Le chat noir
Légende des Roches-Noires
Deux Géromontois du même âge allaient, au temps de leur jeunesse, courtiser au Fond-du-Sart, hameau de Poulseur.
Là, vivait une vieille sorcière qui ne se lassait jamais de leur demander : "Mins n'ave nin sogne d'ènnè raler insi dèl nut' po les neûrès rotches ?". A quoi ils répondaient invariablement et très gaillardement : "O nèni, nos n'avans nin sogne di rin d'nouc. Nin minme dès macrales !"
Ce dimanche-là, la question habituelle leur avait encore été posée par la sorcière et nos jouvenceaux avaient répondu comme toujours. Lorsqu'au soir ils arrivèrent au sommet des Roches-Noires, ils sentirent quelque chose frôler leurs jambes. C'était un chat noir aux yeux d'un beau vert phosphorescent qui venait "s'hôpî à l'èsconte di zèls". Ils se mirent à caresser le pauvre minon, apparemment égaré et si "fièstihant". Quand l'un deux voulait avancer d'un pas, le chat venait s'empêtrer dans ses jambes et menaçait de le faire culbuter. En fin de compte, nos Géromontois, agacés par ce manège, se fâchèrent et chassèrent le chat. Il revint tout de suite, ayant oublié le traitement qu'il venait de subir et il recommença ses agissements. La suite, vous la devinez : l'un d'eux lança son pied à la gueule du félidé qui s'enfuit en criant si lugubrement que nos jeunes gens sentirent un frisson leur parcourir le corps.
Le dimanche suivant, ils revirent la sorcière. Elle portait des traces de coups au visage et avait la tête bandée. Elle ne leur souhaita pas le bonjour et ne leur posa pas sa question. Elle se contenta de rentrer précipitamment chez elle et de "reclaper" sa porte à leur passage.
Le soir à l'heure du retour, le même chat était de nouveau au sommet des Roches-Noires.
Mêmes caresses de la bête au début et mêmes marques de bonté de la part de nos noctambules qui, croyant que le chat était abandonné, en eurent pitié. Sensible à leur sympathie, ce dernier ne voulut plus les quitter et se mit à "caracoler" autour de leurs jambes. Le retour des amoureux s'en trouva encore une fois retardé. D'où, en fin de compte, une vigoureuse réaction avec le pied.
L'animal alla rouler quelques mètres plus loin, puis s'enfuit en trainant lamentablement la patte et en miaulant de façon si étrange et si sinistre qu'ils se signèrent involontairement.
Le dimanche suivant, ils virent la sorcière qui boitait affreusement. Ils conclurent alors que le chat des Roches-Noires n'était que la femme métamorphosée.
Après avoir pris congé de leurs belles, ils marchèrent si vite qu'ils furent tout étonnés de déjà arriver au sommet des Roches-Noires. Ils tombèrent nez à nez, si l'on peut dire, avec la sacrée minette aux yeux verts. Convaincus que la vieille du Fond-du-Sart, ainsi transformée voulait donner un cinglant démenti à leur réponse, arrogante ils le reconnurent, suivant laquelle ils ne craignaient rien ni personne, pas même les sorcières, ils résolurent en silence de se débarrasser une fois pour toutes de l'embêtant félin.
L'idée qui leur vint à l'esprit fut de s'emparer du maître miauleur et, du haut de la falaise, de l'envoyer tournoyer dans le vide afin qu'il trouve sa fin dans la terrible chute. Mais voilà, le chat ne se laissa jamais approcher.
Nos jeunes Géromontois se regardèrent : "Cette femme connait nos desseins" conclurent-ils "et notre acte, s'il venait à échouer, pourrait nous coûter bien des ennuis. Nous devons à tout prix les éviter, fût-ce pour ne rien avoir de souillé sur la conscience".
Voilà pourquoi ils crurent qu'il serait sage de leur part de se dépouiller de leur arrogance, de retourner au Fond-du-Sart malgré l'heure avancée et d'aller faire amende honorable à la sorcière.
Ils arrivèrent à cent pas de sa porte entrebâillée au moment même où un chat noir entrait dans la masure. Ils frappèrent à l'huis qui s'ouvrit, leur montrant une petite vieille haletante. Ils lui expliquèrent que depuis quelque temps, "ils n'avaient pas encore si bon" de passer la nuit par les Roches-Noires où ils étaient inquiétés par les allures mystérieuses d'un gros chat nigrin.
"Rassurez-ve mès èfants", leur répondit la servante de Satan, roulant des yeux d'un vert phosphorescent, "vos n'mi rèscontèrrez pus â neûres rotches, mins sayiz on pô, a l'am'nir, d'èsse ognèsse èt come i fât, avou 'ne brâve vîhe djint".
Source : Emile DETAILLE, Le chat noir, Echos de Comblain, septembre 1947, p. 1 et 2.
