Le gui avait dit vrai.
Une légende du Cisaiwe à l'époque des bateliers.
Le "Cisaiwe" était jadis le quartier le plus animé de Comblain.
Les bateliers de l'Ourthe s'y arrêtaient régulièrement pour charger du minerai de fer, du bois, des pavés ou pour décharger toutes sortes de colis et de produits alimentaires.
Ce trafic avait amené l'installation progressive de quelques petites auberges où, selon l'expression de l'époque, "on logeait à pied et à cheval".
La grosse partie de la clientèle était constituée par les "Ourthiers", grands amateurs de bonnes fricassées, de grandes "gouttes" et de bruyantes parties de cartes avec les bateliers que le hasard du métier réunissait pendant quelques heures.
La plupart des bateliers logeaient aussi dans les auberges car les bateaux d'alors, nommés bètchètes, n'offraient pas d'asile pour la nuit.
Une de ces maisons marinières, tenue par Jean-Philippe Lacroix et sa femme Marie-Catherine Prévôt, était située quai de Cisaiwe. Elle était basse et exigüe. Son rez-de-chaussée ne comprenait qu'une seule pièce. Elle servait à la fois de lieu de vie et de salle d'auberge. C'est là que se restauraient les propriétaires et les habitués qui étaient autorisés à passer la nuit, allongés sur de la paille de seigle.
Quant aux inconnus, aux voyageurs de passage, ils devaient se contenter de gerbes que Jean-Philippe déliait sur le sol de sa grange. Tel était le confort - si l'on peut dire - de cette auberge et de la plupart de celles de la vallée.
Ce jour-là, le tenancier dit à sa femme : "Je vais un peu gratter pour tuer le temps !". Il faut savoir qu'en ce temps-là, on croyait qu'un trésor sommeillait en terre dans les parages d'un arbre portant du gui. Or, dans le jardin de l'auberge, il y avait, non loin du mur de la grange, un pommier, tout courbé par les années et chargé de touffes de cette plante parasite.
Jean-Philippe avait, depuis deux jours, commencé à pratiquer quelques fouilles sommaires au pied de l'arbre. "Après tout, on ne sait jamais !" répétait-il à sa femme.
Il venait à peine de se mettre à la besogne qu'une averse l'obligea à rentrer précipitamment. Mais Marie-Catherine se moquait gentiment de lui : "Allons, dis-moi donc ce que tu comptes trouver ! Tu dois bien comprendre que ceux qui nous ont précédés ont déjà remué le sol avant toi !"
"Oui bien sûr" reprit Jean-Philippe, qui ne voulait pas se tenir pour battu, "mais rien ne nous dit qu'ils ont trouvé quelque chose. Au contraire, je suis certain qu'ils n'ont rien découvert, car forcément et fatalement, on l'aurait appris un beau jour. Or, jamais rien... "
Il n'avait pas achevé sa phrase que l'on heurta à la porte et que cinq hommes entrèrent. Ils parlaient un français assez correct et aisé mais avec un accent étranger. Ces arrivants étaient des Hollandais qui parcouraient la région depuis quelques temps et qu'on voyait parfois à Comblain. Ils recherchaient des gisements de fer, de plomb, de calamine, de cuivre et autres métaux.
Ils arrivaient de Hoyemont et de la "Heid Kepenne" où ils avaient espéré trouver du plomb. Comme ils étaient harassés et désiraient se lever de très bonne heure le lendemain afin de regagner leur pays par étapes, ils demandèrent à pouvoir se restaurer et se restaurer au plus tôt.
Pendant que Marie-Catherine préparait leur repas, Jean-Philippe alla répandre quelques gerbes de paille sur le sol de la grange.
Bientôt, il ressortit de l'auberge, une lampe à la main, pour éclairer le groupe des Hollandais, qu'il conduisit à la grange où il resta un peu pour bavarder.
Pendant ce temps, le plus jeune des logeurs (il pouvait avoir une quinzaine d'années) s'était mis à manipuler un pendule pour donner à l'aubergiste une idée de leur méthode de travail.
