Li Dj'volî.
le conducteur du cheval de halage.
Le "dj'volî" est le nom que portait en wallon - le seul langage employé par nos bateliers - le conducteur du cheval de halage.
il y eut d'abord celui qui mina li dj'vo d'bètchète, celui qui conduisit le cheval tirant une bètchète, c'est-à-dire le plus ancien et plus petit modèle des bateaux de l'Ourthe et de l'Amblève.
Ce n'est que beaucoup plus tard qu'apparurent les dj'volîs d'hèrnas et les dj'volîs d'mignoles. Ces deux variétés de chalands (les hèrnas un peu plus anciens que les mignoles) ne circulèrent plus, en effet, que sur l'Ourthe canalisée, donc à partir de l'an 1857, faisant la navette entre le confluent de nos deux rivières et Liège.
Nous avons vu que certains hèrnas de bois remontèrent pourtant l'Ourthe jusqu'à Hamoir-Lassus.
Quant aux bètchètes, hèrnas et mignoles, ils allèrent fort souvent bien au-delà de Liège, terminus habituel.
Des bètchètes de l'Ourthe et des ros de l'Amblève (1) sont déjà allés jusque Duffel et Anvers, par le canal de Campine et même jusque bien loin en Hollande : à Amsterdam et à La Haye surtout, pour transporter des pierres de taille.
Il est impossible de traduire le mot "dj'volî" en français en n'employant qu'un seul terme. Traduit littéralement, il donnerait "chevalier" ce qui évoquerait tout de suite un noble du moyen-âge, ou un membre d'un ordre militaire ou religieux ou, encore, le titulaire d'une reconnaissance officielle pour services rendus.
C'est pour cela que nous traduisons "dj'volî" par conducteur du cheval de halage. Le cheval était chez nous le haleur traditionnel (2).
Tout homme qui savait conduire un cheval était relativement vite au courant du métier de "dj'volî" si, à l'aube de sa carrière, il faisait montre des qualités essentielles requises : vigilance, constante, adresse, vivacité, sang-froid, débrouillardise, sens des responsabilités.
Antoine Pahaut, de Comblain, affirmait toutefois que le jeune conducteur n'était parfaitement à la hauteur de sa tâche qu'après quelque quatre années de pratique.
En effet, le travail de "dj'volî" ne consistait pas uniquement à "miner li dj'vô" (conduire le cheval). Il devait aussi exécuter "a tère", c'est-à-dire sur la terre ferme, toute une série de manoeuvres habituelles ou éventuelles.
En voici des exemples :
1- "Alèz, nos nn-îrans ! Fèrez d'vins !" ce qui voulait dire : attachez la "ralongue" ou corde de traction que lui lançait le batelier, à la "biyète" du "trèp'sî" (à la corde en noeud coulant du palonnier. ;
2- "taper foû" ou "taper djus" : larguer les amarres. Se disait aussi : "taper l'cwède foû dè pilot" : libérer le câble de traction fixé au pieu d'amarrage ;
3- "tchèssî" ou "èsnonder l'bat" : faire démarrer le bateau correctement et sans heurts
Cris du batelier : "Tchèsse on pô li dj'vô ! = Rote on pô pu reûd, Twinne ! I fâreût s'ramasser pace qui..." ;
4- surveiller constamment la voie d'eau pour :
a) Avertir le marinier de l'approche d'une péniche venant en sens contraire ;
b) écarter de la berge les personnes susceptibles de se faire "acrotchî" (accrocher), puis projeter à l'eau "si fé bouter è l'êwe". Notons ici que le batelier avait priorité so l' vôye di halèdje ;
c) annoncer les anomalies éventuelles du trajet ; par exemple, avertir le batelier et l'éclusier que l'écluse n'était pas "clère" ou "prète" (si les portes d'amont étaient fermèes) ;
5- veiller à ce que le câble de traction ne traînât pas à terre ou ne s'accrochât pas à des buissons ou à des souches ;
6- détacher le cheval à l'entrée d'une écluse (on distèléve li dj'vô âs èclûses) ; rifouter l'cwède è ponton (rejeter la corde dans le ponton) ;
7- donner un coup de main au moment de l'éclusage, c'est-à-dire seconder l'éclusier (l'èclûzî) en fermant et en ouvrant les "pwètes di l'èclûse" ou "vintas", les portes de l'écluse, du côté du chemin de halage (donc de son côté). Ceci, pour activer la besogne de l'éclusage (èclûzèdje) ;
8- quand le bateau était sorti de l'écluse (qwand il èsteû oute di l'èclûze), reprendre la corde que le batelier lui lançait et rattacher la "ralongue" pour continuer le parcours ;
9- courir à certaines occasions pour lancer le bateau.
