Le Pic Napoléon et sa mystérieuse légende
Le Pic Napoléon

Le Pic Napoléon et sa mystérieuse légende

Quand la pierre descend de son socle pour aller se désaltérer à la rivière.

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Pour les géologues, les rochers du Vignoble sont les vestiges d'une paroi de l'immense grotte sous laquelle gronda, écumante, une Ourthe au débit fluvial et torrentiel, façonnant à son gré le site grandiose dont elle allait faire présent à notre village.

Pour les historiens, c'est la gigantesque muraille à pic, défense naturelle et inexpugnable du refuge gallo-romain du Chession, protégé au surplus par la rivière elle-même.

Sous l'ancien régime, les princes-abbés de Stavelot-Malmedy mirent à profit l'étendue et la hauteur respectables du massif, ainsi que son orientation et l'intense réverbération du soleil en été, en fixant dans la partie inférieure du roc de nombreux crochets où ils attachèrent les pampres du gros et du petit morillon noir, du muscat blanc ou petit gris, du chasselas blanc ou musqué du chasselas doré. Le vignoble comblennois était né et son souvenir allait se perpétuer jusqu'à nos jours par le toponyme : al vignôbe et par le nom de la rue : quai du Vignoble.

Pour les amateurs de pittoresque, ces mêmes rochers parés de verdure sont une longue et haute falaise abrupte, puissante et majestueuse. Vues de loin, les habitations qui la bordent paraissent écrasées sous sa masse imposante.

Aussi, la sensibilité des peintres s'est-elle souvent exercée devant ce paysage, rehaussé par le tapis roulant de la belle rivière sinueuse aux flots glauques buvant parfois le bleu du ciel.

La couleur des roches est extrêmement difficile à fixer sur la toile ; l'heure, le soleil, un nuage, la pluie, un rien, donnent à la falaise des tons si changeants que le massif du Vignoble est un vrai désespoir pour le peintre.

Pour les folkloristes enfin, le site est le sujet de récits, touchant la mort affreuse de personnes qui seraient tombées du sommet du plateau.

L'essentiel sur ces rochers n'est pourtant pas encore développé ; c'est pour cela que nous allons vous transporter en imagination au pied du Pic Napoléon.

Cette appellation est relativement et forcément récente. Elle a fait fortune grâce à un éditeur de cartes-vues, dit-on. Le nom est si joli, si exact et actuellement si populaire et si connu au-dehors que, seul, le croulement de l'aiguille pourrait le faire disparaître. La silhouette du pic, vue de certains endroits un peu en amont, évoque fidèlement celle du grand empereur, tel qu'on le représente traditionnellement avec son chapeau légendaire et la main droite cachée sous le gilet ou la capote à mi-hauteur de la poitrine.

Le nom ancien de la stèle est "Chârlèmagne", d'après Mme Marie Hans (1846-1941). La colonne rocheuse, vue de l'aval cette fois, a évoqué chez les anciens Comblennois une autre grande figure : celle de "l'Empereur à la barbe fleurie".

Au cours de la guerre 14-18, peu avant la fin des hostilités, les occupants décidèrent de faire disparaître le Pic, alléguant que non seulement il portait un nom qui déplaisait à l'Allemagne, mais que, par ses pierres à l'aspect branlant, il constituait un danger permanent pour la circulation.

Après avoir pensé à détruire la stèle par de petits obus, ils changèrent d'avis et allèrent réclamer des explosifs chez M. Tassin, de Liotte, qui, au courant des intentions teutonnes, prétendit ne plus en avoir et renvoya les quémandeurs vandales de Pilate à Hérode. Les soldats se retirèrent chaque fois bredouilles et l'absence de poudre comme aussi les instances réitérées de nos édiles firent que l'obélisque naturel fut épargné.

Dieu en soit loué ! car la disparition du célèbre pic aurait fatalement entraîné dans l'oubli l'antique, bizarre et mystérieuse légende qui papillonne, depuis des millénaires peut-être, autour de la célèbre colonne.