C'est alors que le petit objet mystérieux se mit brusquement à osciller fortement. "Mais regardez donc !" s'écria l'adolescent, "Il doit y avoir ici une masse de minerai à bien peu de profondeur !".
Chacun fut vivement intrigué et Jean-Philippe, pensant tout de suite à son trésor, empoigna une pioche et se mit à creuser avec zèle la partie du sol battu de la grange qu'on lui indiquait. Il ne fallut pas longtemps avant que son outil ne portât un coup violent sur un objet métallique sonnant creux. Et voilà qu'apparut, sous l'oeil ébahi de tous, la partie supérieure d'une grosse marmite en fer dont le couvercle était solidement maintenu à l'aide de fils rongés par la rouille.
Fou de joie, Jean-Philippe courut auprès de sa femme en criant : "Ce coup-ci, nous l'avons ! Marie, débouche vite une bonne bouteille ! Le gui a dit la vérité ! Nous voilà riches !" Et tandis que, sans attendre la bouteille demandée, il se versait quelques rasades de genièvre, sous l'oeil de Marie-Catherine qui avait accueilli ses paroles comme un prétexte à boire, deux Hollandais s'empressaient de quitter furtivement la grange en emportant, à la faveur de l'obscurité, la précieuse marmite au trésor.
Lorsque l'aubergiste reparut dans la grange, il n'y vit plus que trois de ses logeurs, mais ce détail ne le frappa nullement, tant il était hors de lui.
Les baguettisants s'étaient agenouillés devant le trou et s'affairaient à l'élargir et à l'approfondir. Mais la marmite, la chère marmite, n'était plus là... Elle avait disparu...
"N'avez-vous pas crié "Nous l'avons !" lui demandèrent deux Hollandais. "Il faut croire que si, car la marmite vient de se renfoncer dans le sol et nous ne la voyons plus".
Alors l'aubergiste se rappela, mais trop tard, que lorsqu'on découvrait un trésor, on devait garder un silence absolu aussi longtemps que le magot n'était pas complètement retiré de sa cachette. Le moindre mot exprimé suffisait à le faire retomber à une grande profondeur.
Les Hollandais lui dirent alors : "Nous comprenons votre joie immense et les paroles spontanées qu'elle vous a arrachées. C'était bien naturel de votre part, mais voyez-en le résultat à présent ! Tout espoir est perdu. Votre trésor s'est enfoui de cent-une toises et il ne reviendra à la surface que dans cent-un ans !"
On prétendait, en effet, à Comblain, et sans doute partout ailleurs, qu'un trésor retombé dans le sein de la terre n'en remontait que d'une toise (= six pieds = 1,75m environ) par an.
Jean-Philippe fut tellement affecté par cette terrible mésaventure qu'il ne lui vint même pas l'idée d'établir un lien entre le départ de deux de ses clients et la disparition de son trésor. Il se sentit mal, dut être ramené chez lui et conduit au lit.
Quant à sa pauvre femme, bouleversée par ces évènements auxquels elle n'avait pas cru, elle n'eut plus qu'un seul désir : celui de soigner son mari et de rester auprès de lui.
Le lendemain matin, bien avant les premières lueurs de l'aube, les trois étrangers quittèrent la grange en laissant à l'endroit du trésor disparu, un petit billet ainsi conçu : "Voici l'argent que nous vous devons. Merci pour votre gentillesse à notre égard. Nous sommes navrés de la malchance qui vous accable !"
Evidemment, les Hollandais ne reparurent jamais à Comblain et ce n'est que quelques jours après leur départ que nos aubergistes réalisèrent ce qui s'était passé.
Lorsque cent-un ans furent écoulés, les successeurs fouillèrent, mais sans résultat, le sol de la grange au trésor.
Il est vrai que le vieux pommier, tout couronné de gui avait disparu depuis déjà bien longtemps.
Sources : Echos de Comblain, novembre 1963
Cette histoire fut recueillie vers 1933 auprès de Marie Pahaut de Mont qui affirmait qu'elle était entièrement authentique.
Source : Le gui avait dit vrai, Comblain Eaux Légend'Air, p. 11 à 13, édité par l'asbl Chapelle de Mont
