Sous la botte.

Suite de "L'Invasion", octobre 1914.

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Octobre 1914.

"Ils" sont toujours là !

Les loups de Germanie sont chez nous depuis plusieurs semaines déjà, et rien encore ne peut faire présager qu'ils vont s'en aller. La guerre se poursuit au loin. Pendant les premiers jours de l'invasion, la vive canonnade des forts de Liège a fait entendre ses grondements assourdis, puis finalement s'est tue, marquant la fin des combats dans notre région. Et l'engeance maudite s'est installée chez nous comme à demeure. Le bureau de place qu'ils appellent la Kommandantur s'est logé dans la maison de  campagne de M. Houssard, route d'Aywaille, et c'est là que les habitants doivent se présenter pour solliciter toutes les autorisations imaginables, surtout pour se déplacer.

Dans les premiers temps, ils ont mis de chaque côté des ponts des sentinelles armées, baïonnette au canon, puis progressivement les ont retirées pour ne plus les laisser qu'au pont de Douxflamme sur lequel passe la voie ferrée. De même, ces patrouilles armées que l'on voyait au début se sont raréfiées puis ont été supprimées quand ces sauvages se sont rendu compte du calme digne de la population. Par ailleurs, un de leurs premiers soins a été de dégager le tunnel afin de faire circuler leurs convois. Ils n'ont pas tardé non plus à mettre en circulation leur sale monnaie, le mark, qui vaut 1,25 fr. et dont les infâmes petites coupures ont cours forcé à côté de nos propres billets.

Le pain que nous mangeons est devenu gris comme nos pensées et un mot nouveau est entré dans notre langage usuel : le ravitaillement, un mot qui acquiert de plus en plus d'importance chez les ménagères à mesure que le temps s'écoule.

L'éclairage électrique, coupé aux premiers jours des hostilités, n'a pas encore été établi et le soir, pour nous éclairer, nous nous servons de la lampe à pétrole qui a repris tous ses droits sur la table familiale, comme autrefois. Le pétrole nous est vendu par le petit Farges, de Poulseur, qui vient périodiquement faire sa tournée avec son gros chien attelé à une petite charrette basse sur laquelle est fixé le tonnelet qui contient sa marchandise. En plein vingtième siècle, nous en sommes revenus à une existence primitive. Pas de nouvelles fraîches ; nous sommes ainsi coupés du reste du monde. Tout ce que l'on peut savoir des évènements, des combats qui continuent à se livrer dans notre pays comme en France, on l'apprend par un journal hollandais, "Le Courrier de la Meuse" édité en français à Maastricht. Ce journal est colporté et vendu clandestinement par Joseph "de chez le père" dont l'air bonasse, la voix larmoyante et les pieds plats sont de nature à écarter tout soupçon chez l'Alboche. On lit avec avidité ces feuilles dont le prix, à l'origine, était un franc mais qui en coûte déjà le double maintenant vu les difficultés croissantes de son arrivage ; on passe cette feuille aux voisins, aux amis et l'on commente ensuite les évènements avec les connaissances stratégiques dont peuvent faire montre les civils pacifiques que nous sommes ! Nous apprenons aussi l'avance de l'ennemi vers les Flandres et les violentes batailles qu'ils livrent aux nôtres avec un succès sans cesse renouvelé, sans cesse désespérant. Et malgré ces nouvelles pénibles, tant est vif le besoin de savoir, Joseph, qui traine ainsi ses semelles sur nos routes, est toujours sûr de trouver une clientèle avide de connaître à tout prix la situation et même la continuation de notre existence catastrophique.

Un gros événement ici avait été, au premier jour de l'invasion, l'arrestation du bourgmestre A. Dalem et du curé Schroeder, conduits à la kommandantur sous l'escorte de fantassins, baïonnette au canon, mais relâchés heureusement après.

Un autre gros événement a été, peu après le 15 août, le passage d'un train de prisonniers belges qui, on ne sait pourquoi, s'est arrêté en gare de Comblain. Un long convoi de wagons à bestiaux montant vers Jemelle et qui obstruait le passage à niveau. Une nouvelle s'est subitement répandue, colportée de bouche en bouche dans la localité :

"Léon Bolle est dans le train des prisonniers !"

Mélanie, aussitôt alertée, a couru avec tous ses enfants vers la gare, emportant quelques provisions réunies en hâte. Et en effet, Léon, le petit Léon était là, assis à l'entrée d'un wagon, les jambes pendantes dans le vide, dans  sa tenue de "piotte". Il n'avait pas souffert des combats, disait-il aux siens et à ses amis qui, debout derrière la palissade, lui parlaient, le questionnaient, tandis que les sentinelles armées circulaient le long du train, pour une fois humaines, laissaient faire. Notre concitoyen paraissait fatigué et on voyait qu'il faisait un effort sur lui-même pour s'exprimer avec sa jovialité coutumière dans cette réunion de famille si pénible et cependant inespérée. Toute l'assistance était émue devant les larmes devinées de ces braves gens et chacun voulut rester là jusqu'au moment où le train se remit lourdement en marche, emportant le brave Léon vers son destin !

Puis, la vie a continué, lourde, maussade...

La persistance des beaux jours nous incite, comme beaucoup d'habitants d'ailleurs, à meubler nos loisirs forcés en allant ramasser, sur les hauteurs de la vallée, du bois mort que nous ramenons un peu chaque jour, pour nous constituer une réserve de chauffage au cas où la guerre durerait encore quelques temps.

Et les jours s'ajoutent aux jours, monotones, sans horizon immédiat...

Avec la même consternation que nos ainés, eux-mêmes impuissants devant le déchaînement de la catastrophe, nous avons vu s'accomplir ce crime inexpiable : l'invasion. Nous avons su les atrocités dont Chanxhe, Lincé, Poulseur, ont été le triste théâtre. Et dans nos coeurs, ces bandits ont semé un sentiment nouveau dont nous ne mesurions pas toute la possibilité d'ampleur : en envahissant ainsi, de gaité de coeur, notre petit pays, neutre et inoffensif, ils nous ont apporté l'héritage de la haine. Et nous haïssons de tout notre coeur, de toute notre âme, cet ennemi exécré, abhorré, d'une haine qui ne désarmera jamais. Notre coeur est désormais riche de ce sentiment nouveau qu'ils nous ont apporté, qu'ils nous ont appris ! Et c'est bon de haïr quand cette haine s'attache à un Alboche ! C'est un sentiment entier, à la fois riche et puissant, que nous entretenons désormais en nous avec la volonté farouche de ne plus nous en départir. Et qu'on ne vienne pas nous rappeler les paroles sacrées : "comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés !" Quand le Seigneur les a prononcées, il n'y avait pas d'Alboches sur la terre ! Il ne peut y avoir de pardon pour ceux qui viennent, les armes à la main, apporter sur notre sol la guerre et son triste cortège et, en nous soulevant d'une indignation impuissante, déflorer moralement notre adolescence jusque-là heureuse et insouciante.

De tout notre coeur, de toute notre âme, de tout ce qu'il peut y avoir en nous, à douze ans, de catégorique, d'intransigeant, nous nourrissons désormais ce sentiment impérieux : la haine de l'Alboche !

Source : A. Dehan, Sous la Botte, Echos de Comblain, n°7, juillet 1957, p. 52 et 53.

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