Cette légende tient en peu de mots : à minuit juste, disent les vieux, la pierre descend le socle escarpé où elle trône, se dirige vers la rivière, où elle va se désaltérer en produisant un remous frangé d'écume blanchâtre. Elle regagne ensuite son piédestal avec une vélocité telle que personne ne la remarque.

Ce récit enfantin nous déçut, mais nous le notâmes quand même et nous fîmes bien : quelques années plus tard, nous avions en effet la joie de recueillir la même légende à Plainevaux où, au sommet d'une crête arborée de pins sylvestres, se remarque l'émergence d'un banc de poudingue coiffé d'un mégalithe long de quatre mètres, large d'un mètre cinquante et haut de deux mètres et demi. Ce bloc isolé a la réputation d'être un dolmen et s'appelle : li fène pîre, la pierre fine, c'est-à-dire ici : étroite.

Les gens de Houte-si-Plout assurent qu'à minuit juste la pierre quitte son siège et va boire au ruisseau tout proche, puis retourne à son gîte préhistorique en gravissant le raidillon très escarpé qui fait la joie des ascensionnistes et rochassiers.

La similitude entre les deux récits nous frappa donc vivement. Allait-elle nous ouvrir un autre horizon ? Les recherches que nous entreprîmes restèrent vaines.

Naguère, un ami nous passa un livre traitant des monuments de pierre brute et nous eûmes cette joie nouvelle d'y lire des renseignements qui, cette fois, venaient de France.

1) "Un menhir de Pontivy (Morbihan-Bretagne) va boire au Blavet (fleuve côtier) pendant la nuit de Noël ;

2) Les pierres de Carnac (Morbihan) vont, une fois par an, se baigner à la mer ;

3) "La pierre de minuit", dans l'Yonne (département au coeur de la France) va boire une fois par an dans la rivière qui en est assez éloignée ;

4) Le grand menhir de la Bouëxière (Ille-et-Vilaine) va boire dans le Veuvre, pendant la nuit de Noël, tous les ans suivant les uns, tous les siècles suivants d'autres.

Pour empêcher les sceptiques d'y aller voir, on ajoute qu'un menhir qui va boire au ruisseau voisin dans la nuit de Noël remonte avec une telle rapidité qu'il écraserait tout sur son passage.

Notre récit comblennois n'est maintenant plus isolé. Il se rattache à un cycle de légendes réparties en Belgique et en France et présentant de nombreuses analogies : pierres brutes ayant joué un rôle aux époques préhistoriques ; déplacements nocturnes d'un mégalithe vers une eau courante pour s'y désaltérer ; retour rapide à l'endroit où il séjourne depuis l'aube de l'humanité.

La légende qui nous paraissait si naïve il y a quelques années, nous donne maintenant la conviction de plus en plus ferme qu'elle est la plus ancienne, la plus énigmatique et certainement la plus intéressante de toutes celles notées dans notre terroir. Il semble que nous touchions ici à la magie ou aux croyances religieuses des tout premiers humains et que notre soi-disant légende se révélera un jour une des pages le plus curieuses de notre histoire.

Nous ne négligerons rien pour résoudre le problème posé.

Sources : 1. La tradition (Comblain, Plainevaux).

2. Mme Marie Hans.

3. "L'Amblève et l'Ourthe", par Edmond Rahir (pp. 184-185). Bruxelles 1909, chez Lebègue et Cie.

4. "Bulletin des chercheurs de Wallonie", tome 10, pp. 119 à 122. Imprimerie A. Génard, rue Colard Trouillet, 17, Seraing.

5. "Environs de Liège", T.C.B., pp. 253 et 254. Bruxelles 1918. L'Imprimerie Moderne, 538a, chaussée de Waterloo.

6. "Cultes, Mythes et Religion", par Salomon Reinach ; Paris 1908 éditeur Ernest Ledoux, 28, rue Bonaparte. Chapitres : Les monuments de pierre brute dans le langage et les croyances populaires (pp. 364 à 432) et Terminologie locale et scientifique des monuments mégalithiques (pp. 434 à 448).

Source : Les rochers du Vignoble - le Pic Napoléon et sa mystérieuse légende, Echos de Comblain, n°9, décembre 1946.

Le Pic Napoléon
Géolocalisation
50.47721449282831 ; 5.584321620475744