La pluie d'or dans le ravin.
Légende du Ravin du Parfond-Ri, à Oneux-Comblain.
Il serait folie de vouloir situer l'époque où les faits que nous allons rapporter se sont passés... Comme tous ceux dont nos plus belles légendes perpétuent le suave souvenir, ils se perdent dans cette brume moyenâgeuse qui fut toujours si propice à l'éclosion du merveilleux.
Maboge était le tenancier d'un petit manse seigneurial au hameau du Halleux-sous-Comblain. Malgré ses sobres revenus, il menait une vie de dissipation et d'orgie. L'argent vint vite à lui faire défaut et il dut trouver de quoi pourvoir à sa subsistance. Sachant parfaitement qu'aucun humain ne compatirait à son triste sort, il décida, sous la pression des exigences de la vie et sous la poussée de ses passions, de faire appel à Satan et de lui exposer son cas.
Ce dernier, dûment convoqué suivant les rites habituels, apparut à Maboge à la date fixée. La nuit, sans lune, était sinistre. Les pourparlers ne furent qu'une formalité qui aboutit à la transaction suivante : le Prince des Ténèbres s'engagea formellement à remplir d'or une grande caisse que Maboge, afin d'emporter aisément sur son dos, suspendait à la maîtresse branche d'un arbre. Maboge en contrepartie, lèguerait son âme à Lucifer quand sonnerait le terme de son existence terrestre.
Le diable disparut, heureux d'avoir gagné une âme de plus et Maboge, rêveur, le front bas, regagna lentement son logis, l'âme déjà assaillie et tenaillée de sombres remords. Il passa une nuit blanche, une nuit très agitée, une nuit d'effrayantes visions. Affolé, il se leva avant l'aube, livide, défait, les yeux hagards et les traits creux. Il prit son bourdon à la main et fit route vers la grotte de Remouchamps où vivait un ermite réputé pour sa sainteté et la sagesse de ses conseils. Celui-ci se mit à réfléchir en caressant longuement les fils soyeux de sa barbe blanche. Bientôt, le visage du vieux serviteur de Dieu s'illumina, ses yeux brillèrent de joie et sa bouche esquissa un sourire malicieux : le saint homme venait de concevoir un stratagème destiné à rouler le diable. "N'existe-t-il pas, dans l'enceinte de vos terres, un arbre surplombant un abîme ?" demanda le vieillard. Oyant la réponse affirmative du dynasticule, l'anachorète conseilla à ce dernier d'aller suspendre au vieux chêne qui surplombait le ravin du "Parfond-Ri" une grande caisse dépourvue de fond.
Maboge regagna sa manse d'un pas allègre, malgré les fatigues du voyage et le manque de repos au cours de la nuit précédente. Il avait l'âme apaisée et le coeur en liesse. Il priait avec ferveur, implorant le pardon de sa folie et le salut du saint ermite qui l'avait tant réconforté et, par son conseil, soustrait pour ainsi dire des griffes du Malin.
Vint la nuit du rendez-vous. Maboge s'en alla, seul et en silence, suspendre au patriarche feuillu sa grande caisse sans fond. Le diable apparut à son tour à l'heure exacte et il s'approcha de notre homme pour lui serrer la main.
A ce moment précis, les douze coups de minuit s'égrenèrent doucement dans le lointain au vieux couvent des moniales d'Aywaille, tandis que, du côté de Comblain, une sonnerie aussi douce, portée sur l'aile du vent et venant du donjon des chevaliers de St-Jean, reprenait à son tour la même mélopée.
Soudain, un crépitement dru et bizarre martela le coffre de Maboge. Notre homme comprit que le diable commençait à y faire pleuvoir les jaunets promis. Mais ceux-ci ne parvenaient pas à s'y accumuler puisque la caisse était sans fond. Après avoir heurté les parois ou le couvercle et s'être entrechoqués, ils dévalaient jusque dans la partie la plus basse du ravin, tintinnabulant sur les pierres, se dispersant en tous sens, et allant achever leur course folle au premier obstacle qu'ils rencontraient.
Belzébuth, comprenant qu'il était magistralement roulé, se mit à pousser de si sinistres et de si étranges ricanements que les oiseaux de nuit s'empressèrent de gagner d'autres collines et que Maboge lui-même fut médusé.
Le diable en profita pour lui lâcher au visage un vent si malodorant et si impétueux que notre sire du Halleux en fut renversé, en eut la barbe et les cheveux roussis et dut garder le lit pendant un mois.
Satan s'empressa alors de quitter les lieux aussi mauvais. Il disparut dans un nuage jaunâtre, laissant derrière lui une forte odeur de soufre.
Depuis ce jour-là, Maboge changea totalement de vie, pleura ses fautes passées et pria tant qu'il eut la réputation d'un saint homme. Il vécut heureux du produit de son travail et n'alla jamais au Parfond-ri que dans un but de charité. Peu avant sa mort, il révéla aux manants du Halleux le secret du ravin aux pièces d'or.
Il ne fallut pas longtemps pour s'apercevoir que quiconque allait recueillir de l'or alors qu'il n'avait pas de conduite à l'abri de tout reproche et qu'il agissait dans un but autre que la charité, finissait bientôt sa vie de la façon la plus inattendue et la plus lamentable. Le cas resté le plus célèbre fut celui de Géna (1795-1821) et de Magonette (1790-1821), les fameux brigands ardennais qui, pourchassés dans le Luxembourg, vinrent échouer dans notre commune et allèrent emplir leurs poches avec l'or du Parfond-ri. Ils se firent presque aussitôt capturer, l'un à Chanxhe et l'autre à Remouchamps, et reçurent le châtiment suprême sur la guillotine de Liège.
Sources : 1. M. Jules Simon, d'Oneux, qui nous a transmis ce récit local.
2. "Le Val de la Salm", par Marcellin La Garde, Henri Poncelet, Imprimeur-éditeur de Liège. Légende intitulée "La ravin aux Louis d'or", pages 157 à 168. Le récit diffère assez bien du nôtre. D'après l'auteur, l'histoire aurait été contée par le chevalier de Grandchamps, ancien bourgmestre de Comblain.
3. "Magonette et Géna", par l'avocat W. Vandevoir. Remouchamps, imprimeur Steinmetz et fils, 1935, chapitre Al Sîze, page 203.
Emile DETAILLE, Les légendes du Ravin du Parfond-Ri, à Oneux-Comblain - I. La Pluie d'Or dans le Ravin, Echos de Comblain, n°8, août 1948, p. 1 et 2.
