L'invasion
Souvenirs d'un jeune de 12 ans en 1914.
Samedi 1er août 1914.
Depuis plusieurs jours, une atmosphère lourde pèse sur tout le pays. Les journaux relatent la tension internationale sans cesse accrue par suite des exigences de l'Autriche vis-à-vis de la petite Serbie et l'on redoute une conflagration générale. Surtout que l'Allemagne, notre puissante voisine, à son tour, s'est faite menaçante et l'on craint l'explosion de ce pays belliqueux.
Toutes les conversations, devenues angoissées, ne traitent que de cette possibilité redoutable de guerre, et l'on manifeste l'espoir que, tout comme ne 187, nos frontières seront respectées. Espoir parfois vacillant que vient combattre la grande mesure de nécessité prise par le Gouvernement : le rappel des réservistes. Car les anciens soldats ont dû rejoindre leurs corps. Hier, nous avons vu partir Jean Malemprée. Spectacle déchirant ! Vêtu de sa tunique et d'un pantalon de toile, Jean s'en allait vers la gare, portant un petit paquet et escorté de sa femme, la grande Mandine, et de ses enfants Germaine et Georges, qui ne parvenaient pas à retenir leurs larmes. Jean nous a lancé en passant : "Au revoir ! Du moins, espérons-le !" et s'est éloigné tristement vers le destin, vers l'inconnu.
Avec lui, combien dans le pays, s'en sont allés ainsi, délaissant des mères, des épouses, des enfants privés désormais de leur soutien ! Combien s'en sont allés ainsi, pensifs, stoïques, obscurs rouages d'une gigantesque machine invisible et pourtant terriblement présente ! Combien sont partis sans phrases, sans panache, pour répondre simplement à l'appel du pays ! Tous ces départs ont jeté la consternation générale dans tous les foyers. Et l'on se demande avec anxiété ce qui va arriver, ce que demain nous réservera.
Aujourd'hui a lieu la distribution des prix de l'Athénée. La cérémonie se déroule avec son apparat traditionnel dans la grande salle du Conservatoire de Liège. Et quand nous sommes dehors, les livres de prix sous le bras, revenant de la gare par l'avenue Rogier, nous remarquons cette vie fébrile, inaccoutumée, qui agite la ville. Ce ne sont que réservistes en pantalon de toile, gendarmes affairés, charroi militaire et civil de toute espèce. Aux terrasses, un troupeau de vaches meuglantes, au pis ballonné, s'en va pesamment vers le centre de la ville sous la conduite de deux ou trois bouviers qui sont des "piottes". Des camions, des voitures fourragères passent sans cesse, assurant les besoins de l'intendance. Parmi ces véhicules, on voit s'avancer deux camions automobiles identiques qui se suivent en roulant à bonne allure ; aux cabines des conducteurs, des feuillages et des drapeaux tricolores, et, sur la caisse peinte en bleu-ardoise, aux montants de teinte noire, on lit : P. Wautriche-Senny, matériaux, Comblain-au-Pont.
Ah ! dans cette atmosphère pesante, chargée de malheur, mieux vaut encore mille fois fournir du matériel que des poitrines humaines !
Dimanche 2 août.
La journée est lourde, plus lourde encore qu'hier. Il semble que le temps lui-même veuille accentuer ce sourd malaise, cette angoisse qui ne nous quitte plus, car ce temps est couvert, de gros nuages noirs voguent dans le ciel, lourds et menaçants. On dirait même que les oiseaux, dans les frondaisons du Thier Pirard et de Saint-Martin, subissent cette ambiance déprimante en ne lançant que des pépiements rares et hésitants.
Les messes et les vêpres ont vu un surcroît de fidèles car l'appréhension des calamités ramène l'homme vers la maison du Seigneur, et l'anxiété grandit dans tous les coeurs. Les journaux du matin demeurent dans l'incertitude sur le déroulement des évènements, ils sont partagés entre la crainte et l'espoir. C'est que, avec l'Allemand qu'on aime déjà pas beaucoup chez nous, il faut s'attendre à tout. En tout cas, Georges Ortega, le Liégeois vendeur de journaux qui a succédé à Gustave Bourgeois, s'en va répétant son pessimisme et disant qu'en ville on assure que cela tournera mal.
