Le mendiant mystérieux
Autre légende du ravin de Parfond-Ri, à Oneux.
En ce temps-là, vivait à Oneux, la famille Léonard, composée du père, de la mère, de deux enfants et d'une grand-mère impotente.
Le ménage vivait du travail du père et de l'appoint appréciable d'une vache que la mère et les petits menaient, à tour de rôle, paître le long des chemins de campagne.
Un jour, la maman tomba gravement malade et la gêne ne tarda pas à s'installer au foyer, car le mari fut contraint d'abandonner souvent son métier pour soigner les deux infirmes, s'occuper des gosses et vaquer aux mille et une besognes sans nom qu'exige la conduite d'un ménage.
Une malchance supplémentaire éprouva la malheureuse famille et la mena au bord de la ruine : la vache qui constituait, plus que jamais, une précieuse ressource, ne put donner son veau et périt.
Les Léonard habitaient une maison appartenant à leur voisin Jean X..., homme dur et d'une avarice sordide.
La Toussaint approchait à grands pas et le temps était épouvantable. Léonard était assis devant l'âtre, les coudes sur les genoux et les mains aux joues. Son front ridé, son regard fixe et vague, sa longue immobilité enfin, indiquaient qu'il s'abîmait dans les plus sombres perspectives. Ses malades parviendraient-elles à surmonter l'hiver ? Comment arriverait-il à les soigner et à les suralimenter alors qu'il ne savait déjà pas nouer les deux bouts ? Et ces chers petits, ces innocentes victimes d'un triste état de choses ? Comment les vêtir chaudement et ne pas leur faire sentir la cruauté de l'épreuve du moment ? Comment, enfin, payer le loyer d'ici quelques jours ?
Quelqu'un heurta soudain à la porte et le tira de sa pénible rêverie. Il s'en fut ouvrir et se trouva en présence d'un mendiant dépenaillé et trempé jusqu'aux os, qui lui demanda la charité.
Il était d'habitude, lorsqu'on ne pouvait rien donner - la misère était fort grande jadis - de répondre à un besacier : "Escuzez-nos, no n'sârins rin v'diner c'côp-ci, mêsse ! Fârè bin qui c'seûy po in' aute côp ! Qui l'Bon Dju v'vôye bèn aîdî !"
Mais Léonard comprenait maintenant, mieux que quiconque, toute la détresse d'un malheureux et il se rappela ces lignes d'une vieille chanson :
"Pour être plus heureux qu'un roi,
Regarde en-dessous de toi !"
Aussi, s'écria-t-il : "Mais entrez donc, brave homme ! Et venez vite vous chauffer et vous sécher ! Prenez ce siège et approchez-vous de la flamme ! Voici l'heure du souper. Vous allez me faire le plaisir de partager notre pitance si maigre soit-elle !"
Le miséreux s'aperçut vite qu'il venait d'échouer dans une famille manquant elle-même du nécessaire et il ne voulut rien accepter. Il finit cependant par capituler devant les insistances de Léonard.
Au cours du repas, le chemineau apprit tous les revers et la situation désespérée de celui qui avait eu pitié de lui. Il regretta de s'être laissé fléchir et se confondit en excuses. Le vagabond se leva pour reprendre sa route vers l'inconnu mais, derechef, notre villageois l'en empêcha. "Il est trop tard pour continuer votre chemin aujourd'hui, lui dit-il. Vous êtes harrassé par l'âge et vos longues pérégrinations. Et puis, rendez-vous compte par vous-même." Ce disant, Léonard ouvrit la porte de la maison. L'obscurité était totale et une pluie froide et battante, fustigée par un vent déchaîné, crépitait lourdement sur le dallage de la "pavée". "Vous passerez la nuit ici, mais je suis obligé de vous loger au fenil ; vous n'y serez toutefois pas trop mal. Le foin est abondant, chaud et doux. Au surplus, je vous donnerai deux couvertures et, bien protégé, vous dormirez d'un sommeil profond et réparateur.
Le besacier ne fit plus d'objection mais ne put s'empêcher de dire en riant : "Votre propriétaire et voisin a à peine entr'ouvert sa porte pour me dire qu'il n'avait rien pour moi. Que penserait-il s'il savait que je vais dormir à côté de chez lui, dans une de ses maisons ?
Léonard ne put que hausser les épaules et, là-dessus, nos deux hommes se séparèrent en se souhaitant bonne nuit.
"Le Bon Dieu qui tient compte d'un verre d'eau donné en son nom, nous récompensera de tout ce que tu as fait" dit l'épouse Léonard à son mari.
Cette nuit-là, la malade, qui passait généralement des nuits fort mauvaises, dormit d'un sommeil bienfaisant et ne se réveilla qu'assez tard.
Son mari se leva, lui aussi, plus tard que d'ordinaire, fit le feu et apprêta le déjeuner. Il se dirigea alors vers le fenil où il constata avec stupeur que son mendiant avait disparu. Sous les couvertures bien repliées, il aperçut pourtant un sachet et un bout de papier. Celui-ci portait ces lignes : "Je suis parti. Il le fallait. Ne m'en veuillez pas. Comme votre bon coeur m'a touché, je veux, sans délai, vous prouver ma reconnaissance. Voici un sachet contenant des simples. Vous en prendrez une pincée matin, midi et soir et en préparerez une tisane pour vos malades, qui connaîtront bientôt la guérison.
