Quand la "Kultur" entrait chez nous.

Quand la "Kultur" entrait chez nous.

Poulseur en flammes le 5 août 1914.

Informations

C'est la nuit du 4 au 5 août que les Allemands manifestèrent leur présence à Poulseur en obligeant les habitants à enlever les obstacles qui barraient les routes.

Le 5 dans la matinée, les habitants furent réunis sur la place et le prince de Lippe qui commandait les troupes déclara que les soldats ne feraient aucun mal aux civils, que ceux-ci devaient donner à boire et à manger aux soldats et qu'ainsi tout se passerait dans le calme.

Pendant la journée, les troupes défilèrent. Vers 5 heures, le général von Emmich, qui avait logé la nuit de mardi à mercredi à l'hôtel Bonhomme à Remouchamps, arriva à Poulseur et se rendit au presbytère. 

L'après-midi, on amena deux civils ligotés sur un caisson d'artillerie : MM. Justin Bertrand et son beau-frère, Octave Defays, de Lillé. Traduits devant un conseil de guerre à Poulseur, ils furent condamnés et fusillés immédiatement. Toutefois, M. Defays ne fut que blessé et, après être resté inanimé quelques instants, il put s'enfuir.

Dans la soirée, une rumeur inquiétante emplit la commune ; vers 19h40, un coup de feu avait retenti, bientôt suivi d'un deuxième. Puis ce fut une fusillade nourrie. Les habitants affolés se réfugièrent dans les caves tandis que les Allemands, prétendant que des civils avaient tiré sur eux, enfonçaient les portes des habitations. La vérité était qu'ils craignaient l'arrivée des Français dont une patrouille avait été signalée à Anthisnes et que, trompés par l'obscurité, croyant être attaqués par l'ennemi, ils s'étaient canardés entre eux. A minuit, la ferme Nihon flambait et, à 4 heures et demie, le centre du village ne formait plus qu'un vaste brasier.

Epouvantés, plusieurs centaines d'habitants s'étaient enfuis sur la rive droite de l'Ourthe, par les ponts de La Gombe et de Richopré, et avaient gagné les carrières de Montfort où ils passèrent une dizaine de jours.

Une jeune fille de 21 ans, Mlle Alice Briscot, qui passait sur le pont de La Gombe, fut tuée par une balle. Ce jour-là, Désiré Lecrenier, Jean Destrée, J.J. Bilande, Théodore Degueldre et un soldat belge, J.T. Polet, furent abattus à coups de fusil. Jean-Hubert Gerkens, père d'une nombreuse famille, fut trouvé mort chez lui ; on ne peut certifier qu'il a été fusillé ; la rumeur publique prétend qu'effrayé par l'arrivée des troupes, par la fusillade et par l'incendie, il s'est suicidé.

Dans la nuit du mercredi 5 au jeudi 6, des troupes, repoussées au fort de Boncelles, revinrent à Poulseur. Elles arrêtèrent et emmenèrent une centaine de personnes, hommes, femmes et enfants, vers le pont de Chanxhe, en leur faisant comprendre, par des signes et des gestes non équivoques, qu'on allait les fusiller. Arrivés au pont fatal, quelques hommes énergiques protestèrent et plaidèrent la cause de ces innocents. Après un semblant de délibération, ordre fut donné de diriger le lamentable troupeau humain vers Comblain. On ne s'occupe plus d'eux et, peu à peu, les malheureux se risquèrent à rentrer dans leur village.

Pendant de nombreux jours, on vécut dans la terreur.

Le 7, les Allemands firent sauter le pont métallique de Richopré. Le 16, on découvrit dans un abri, sur un chantier, le corps  de Joseph Leclercq dont la mort remontait à plusieurs jours.

Le 20, une sentinelle prétendit qu'on avait tiré dans sa direction. Le commandant menaça de brûler le reste du village et d'exterminer les habitants. Des otages furent pris et enfermés à la gare dans un wagon à bestiaux ; on leur montra des cordes destinées à les pendre au cas où il surviendrait la moindre chose. Une enquête, faite par la suite apprit que le coup de feu signalé par la sentinelle était parti d'un train militaire arrêté en gare. Après cette alerte, un service de trois otages par jour fut organisé, et la commune retrouva un peu de quiétude.