Exemples :
a) dans un tournant, pout maîtriser le courant (i faléve qui l'ponton alahe pus vite divins on toûrnant po mêstri l'êwe, li corant) et
b) lors de l'approche de la traversée d'un pont, lorsque le chemin de halage cessait pour reprendre sur la rive opposée (la péniche devait continuer sa marche pendant que le cheval gagnait l'autre berge) ;
10- coopérer aux manoeuvres lors d'un croisement. Le batelier qui naviguait vers l'amont (qui ramontéve) était tenu de faire arrêter son cheval. Le marinier lui-même devait baisser son mât (coûkî l'mastê; layî touper l'cwède) et caser son chaland contre le bord de la rive gauche.
C'est donc le batelier qui descendait la rivière (naviguait vers l'aval : li ci qui d'hindéve l'êwe) qui avait la priorité parce qu'il allait plus vite, mais il devait quitter le bord de la rivière, ce qui se disait : aler po d'foû.
La corde reliant le ponton descendant, au cheval de halage (li cwède dè dj'vô, la ralongue) passait, de ce fait, au-dessus du bateau qui remontait ;
11- "fèri foû !" Cri du batelier réclamant d'urgence la libération du câble de traction. En cas de danger inévitable, trancher "li cwède dè batè" d'un coup de canif "po qu'li dj'vô n'si f'zahe nin sètchî è l'êwe" ;
Dè timps dès vîs batelîs (au temps des anciens bateliers) c'est-à-dire lorsque la navigation se pratiquait uniquement à l'aide des bètchètes n'utilisant, forcément, que le cours naturel de l'Ourthe et de l'Amblève (rotant so l'vîhe êwe), le "dj'volî" était encore astreint à d'autres tâches délicates :
12- traverser la rivière à gué avec le cheval. Lorsque l'eau était trop profonde, le cheval se mettait à nager et il incombait au conducteur de se hisser rapidement sur le "cossinet" et de s'y "agn'gnohî" (de s'y agenouiller ;
13- aider au franchissement des "vennes". Relire à ce sujet, dans nos "Echos" d'avril à juin 1959 (pages 25, 26, 27, 44 et 45) ce que nous avons écrit à propos des manoeuvres difficiles qu'il s'agissait d'exécuter ;
14- embarquer le cheval haleur au centre de la bètchète à certains endroits où le courant violent ou la crue prononcée rendaient la traction chevaline inutile. (On abrégeait ainsi le trajet de la bête et on lui épargnait de courir et de s'exposer aux dangers) ;
15- entretenir le cheval : nourriture, boisson, logement, soins d'hygiène et surtout... de beauté ! ;
16- se tenir à la disposition du maître-batelier (li mêsse-batelî) pour tous les transports routiers (marchandises à livrer aux boutiques ou à des particuliers ; matériel ou matériaux pour les industries locales, les artisans, etc...) et, aussi, pour les besoins de la ferme qu'exploitait souvent le maître-batelier : charriage (fumier, foin, récoltes), labours, etc...
On s'en rend compte aisément : la tâche du "dj'volî" était loin d'être de tout repos. Et il devait marcher en tout temps, exposé à la pluie, au vent, à la neige, etc...
Pour accomplir sa besogne, le "dj'volî" chevauchait d'habitude sa monture où il se tenait assis en amazone, sur le "cossinèt". Comment se hissait-il sur le dos du cheval dépourvu d'étrier ? Ordinairement, il posait le pied gauche sur le cordon, se tenait au collier par les attelles puis hissait sur le dos de l'animal où il faisait demi-tour pour avoir les deux jambes du côté de la rivière et, ainsi, aisément dominer tout le paysage qu'il devait surveiller.
Parfois pour se dégourdir (po s'direûdi) ou, simplement pour changer, ou encore, pour répondre à un nécessité du service, il sautait à bas de sa monture et la guidait à la main, tandis que le "loulou" précédant "l'attelage" se retournait de temps à autre vers son maître comme pour lui dire : "tu viens ? - ça va ?"
Le "dj'volî" s'habillait suivant les saisons (légèrement en été et très chaudement pendant l'hiver) et, aussi, suivant les intempéries quotidiennes.
Il n'avait pas, à proprement parler, de costume spécial, mais il aimait traditionnellement porter un pantalon et un gilet "di gros vroûle a cwèsse" (de gros velours côtelé) sur lequel il passait le sarrau de toile bleue. Ce sarrau était assez court et serrant dans le but de ne gêner nullement les manoeuvres à effectuer.
Lorsqu'il faisait froid, il endossait sur ce sarrau une épaisse "camuzole" de laine qui lui servait de paletot.