Quant à vous, vous vous rendrez au plus tôt dans le ravin du Parfond-Ri. A l'endroit le plus profond, vous apercevrez un amas de grosses pierres d'un aspect noirâtre. Vous les soulèverez et découvrirez à même le sol la récompense de votre hospitalité. Mais gardez-vous soigneusement de soulever les pierres blanches, car l'or qu'elles cachent serait pour vous une source encore beaucoup plus grande de malheur."
Perplexe, hésitant et heureux tout à la fois, Léonard courut montrer le sachet et le billet à sa femme et lui expliquer tout.
"Accomplis à la lettre tout ce que le pauvre t'a dit de faire, lui dit-elle, car j'ai une confiance toute particulière en cet homme et je ne suis pas loin de croire qu'il est un envoyé de Dieu.
Deux jours plus tard, la pluie avait cessé et Léonard courut au Parfond-Ri après avoir porté la tasse de tisane à ses malades.
A cette époque déjà lointaine, le ravin en question était encore intact, sauvage et sinistre. Comme son nom l'indique, il était profond et le soleil n'y luisait que faiblement. Au surplus, un petit ruisseau s'y frayait un chemin au milieu d'un éboulis de petits blocs rocheux. Les habitants du Halleux, d'Oneux et de Hoyemont prétendaient qu'il s'y trouvait de l'or.
Léonard repéra tout de suite les pierres noires signalées dans le mystérieux message. Il les souleva une à une et les amoncela du côté des pierres blanches qu'il avait ordre d'éviter avec le plus grand soin. Et c'est ainsi qu'il recueillit un véritable trésor de pièces d'or qu'il ramena triomphalement, mais secrètement chez lui où une autre surprise, non moins bouleversante, l'attendait, car sa femme avait pu descendre de sa chambre et remettre un peu d'ordre dans la maison.
Le jour de la Toussaint arriva et Léonard, heureux de pouvoir payer son loyer comme à l'accoutumée, s'en alla trouver Jean.
Quel ne fut pas l'étonnement de celui-ci en le voyant arriver ! Car il n'escomptait pas être payé de si tôt. Mais son ébahissement fut extrême lorsqu'après avoir délier les cordons de sa bourse, Léonard en retira des jaunets.
"Me payer avec ça, avec de l'or ?" s'écria Jean complètement estomaqué. "Je ne rêve pourtant pas ? Qu'est-ce que c'est que ça pour une histoire ?"
"Mais oui, mon ami, reprit Léonard. Avec de l'or à moi ! Et de l'or acquis honnêtement surtout ! Préférerais-tu un autre métal ?" Jean ne répondit pas, mais par un geste fébrile, il ramassa avidement les pièces qui se trouvaient sur la table.
Au cours de la conversation qui suivit, Léonard raconta, avec sa bonhomie coutumière, tout ce qui s'était passé avec le vagabond.
"Comment, dit Jean en s'esclaffant, ce gueux à qui tu as offert table et gîte t'aurait révélé l'endroit d'un trésor alors que lui-même va de porte en porte glaner quelques sous ! Ah ! Ca c'est une bonne blague !
Et c'est ainsi que, malgré les protestations de Léonard, Jean ne voulut rien admettre du passage de cette histoire.
A partir de cet instant et malgré son incrédulité, Jean fut pourtant terriblement tenaillé par les révélations de son locataire. Aussi, n'y tenant plus et cédant volontiers à sa cupidité, il se rendit, lui aussi, et dans le plus grand secret, au mystérieux Parfond-Ri.
Il y vit les pierres noires amoncelées par Léonard et jugea bon de ne déranger que les blanches. Bientôt apparut à ses yeux une telle quantité de pièces d'or qu'il pensa que le magot de Léonard devait être bien insignifiant à côté du sien.
Jean transissait durant ses recherches : il craignait d'être aperçu par quelqu'un et surtout par son locataire dont il avait rejeté les affirmations. Pour gagner du temps, il escalada le flanc raide du ravin, mais arrivé à quelque distance du sommet, il glissa sur de l'argile, perdit pied, lâcha son trésor et alla s'abimer au fond de la xhavée tandis que tout son or s'y dispersait et s'y perdait.
Grièvement blessé et perdant du sang en abondance, il resta là, sans aucun secours et y rendit le dernier soupir.
La découverte de son corps suscita les commentaires les plus justes dans les villages environnants où l'on finit toujours par tout savoir.
Pendant ce temps, la femme de Léonard se rétablissait à grands pas et la grand-mère elle-même recommençait à cheminer avec l'aide d'un bâton.
Quant à Léonard, il reprit ses occupations parce que, disait-il, habitué au travail depuis l'âge de douze ans, il ne pourrait s'en passer. Il racheta une vache, vécut comme auparavant, mais acquit la maison où il vivait.
Toutefois, le désir le plus ardent de nos braves gens ne se réalisa jamais. Ils auraient voulu revoir et remercier de tout leur coeur le miséreux qui leur avait rendu la santé et la joie de vivre, et procuré l'aisance. Mais le mendiant mystérieux ne reparut jamais à Oneux.
Source : Emile DETAILLE, Le Mendiant mystérieux, Echos de Comblain, n°6, juin 1958, p. 41, 42 et 43.