A CHANXHE.

Le mardi 4, une trentaine d'hommes du 11e uhlans dévalaient la route de Sprimont à Chanxhe, lorsqu'au-delà de Fond-Leval, ils se heurtèrent à une barricade qui les obligea, pour déboucher à Chanxhe, à passer par Fraiture et à descendre la Chéra de l'église. Un des cavaliers prit les devants, se lança à bride abattue vers le pont et constata que celui-ci était libre. Il poussa alors une pointe jusqu'aux Cretalles, s'y heurta à une autre barricade faite de morceaux de roc, puis revint jusqu'au pont d'où il fit des signes aux hommes de son détachement. Ceux-ci le rejoignirent et, ayant mis pied à terre, prirent leurs dispositions pour se restaurer et passer la nuit dans la localité.

Le lendemain, dès 4 heures, ils obligèrent les habitants à enlever les obstacles obstruant la route de Poulseur. Sur ces entrefaites, des hussards de la mort arrivèrent et occupèrent le village, plaçant les sentinelles un peu partout. A partir de 6 heures, et durant toute la journée, ce fut un passage continuel de troupes d'infanterie, notamment du corps portant la devise "Gibraltar", de cavalerie et d'artillerie légère.

Ce matin-là, Henri Toussaint, ouvrier maçon, de Lillé, avait été fusillé devant chez lui parce qu'il refusait d'abattre un poteau téléphonique, et vers midi, on voyait passer, ligotés sur un caisson d'artillerie, Justin Bertrand et Octave Defays. On les avait pris tandis qu'ils regardaient défiler les troupes, et ils furent exécutés à Poulseur. Le soir, le pont fut gardé par les hommes du 11e uhlans et le village par ceux du 5e hussards.

Une proclamation fut distribuée à la population, elle disait que les troupes allemandes n'étaient pas venues chez nous en ennemies et qu'elles acquitteraient en or tous les achats qu'elles feraient. Tandis qu'on lisait cette proclamation, les soldats se mirent à tirer dans le village. Victor Adam fut fait prisonnier, Léopold Van Moswinck et Auguste Goffinet, voulant rentrer chez eux, furent salués par de nombreux coups de fusils : une balle traversa le chapeau de Van Moswinck. D'autres soldats pénétrèrent chez Joseph Mossay, Philomène Bomal, Oscar Dethier, Léon Laurent, Joseph Warny, Félix Adam, Joseph Dumoulin et Saint-Viteux : ils chassèrent les habitants de leurs maisons, occupèrent celles-ci et les pillèrent consciencieusement. Les caves à vin et les débits de spiritueux ayant aussi reçu leur visite, ils étaient complètement ivres à la nuit : alors, ils tirèrent les uns sur les autres.

Le jeudi 6, à 5 heures du matin, ils prétendirent que, la nuit, on avait fait fonctionner des signaux lumineux, et ils ajoutèrent que si on ne donnait pas des explications suffisantes, le village serait brûlé. On discuta beaucoup à ce sujet et l'on questionna longuement le curé.

Après une heure d'enquête, les témoignages des deux sentinelles qui avaient fait rapport ne concordant plus, l'une indiquait l'église, l'autre la maison de Mme Vve Sougné-Esser, l'affaire en resta là. Pendant ce temps, Poulseur et Lincé brûlaient.

Une partie de la population s'enfuit dans toutes les directions. Vers 11 heures et demie, l'ennemi avait ligoté à la balustrade du pont, trois hommes que l'on disait condamnés à être fusillés ; il n'en fut rien heureusement.