Dieu veuille qu'on se trompe !
Lundi 3 août.
Les Allemands sont entrés hier à Luxembourg ! Au mépris de tout droit ! En reniant la parole donnée !
Ainsi donc, le drame a commencé. Le péril s'affirme à notre frontière. Il est là, tout proche. La guerre vient vers nous avec son cortège de massacres et d'horreurs.
Et nous sommes là, désarmés, les mains nues, paisibles citoyens menacés par le pire fléau de l'humanité !
Nos pensées vont sans doute vers les pauvres Grand-Ducaux, pacifiques comme nous, qui connaissent, hélas ! une sort cruellement immérité, mais elles vont surtout vers les nôtres, vers nos petits soldats qui, nous ne le sentons que trop, maintenant, vont devoir affronter l'hydre germanique, celle-là même qui s'est abattue sur la France, sur la pauvre France, il y a quarante ans, avec tant de fortune insolente !
Et nous sommes en vacances ! En vacances depuis aujourd'hui ! Tristes vacances ! Quand nous en parlions, naguère encore, au train matinal, avec Henri, avec Franz, avec les autres, nous nous réjouissions naturellement et nous faisions des projets de jeux de plein air et de courses à travers bois. A présent, les vacances sont là et nous n'y pensons plus. Nous ne pensons plus à notre droit, après l'année scolaire, de jouer, de courir, de chasser les sauterelles ou les libellules. Nos ainés, les adultes, sont graves, pensifs, anxieux, et nous le sommes comme eux, en dépit de notre jeune âge. Nous sentons la même gravité, la même anxiété dans notre jeune âme, nous sentons et nous comprenons, et ces impressions se burinent fortement en nous.
Nous aussi, les petits adolescents d'une année qui s'avère terrible, nous regardons l'avenir avec crainte.
Mardi 4 août.
Tout se consomme ! Aujourd'hui, plus de train ni de journaux ! Nous ne savons plus rien sinon que le bourgmestre a reçu des instructions aussi urgentes que formelles émanant des autorités militaires : faire sauter les ponts, obstruer les tunnels, encombrer les routes, en un mot, désorganiser, disloquer toutes les voies de trafic.
Des équipes de travailleurs sont formées sans retard et cela d'autant plus aisément que tout travail a cessé dans les carrières et sur les chantiers. C'est un affairement général. Nos robustes ouvriers, qui ont le sentiment d'être plus utiles que jamais à la collectivité, ne ménagent pas leurs peines dans l'abatage des arbres bordant les routes, surtout la principale artère d'invasion.
Pendant ce temps, d'autres équipes travaillent d'arrache-pied au minage du pont du Pont-de-Sçay. Nos braves carriers, sous les yeux des autorités locales, sont ici dans leur élément et "battent mine" dans les piles massives du pont de pierre. Par moments, on fait s'éloigner du lieu de la destruction les nombreux désoeuvrés qui, sur les deux rives, assistent aux opérations et, la mèche allumée, la détonation se produit. Mais malgré l'expérience et l'esprit industrieux de nos travailleurs, les déflagrations n'ébranlent pas l'ensemble de l'ouvrage d'art. On a beau s'y prendre à plusieurs reprises, le pont, notre vieux pont, tient bon.
A ce moment, nous sommes survolés, à haute altitude, par un aéroplane qui, ami ou ennemi, décrit plusieurs cercles très haut dans l'air et pique soudain vers Fraiture où il disparait dans les profondeurs du ciel. Il peut être à ce moment vers les six heures du soir.
A cet instant passe, venant de Brigaton et allant vers le village, un piéton, un prêtre qui jette au passage un regard contrit sur cette oeuvre de destruction. En ces moments où la défense matérielle du pays se manifeste avec tant de farouche âpreté, que peut-il se passer dans l'âme de la foule ? Quels sentiments de méfiance peuvent animer certains de ces badauds qui s'avancent tout à coup vers le brave prêtre, l'arrêtent, l'entourent et le menacent en le traitant d'espion ? C'est tout juste si le passant n'est pas mis à mal. Heureusement le bourgmestre, présent sur les lieux, intervient à ce moment et fait conduire le prêtre chez Théophile Bihet. Là, tout s'arrange, s'éclaircit : le prétendu espion étant tout simplement un brave homme de prêtre qui a décliné son identité de bonne grâce et qui a déclaré se rendre dans sa famille aux environs de Bomal et venir de Liège à pied par la route faute de trains.