Cette camisole était presque toujours de la couleur de l'eau trouble. Elle était tricotée double et fermée par de gros boutons de nacre uniformément blancs ou à reflets changeants.
Ces grosses camisoles dont la gent batelière tout entière était très fière, étaient importées de France.
Il était souvent chaussé de bottes de cuir et aimait se nouer un gros foulard rouge autour du cou.
Comme couvre-chef, il avait l'inévitable casquette de soie noire qu'il portait en même temps que son "bleû sâro". S'il n'avait pas endossé ce dernier, il se coiffait d'une casquette ordinaire. Par temps incertains ou pluvieux, il portait une espèce de suroit en feutre dont les bords étaient retombants. En hiver, il portait "un bonèt di pê d'lote", (bonnet en peau de loutre) dont il était particulièrement fier.
Enfin, il avait souvent, accroché aux attelles du collier, du côté de la musette-mangeoire, un "gros court paletot" qu'il ne portait qu'exceptionnellement, par exemple, en temps d'orage.
Les derniers "dj'volîs" ne connaissaient plus le sarrau bleu ni la casquette de soie noire. Ils étaient habillés comme tout le monde et la plupart ne chaussaient même plus de bottes.
Certains conducteurs, comme d'ailleurs leurs confrères occupés à la manoeuvre du bateau, portaient des "ôriliètes d'ôr" (des boucles d'oreilles en or). Coquetterie ? Peut-être et même presque certainement. Mais aussi, par suite de la croyance au pouvoir qu'avaient ces bijoux de les protéger contre les maux d'yeux causés par le brouillard, la pluie, le vent humide, les paillettes de neige et le séjour perpétuel dans la vallée, à quelques pas de la rivière ou sur celle-ci.
Le mal d'yeux était un des "mèhins" ou légères infirmités des gens d'eau. Un autre "mèhin" propre aux bateliers proprement dits, était les "rompeures" ou hernies, occasionnées par le maniement des gaffes ou "fèrés".
Notre conducteur aimait particulièrement son cheval. S'il le traitait, on n'aurait pu mieux, à tous les égards, s'il veillait spécialement à ce que rien ne lui manquât, à ce que rien ne le blessât et à ce que tout fût beauté et parure, il lui témoignait aussi toute son amitié en l'encourageant constamment, non seulement par des paroles affectueuses, mais aussi par des caresses er de petites "tapes" amicales, surtout quand la bête devait fournir un effort spécial ou agir prudemment à un endroit dangereux.
Voici quelques paroles recueillies : "Alèz, valèt, corèdje !" - "Hûwe, bâcèle !" - "Haye, rossète !" - "Eco'ne pitite fwèce, mi fi !" - "V'la co eune qu'èsr oute, rossète !" - "Ca va-t-i, vî bayârd ?"
Le contraire de "hûwe !" ou "haye !" qui voulait dire "en avant !" était "howe !", parfois "owe !" Ce mot était parfois remplacé par "hale !" (=halte !) à l'arrivée aux écluses.
Et le brave cheval comprenait ce langage simple, débité tous les jours devant les mêmes paysages, aux mêmes endroits et aux mêmes occasions.
Ne nous étonnons pas si, après quelque temps, le cheval haleur n'avait plus besoin des ordres de son maître : il savait parfaitement bien ce qu'il devait faire, quand il devait courir, où il devait s'arrêter, où il recevait à boire, etc.
Le "dj'volî" annonçait à son batelier si l'écluse était en ordre d'entrée, puis il hélait l'éclusier par le cri traditionnel : "â up' !" ou "ô up' !" ("o" ouvert très long).
Plus tard, ce fut le batelier lui-même qui, averti par le "dj'volî", donna un coup de trompe (sofla d'vins 'ne cwène) pour appeler le préposé à l'éclusage.
Le ton de la conversation entre "nêveûs" (navigateurs) était toujours élevé afin que les ordres ou les simples communications ou conversations fussent toujours bien audibles et parfaitement compris.
Toute cette documentation a été recueillie de la bouche même d'anciens bateliers de l'Ourthe. Nous avons toujours été frappés en voyant la mine rayonnante de ceux-ci lorsqu'ils parlaient de leur ancien métier. Au surplus, chose curieuse, ils en ont toujours parlé au présent, comme s'ils étaient encore sur leur bateau ou le cheval haleur.
L'apparition du chemin de fer, en 1866 sur l'Ourthe et en 1888 sur l'Amblève, a sonné le rapide déclin puis la mort de notre batellerie fluviale.
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(1) Le "ro" était le nom donné aux grosses bètchètes de l'Amblève pouvant charger 3.500 kg. Les bètchètes de la même rivière qui étaient de tonnage plus réduit s'appelaient plaisamment des "bizawes" à cause, non seulement de leur petitesse, mais aussi de leur vitesse et de leur grande maniabilité.