A 13 heures, des troupes qui revenaient en désordre de l'assaut du fort de Boncelles, traversèrent le village dans un état lamentable. C'est alors que se passa au pont une suite de scènes horribles. Les soldats réunirent tous les hommes de la localité et les lièrent sur le pont, si bien qu'à 19 heures, il y avait là une cinquantaine de malheureux livrés aux insultes et à la brutalité de la soldatesque ; parmi eux se trouvait Pierre Botteman, de Chanxhe, Gilson, facteur à Plainevaux, Dumoulin, ouvrier au chemin de fer, de Poulseur et le gérant de la coopérative de Poulseur. Un officier d'uhlans autorisa le curé à leur donner à manger et lui déclara que s'il pouvait répondre de ceux qu'il connaissait, il les libèrerait. Ainsi fut fait, sauf en ce qui concerne les quatre hommes cités plus haut, qui furent liés ensemble pour la nuit. Pendant ce temps, on emmenait dans la maison Julien Denys, où les officiers s'étaient installés, trois jeunes gens qui avaient été arrêtés le mardi : Lemaire et Hayd, d'Aywaille et Fernand Taton, de Hotton, ouvriers des ateliers de Renory, qui revenant chez eux à vélo, avaient été appréhendés par une patrouille. On les questionna sommairement, puis ils furent fusillés et leurs corps jetés dans la rivière. Deux des corps furent retrouvés à l'écluse de Poulseur et l'autre au barrage de La Gombe.

Le lendemain, on arrêta Félix Puffet, Joseph Mossay et Auguste Goffinet, tous trois habitants de Chanxhe accusés, le premier d'être franc-tireur, le second d'avoir été trouvé en possession de douilles, et le troisième d'avoir dans son pigeonnier un pigeon étranger à la colonie (c'était un pigeon acheté sur la Batte le dimanche précédent !) Un quatrième, Lucien Lejeune, de Fays-Lincé, fut également arrêté. On les conduisit au pont où ils remplacèrent les quatre hommes qui y avaient passé la nuit. Ligotés de façon à ne pouvoir faire le moindre mouvement, les malheureux étaient sans cesse insultés , on les bourrait de coups de pied et on leur crachait au visage, tandis que les femmes du village imploraient vainement la clémence des officiers et des soldats, se jetant à leurs genoux, mais ne pouvant même pas obtenir l'autorisation de donner à manger à ces malheureux. Ils restèrent aussi un jour et une nuit.

Le samedi 8, à l'aube, on vint leur dire qu'ils seraient fusillés tous les quatre. On se plut à renouveler cette menace plusieurs fois par heure jusqu'à ce que, dans la soirée, des soldats, froidement, tuèrent à coups de fusil Puffet et Mossay, toujours ligotés sur le pont, et leurs cadavres jetés à l'eau. A ce spectacle, Lejeune, craignant de subir le même sort, parvint à se débarrasser de ses liens et se jeta dans la rivière : une grêle de balles l'y suivit et il disparut, criblé de blessures. Quant à Goffinet on ne lui rendit la liberté qu'après lui avoir fait subir mille tortures.

Dans la même journée, François Longton, le garde-Champêtre, voulant voir si Lincé brûlait toujours s'était engagé dans un champ de seigle entouré de hautes haies, il tomba au milieu d'un groupe de hussards qui le fusillèrent.

 A partir de ce jour, les officiers exigèrent que tous les hommes du village se rendent à l'église chaque nuit ; à cet effet, ils avaient mis 20 soldats à la disposition du curé pour rassembler les villageois et les emmener à l'église. Ils ajoutaient que ceux qui seraient trouvés chez eux après le passage de la patrouille, seraient fusillés. On imagine aisément ce que fut cette première nuit passée dans l'église. Les malheureux croyaient leur dernière heure arrivée et avaient le pressentiment qu'ils seraient fusillés au point du jour. Le curé célébra l'office à minuit et l'on attendit le matin dans la plus grande anxiété. Les pauvres gens en furent quittes pour la peur, mais ils durent passer douze nuits de suite dans l'église.

A partir du 9, le village, sauf quelques incidents sans grande importance, ne fut plus troublé que par le passage des troupes et, dès le 20, il reconquit peu à peu sa quiétude coutumière. Mais il y restait du sang et des larmes !

Sources : extraits de "Liège pendant la guerre" par J. de Thier et O. Gilbart, éditions Bernard, 1919 communiqué par A. Dehan dans "Les Echos de Comblain", juin 1957.

Géolocalisation
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