Le digne homme sort de la maison, le front serein ; l'attroupement hostile se fend pour lui céder passage. Tout est pour le mieux ! Mais le voyageur a bien failli être écharpé par la foule soupçonneuse et, pour peu que la même scène se représente encore sur son chemin de retour, comme il y a encore d'ici Bomal, on peut se demander si le digne homme arrivera là-bas sain et sauf. Espérons-le pour lui !
D'autre part, les chefs de gare de Rivage et de Comblain-la-Tour ont reçu des instructions identiques pour faire chauffer une locomotive et les lancer à corps perdu sur la même voie, l'une vers l'autre, afin qu'elles se rencontrent dans le tunnel et y obstruent le passage.
Dans l'après-midi, sous un soleil éclatant, alors que le rail est désert depuis hier, on entend sur le pont de Douxflamme, le sourd grondement de la locomotive. L'engin fou, sans personnel à bord, fonce comme un taureau aveugle, passe librement au passage à niveau que le grand Polyte n'a plus besoin de garder, brûle la gare et roule à toute vapeur vers le tunnel dans lequel il s'engouffre comme un bolide, autre image de la destruction voulue, organisée pour notre défense.
Un avis lancé par les autorités belges - le dernier ! - a signalé les Allemands à Pepinster. C'est bien la guerre ! L'ennemi est chez nous ! Il foule le sol de la patrie ! Nous sommes envahis !
Les ménagères se pressent dans les boutiques d'alimentation et rentrent chez elles avec des cabas et des filets débordants de vivres de toute nature. On achète tout, car on aura besoin de tout, et Dieu sait quand les commerçants seront réapprovisionnés. Les rayons des magasins se vident avec une rapidité incroyable ; l'incertitude de l'avenir aiguise la prévoyance des ménagères qui veulent du moins assurer le futur immédiat. Après ? Dieu, sans doute, y pourvoira, lui qui donne aux oiseaux la pâture.
La journée s'achève dans une atmosphère de consternation. Les travaux, au pont, ont duré jusqu'à la nuit tombée sans résultat tangible. Le pont tient toujours ! Par ailleurs, autre constatation, le courant électrique est coupé. Il nous faut aller rechercher la lampe à pétrole qui va éclairer tristement la veillée, la bonne vieille lampe dont on se servait autrefois, au temps ù les Allemands (non, les Alboches !) nous laissaient vivre en paix.
Mercredi 5 août.
Le soleil s'est levé radieux et il éclaire la vallée de sa lumière resplendissante ; il répand sur notre petit pays la clarté vivifiante de Messidor. Pas un souffle d'air. Des chants ininterrompus sous la feuillée du Thier Pirard. Toute la nature est en fête, et la splendeur estivale contraste douloureusement avec les pensées pleines d'anxiété qui nous accablent tous. Le ciel a beau être d'un bleu azur, l'air a beau être tiède et léger, les oiseaux ont beau chanter parmi les frondaisons, rien ne peut nous tirer de la consternation qui nous accable, qui nous étreint douloureusement à l'heure du péril ! Nous attendons. Et les heures sont longues, mortellement longues ! Ce sont des heures lourdes, toutes pleines d'anxiété. Il n'y a que quelques jours que nous vivons avec cette oppression terrible et il nous semble que les derniers jours de paix sont déjà bien loin ! Bien loin !
Et la pensée de chacun est et demeure : Que va-t-il advenir de nous ? Car des gens qui passent nous disent, l'air consterné, la présence des Alboches à Chanxhe et à Poulseur.
La matinée s'avance, il est onze heures environ. Nous sommes avec notre père sur le seuil de notre maison, quand soudain un bruit sourd, inaccoutumé, nous fait tourner les yeux vers l'aval et, du tournant de la route, nous voyons surgir une masse grisâtre d'hommes qui s'avancent.