(2) Les hommes qui, occasionnellement, sur certains trajets, et pour un motif spécial, halaient des bateaux, tiraient ceux-ci à force de bras, à l'aide d'un câble ou cordage qu'il passaient sur l'épaule et maintenaient des mains. Parfois, ils halaient le chaland au moyen d'une "tricole", large bande passant sur la poitrine.
(3) Il est peut-être bon de rappeler qu'à l'époque, il n'existait pas de contrat de travail pour le "dj'volî".
SUPPLEMENT.
Immortalisation du dj'volî.
Parmi les statues de bronze qui ornent les "Terrasses d'Avroy", à Liège, se trouve le beau groupe du "dj'volî" et de son cheval de halage.
Il a été réalisé par le sculpteur Jules Halkin (1).
On ne connait pas avec certitude l'année de l'exécution de la statue. D'après des notes relatives à l'urbanisation de "l'Ile du Commerce", réalisé en 1880, l'oeuvre de Halkin daterait de l'année de sa mort, en 1888.
L'ensemble est sans prétention, mais rend la réalité d'un façon frappante et presque tangible. Il s'en dégage une puissante harmonie.
"L'anima", dit Michat, dans son livre cité ici en note, "est momentanément au repos ; le conducteur, d'une nature aussi placide que son cheval, s'est adossé à celui-ci ; il regarde au loin, du côté de la Meuse ; il semble attendre le signal convenu pour reprendre sa marche lente et silencieuse."
Pourtant, d'après l'affirmation de Micha, et, peut-être la croyance des Liégeois, le groupe ne se rapporte à la navigation sur la Meuse, mais bien à l'humble batellerie sur l'Ourthe.
Le "dj'volî" choisi comme modèle par Halkin, est, en effet, Pôl Libô, Léopold Lebeau, de Hamoir (2), alors au service de Bènwèt Falêsse (Benoît Falaise) de Rivadje-en-Pot (Rivage-en-Pot). Lae harnachement du cheval est, de même, celui que l'on rencontrait tout le long de l'Ourthe. La statue représenterait donc ledit Lebeau alors qu'il avait plus ou moins 42 ans.
Le batelier Falaise faisait la navette entre Liège et Chênée, localité où il transportait de la houille destinée aux usines de "La Vieille Montagne". Il disposait de trois chevaux dont celui qui nous intéresse ici et que conduisait Lebeau.
Le cheval s'appelait "li p'tit Sèdan" (le petit Sedan) parce qu'il avait échappé aux réquisitions militaires découlant de la guerre franco-allemande de 1870 (3).
Ainsi la navigation de l'Ourthe conserve un mémorial perpétuant cette industrie si pittoresque de notre région.
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(1) jules Halkin naquit à Liège le 23 octobre 1830.
Il fut élève de Buckens à l'Académie des Beaux-Arts. Après avoir séjourné à Rome et voyagé en France et en Allemagne, il exposa ses premiers travaux en marbre en 1861.
Halkin était un pensionnaire de la fondation Darchis. Il a participé avec Mignon et de Tombay à la décoration des "Terrasses".
Son groupe du cheval de batelier et de son conducteur est l'oeuvre la plus importante que ce sculpteur nous ait laissée. Halkin mourut à Liège le 16 juillet 1888. Sa biographie a été écrite par Alfred Micha dans le livre intitulé "Les Maîtres tombiers, sculpteurs et statuaires liégeois", édité en 1909 (pages 257 à 260).
(2) Léopold-Joseph Lebeau vit le jour à Hamoir le 23 juillet 1846. Il était le fils d'Auguste et de Gillard Clémentine. Il était batelier de son métier. Il partit pour Angleur le 14 mars 1883 et c'est là qu'il y est décédé le 30 novembre 1913. Son épouse s'appelait Absil.
(3) Le premier propriétaire du cheval provoqua une claudication temporaire à sa bête en lui enfonçant un clou dans le sabot ce qui le mit à l'abri de la réquisition. Celle-ci n'avait pas été ordonnée par les Allemands, nous disent nos correspondants, mais bien par les Français qui, après la débandade consécutive à la capitulation de Sedan (1er septembre 1879) tâchèrent de récupérer et de réunir le plus grand nombre possible de chevaux. Nous ignorons comment le "petit Sedan" parvint en Belgique.
Nos sources : Nous devons ces renseignements à Antoine Pahaut, de Comblain-au-Pont et à son cousin Joseph Pahaut de Tilff, tous deux anciens bateliers de l'Ourthe et qui ont été à la tâche jusqu'en 1918.
Source : Emile Detaille, "Les Echos de Comblain", janvier 1970.
