signataire de ce récit firent plus ample connaissance. Eugène était timide, calme, docile ; Edgard, fort déjà pour ses douze ans, bonne figure rougeâtre, était brave et serviable.
Les religieuses manquaient de bois pour allumer leurs feux. Au coin de la cour il y avait un petit bosquet. Edgard grimpa dans les sapins, passant même d'un arbre à l'autre pour faire ample moisson de bois et de pommes de pins.
Quelle fut notre vie en ces mois d'automne ?
Nous restions parfois de longues heures les pieds dans la boue car les pluies étaient fréquentes. Nos chaussures n'avaient pas le temps de sécher, elles étaient rétrécies, durcies. Puis les premiers froids de l'hiver vinrent compliquer encore notre existence et provoquèrent nombre de problèmes de santé et d'engelures douloureuses.
Les religieuses étaient des enseignantes. Elles nous réunissaient dans des classes que possédait cette colonie pour Alsaciens. Elles nous donnèrent quelques leçons de français ou de mathématique entrecoupées de longs repos où nous pouvions bavarder librement.
Parfois, sur invitation de la soeur, nous chantions, même en wallon quelquefois ce qui semblait amuser notre institutrice.
Après quelques mois, on nous unit à un autre groupe d'enfants qui était le dernier arrivage de Belgique.
Nous étions à Pourville entre Varenville et Dieppe. Bientôt les avions allemands vinrent survoler ce petit port de mer qu'un débarquement opéré par les Anglais au cours de la dernière guerre a rendu célèbre.
Par mesure de sécurité, on nous conduisit alors dans les Cévennes dans un bâtiment vétuste et presqu'en ruines.
Ce fut notre dernière étape jusqu'en 1919. Là, nos maîtres étaient des religieux brancardiers retirés du front pour s'occuper de nous.
Voici quelques souvenirs qui ont marqué notre séjour de 1918 à 1919.
Les vendanges d'abord : quelques garçons de la colonie furent mandés par les viticulteurs pour vendanger. Vendanger oui, mais surtout déguster du raisin à volonté.
Pendant l'hiver, peu rigoureux cette année-là, un religieux musicien nous avait appris des chants patriotiques : "La Victoire en chantant", "La Marche lorraine", Tu renaîtras glorieuse Belgique", "C'était un soir sur le pont de l'Yser".
Souvent, nos employeurs nous invitaient à redire nos chansons : "Eh ! le p'tit Belge, chante un peu !"
Nous donnions des "concerts" pour la population des environs. Les Français y assistaient en foule, ce qui nous rendait bien fiers.
Un dernier petit événement. Nous étions en 1918.
Les Américains étaient engagés dans la guerre. Certains étaient cantonnés à Aubenas. Une délégation leur fut envoyée pour les honorer. Nous franchîmes allègrement les quelques kilomètres qui nous séparaient d'Aubenas où nous entrâmes en rang impeccables, drapeaux en tête, des rubans aux couleurs alliées en bandoulière. Devant ces soldats, nous chantâmes l'hymne américain : "La Bannière étoilée".
Ce fut un grand succès de foule pour ces "p'tits Belges" dont la presse locale fit l'éloge le lendemain.
5. La fin de l'exode.
Un beau jour, on parla d'une grande offensive. Un major venu voir sa mère, secrétaire de la colonie, avait été rappelé d'urgence. Sous cape, on parlait d'armistice. Un jour enfin, ce fut vrai. On s'en souvient, au cours du repas de midi, nous vîmes arriver nos maîtres portant les drapeaux des nations alliées. Ils se campèrent devant nous et le directeur proclama : "Mes amis, c'est l'armistice, c'est la victoire, la guerre est finie".
Ce disant avec une grande émotion, il baisa les plis du drapeau belge.
Nous conclûmes que si la guerre était finie, nous allions pouvoir rentrer à la maison et retrouver nos familles.
6. La joie du retour.
Mais du 11 novembre au retour, quatre mois s'écoulèrent. Le voyage s'effectua seulement en avril 1919.
Bientôt les lettres arrivèrent de Belgique; de vraies lettres cette fois, sans contrôle allemand. Hélas, elles apportaient souvent de tristes nouvelles, des deuils, victimes de la guerre ou de la grippe espagnole.
Du voyage du retour, je n'ai gardé qu'un souvenir marquant. On s'arrêta à Paris et on nous conduisit à "La Belle Jardinière". C'était un grand magasin de confection. Tous, autant que nous étions, nous en sortîmes vêtus de neuf des pieds à la tête. C'était un généreux cadeau du gouvernement belge.
Enfin, ce fut Liège ! Je ne connaissais pas "Ô Lîdje fir'vèye" mais je le ressentis au fond de mon coeur. La joie de revoir ma ville natale et ma famille fut immense.
Depuis de longues heures, ma mère attendait à la gare des Guillemins se disant : arrivera, arrivera pas.
Enfin, après les formalités d'usage, on nous rendit à nos parents et ce furent les larmes mais cette fois des larmes de bonheur.
Source : Georges Piedboeuf, "Les Echos de Comblain", d'avril à juin 1991.
