La batellerie sur l'Amblève en 1847
Cette industrie fut depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fin de la guerre 14-18, une des activités principales de la commune.
Il n'est pas facile de s'imaginer les difficultés que rencontraient nos ancêtres pour se ravitailler en marchandises indispensables à l'existence et pour expédier eux-mêmes à l'extérieur, le produit de leurs travaux.
Pour se rendre compte de ces difficultés, il faut se souvenir qu'il n'existait, alors, aucun chemin de fer, que les routes étaient rares, en mauvais état, et traversaient fréquemment les cours d'eau par des gués qui n'étaient pas toujours franchissables. Une voiture venant de Chanxhe et se rendant à Comblain-la-Tour, devait passer par le gué de Liotte, celui du Pont-de-Sçay et, en amont de Comblain-au-Pont, celui de Lawé. De même, une voiture venant de Chanxhe et se rendant à Aywaille par le fond de la vallée, devait guéer une première fois à "Eliotte" une deuxième fois "è Goé", une troisième fois au moulin du Halleux, et ainsi de suite.
On comprend mieux l'isolement relatif dans lequel a vécu pendant de nombreux siècles et, aussi, quelle importance avaient les deux rivières d'Ourthe et d'Amblève qui constituaient les deux seules voies de pénétration vraiment pratiques pour l'importation et l'exportation de marchandises.
Ces voies de communications naturelles étaient l'objet de soins attentifs, de travaux d'entretien continus. Sans cesse, les rivières étaient draguées, curées, nettoyées pour que les chenaux par où les barques s'insinuaient fussent constamment en bon état de navigabilité.
La batellerie en 1847, avait une importance primordiale pour l'économie régionale. Nous n'en soupçonnerions pas l'ampleur véritable si un heureux hasard ne nous avait mis sous les yeux un document d'intérêt capital : la comptabilité quotidienne, pendant les années 1847 et 1848, des bateaux qui ont remonté l'Amblève.
Nous devons la communication de ce précieux document à l'aimable obligeance de M. Joseph Gillard, de Comblain-au-Pont, qui ne manque jamais une occasion de nous être utile et de mettre la richesse de ses souvenirs à notre disposition. Qu'il en soit remercié par "Les Echos de Comblain".
Cette comptabilité transcrite sur un cahier ayant appartenu à M. Léopold-Désiré Gillard, de Douxflamme, comprend la date, le numéro d'ordre, le nom du batelier, son domicile, le nombre de bateaux, leur tonnage, le droit de péage dû et payé en argent des Pays-Bas, à la recette de Douxflamme. Car les bateaux qui remontaient vers l'Amblève acquittaient à Douxflamme le péage dû à l'Etat, tandis que ceux qui remontaient l'Ourthe acquittaient le leur à l'Ecluse.
Pour satisfaire la curiosité de nos lecteurs, nous reproduisons ci-dessous le relevé des bateaux contrôlés à Douxflamme en janvier 1847. Nous indiquerons ensuite le total des autres mois de 1847 et, enfin, le total annuel.
Nous avons également fait le relevé de tous les bateliers dont le nom figure dans le livre de M. Gillard.
Voici ces relevés.
Mois Date N° Nom des bateliers Domicile Nombre de bateaux Tonnage Vide Péage
Janvier 9 1 Devieu Esneux 1 10 30
9 2 Hubert Poncin Sougné 1 10 30
9 3 Lambert Thomas Emblève 1 9 27
10 4 Joseph Dupont Halleux 2 20 60
11 5 François Lagasse Liotte 1 10 30
11 6 Marcelis Emblève 1 12 36
11 7 Léonard Coulon Liotte 1 10 30
30 8 Donné Lagasse Rivage 1 10 30
30 9 Laurent Lagasse Hony 1 10 30
31 10 Lorent Aux Vennes 1 10 10 10
31 11 Henri Simon Rivage 1 10 30
Total de janvier 12 bateaux pour un péage de 3 fl.43
février 57 13 fl.76
mars 122 22 fl.46
avril 99 18 fl.32
mai 99 17 fl.70
juin 230 29 fl.86
juillet 78 11 fl.18
août 84 13 fl.90
septembre 73 15 fl.55
octobre 111 22 fl.70
novembre 128 29 fl.39
décembre 66 13 fl.20
Total annuel 1.159 bateaux pour un péage de 211fl. 45
Outre les noms des bateliers indiqués ci-dessus, nous avons relevé ceux de : Houssa, d'Esneux ; Lagasse Dubois, de Sougné ; Lagasse Charlier ou Chartier, de Sougné ; Joseph Delgombe, du Halleux ; D'Entinne, d'Esneux ; Hubert Gregoire, d'Esneux ; Decelle de Fairon ; Jérôme Lambion, de Comblain-la-Tour ; Lagasse-Bounameau, de Sougné ; Halleux, d'Esneux ; Crahay, de Tilff ; Leduc, de Sougné et Paradis, d'Oneux. (Nous avons respecté les graphies annotées au registre).
Quels enseignements retirer de ces relevés ?
Tout d'abord, la grande importance du mouvement de batellerie : c'est par la rivière que sont amenés les produits nécessaires à la vie, qui ne sont pas fabriqués dans la région ; c'est également par la rivière que sont exportés les produits provenant de la région : pierres, produits agricoles, bois, minerai de fer, etc...
Nous remarquerons ensuite la dépendance absolue de la batellerie aux intempéries : en janvier 1847, 12 bateaux circulent ; en mars, il en est compté 122, et en juin, 230. Sur les 31 jours de janvier, 5 jours seulement ont été praticables pour la batellerie, les 9, 10, 11, 30 et 31 janvier.
Les droits de péages étaient tarifés comme suit : 3 cents des Pays-Bas pour la tonne chargée et 1 cent pour la tonne vide.
Enfin, la flottille des bateaux (au tonnage presqu'unique de 10 tonnes) était très importante par le nombre.
Le contrôle de Douxflamme ne nous indique que les bateaux qui remontent l'Amblève. Il est muet envers ceux qui reviennent de l'Amblève. Il est muet également sur la nature des marchandises transportées et c'est bien regrettable. Il n'indique aucun des noms de ces bateaux. Enfin, il ne donne pas non plus le nom générique des bateliers de l'Amblève. Les bateliers de l'Ourthe s'appelaient "lès oût'lîs" mais ceux de l'Amblève ?
Un jour, espérons-le, un document viendra combler ces lacunes et nous indiquera par surcroît, peut-être, l'âge des capitaines, comme dans l'histoire que vous connaissez...
Source : Marcel Bouffa, Histoire de la batellerie locale - La batellerie sur l'Amblève, en 1847, Echos de Comblain, n°12, décembre 1956, p. 92 à 94.