"Les voici !" dit mon père, et tout en laissant la porte de rue grande ouverte, nous nos retirons quelque peu vers l'intérieur du vestibule.
Les voici ! Ah ! cela vous fait un fameux choc au coeur de voir pour la première fois des ennemis ! Cela vous fait mal dans la poitrine à voir s'avancer lentement, sans qu'on puisse faire quoi que ce soit pour les en empêcher, ces hommes armés qui vont, d'un pied sûr, comme s'ils étaient chez eux, vers le but que leur volonté néfaste s'est assigné !
Flac ! flac ! flac ! Ils s'avancent en rangs serrés, à six de front, le regard fixe, l'air figé. Leur casque à pointe, qui semble accentuer encore leur aspect farouche, est recouvert d'une housse du même gris verdâtre que l'uniforme, où on lit les matricules du régiment. Ils portent sur l'épaule le fusil au canon terni, au dos un sac moins incommode que celui des nôtres. Tous les cuirs et buffleteries sont tout neufs. Et leurs affreuses demi-bottes poussiéreuses martèlent la chaussée sans relâche... flac ! flac ! flac ! Les officiers, en serre-file, portent sur leur poitrine des étuis à jumelles et des cartes d'état-major enchâssées dans des étuis plats en mica. Au passage, ils jettent de brefs regards inquisiteurs sur les habitants qui les regardent passer. Parfois, un soldat, la face en sueur, retire son casque tout en marchant et l'on voit alors apparaître son crâne, tondu à ras comme celui d'un forçat.
Aussi loin que l'oeil puisse porter, ce n'est qu'une masse grisâtre, hérissée de fusils et de casques à pointe, une masse compacte, homogène, qui s'avance, qui passe, qui s'éloigne, sans cesse continuée, prolongée par une autre masse identique.
Il en passe ! Il en passe ! Sans cesse les hommes affluent, compagnie après compagnie, régiment après régiment, toujours avec ce regard froid, comme pétrifié, sur leur groin suant. Et toujours ce bruit rythmé des bottes sur le pavé, cette cadence lourde qui résonne sans trêve jusqu'à devenir obsédante... flac ! flac ! flac !
Puis, après les fantassins, voici l'artillerie, voici aussi le train des équipages : les pièces peintes en gris sur leurs affûts, les caissons, les voitures fourragères, tout cela de la même teinte uniforme, tout cela tiré par de vigoureux chevaux mecklembourgeois, au poil luisant de bêtes bien nourries, tout cela dans un sillage odorant de saucisses fumées chaudes que laissent derrière elles les cuisines roulantes. Et tout cela s'en va vers l'amont, dans le bruit incessant des sabots de chevaux et de roues dansant sur le pavé inégal. Et puis, de nouveau, des fantassins à n'en plus finir !
Soudain, on entend les officier vociférer un commandement bref, guttural, qui se transmet de bouche en bouche, de l'arrière de la colonne vers l'avant, indistinct d'abord, puis qui devient compréhensible en se rapprochant, puis qui nous dépasse et redevient indistinct : "Links !" Et aussitôt le long serpent humain appuie sur sa gauche, compagnie après compagnie, laissant la place à leur droite à la cavalerie, aux hussards de la mort qui, en file indienne, progressent au galop et dépasse la piétaille. Le colback de ces cavaliers est, lui aussi, recouvert de la fameuse housse ; ils portent la lance à l'oriflamme noire et blanche, couleurs de la Prusse, et cette véritable charge de cavalerie, qui dure elle aussi pendant tout un temps, passe comme une trombe qui balayerait tout sur son passage au long du trottoir des maisons. Une fois la cavalerie passée, les hommes reprennent le milieu de la chaussée.
Les Alboches défilent ainsi pendant une bonne partie de la journée. Toujours des hommes ! Toujours des attelages ! Cela n'en finit plus ! A croire que l'Allemagne a soudain ouvert ses réservoirs humains pour les laisser s'écouler uniquement vers notre pacifique vallée ! C'est comme un flot constant, intarissable, c'est comme un flux incessant de marée qui déferle sur notre malheureux pays, un flot de boue grisâtre qui apporte avec lui l'angoisse et la misère !
Et voilà que, dans le cours de l'après-midi, alors que le soleil s'est caché derrière un écran de nuages, comme s'il se refusait à éclairer davantage l'ignominie de cette ruée d'ennemis sur notre terre natale, voilà que, vers le nord, on commence à entendre un sourd roulement de tonnerre. Serait-ce un orage ? Mais pourtant, le grondement lointain ne se rapproche nullement. Ce n'est pas un orage, c'est la canonnade de la ceinture des forts. C'est un orage d'acier ! Les forts tirent sur d'autres Alboches qui menacent Liège, qui marchent vers la ville avec le même bruit de bottes !
Il y a, à ce moment comme un flottement dans les colonnes qui continuent à défiler inlassablement sous nos yeux. On dirait que ces hommes deviennent hésitants, à la voix du canon qui tonne au loin. Il semble qu'ils n'avancent plus au même pas décidé !
Et soudain, des commandements hurlés se font entendre : "Halt !". La colonne s'arrête, l'arme au pied. Des hommes retirent leur casque un instant, s'épongent la face. La longue masse humaine demeure immobile, silencieuse. Au loin, le canon gronde sans arrêt !
Un ordre aboyé se fait jour. Les uns après les autres, les ennemis remettent le fusil à l'épaule, font un demi-tour impressionnant et se remettent en marche dans la direction d'où ils venaient. Le bruit de bottes recommence, cette fois vers l'aval... flac ! flac ! flac ! C'est le reflux de la sinistre marée !
Passe alors, à cheval, un officier supérieur. C'est au moins un colonel, d'après ce qu'on peut en juger, d'après la pointe très effilée de son casque, le long manteau qui recouvre en grande partie la croupe de sa monture, d'après son monocle et sa joue balafrée : le type du hobereau prussien. En passant devant nous, il nous lance en français avec un fort accent tudesque : "Les Frann'çais sont dans votre pays. Ils sont là !"
Et sa main gantée de cuir fauve s'étend droit devant lui. Mais quand il est passé : "Crapule !" murmure mon père, qui ne mâche pas ses mots. Il a montré la direction de Fraiture. Et au-delà, dans cette direction, c'est l'Allemagne ! Il veut avoir l'air de justifier sa présence ici !
Les troupes le suivent, dans ce mouvement régressif, avec cette absence de personnalité qui caractérise les hommes d'une troupe en marche. Tout ce qui est passé tout à l'heure repasse avec le même air passif, marchant sûrement vers Liège, vers le canon qui tonne sans discontinuer. Ce n'est plus la promenade militaire, c'est la marche à la mort.
Eh bien, marchez vers la mort ! Marchez vers la boucherie, bandits au casque pointu ! Allez vous faire abattre ainsi que des bêtes puantes par ceux qui tiennent désormais dans leurs mains courageuses le salut de la Patrie ! Allez vers l'abattoir auquel vous êtes promis, bétail farouche que vous êtes ! Allez vous faire trouer la panse, blonde jeunesse germanique qui ne rêvez que gloire des batailles et fumées des combats ! Vous n'aimez que plaies et bosses ! Ha ! vous en trouverez tant que vous voudrez là-bas à Embourg, à Boncelles, où le canon belge se réjouit de faire des trouées sanglantes dans vos rangs maudits. Allez ! marchez à la mort, hâtez-vous d'être des cadavres entassés devant nos forts. Et là-bas, dans ce repaire de fauves qu'est votre patrie, demain en Souabe et en Poméranie, des mères, des veuves, des fiancées pleureront votre trépas. Et la pensée de vos carcasses refroidies dans l'herbe liégeoise, et de ces larmes amères que l'on versera sur vous, nous réjouira jusqu'au fond de l'âme et nous remplira d'une allégresse qui sera notre couronne funéraire, à nous, sur vos deuils, à vous. Car haïr l'Alboche doit être désormais pour nous un devoir sacré !
Source : A. Dehan, L'Invasion, Echos de Comblain, n°11, novembre 1956, p. 81, 82, n°12, décembre 1956, p. 92, n°5, mai 1957, p. 37, 38.
