La Dame Blanche de la Belle-Roche
Une légende qui nous vient des bateliers de l'Amblève.
Cette Dame est un mythe identique à celui qui, chanté par les poètes allemands Brentano (en 1812), Heine (en 1823), Simrock, Eichenroff, Geibel et d'autres, a valu une célébrité mondiale à la nixe (=nymphe) du rocher Lorelei qui, entre Saint-Goar et Oberhausen, sur la rive droite du Rhin, s'élève fièrement jusqu'à 132 mètres de haut.
Bien que beaucoup plus modeste, notre Belle-Roche constitue sans conteste la falaise la plus grandiose et la plus impressionnante de toute la vallée de l'Amblève. De nos jours encore, malgré les carrières qui la défigurent, elle suscite une admiration unanime.
Qu'elle devait donc être réellement belle lorsqu'elle était intacte, c'est-à-dire jusqu'en 1838, année où, d'après des souvenirs écrits, le pic des carriers vint y porter les premières et irréparables flétrissures.
La Belle-Roche s'élance à 90 mètres au-dessus du niveau de l'Amblève, reposant sa masse écrasante sur une base de près de 300 mètres de longueur.
Jusqu'à l'époque du rapide déclin du batelage sur "la rivière des aunes", c'est-à-dire jusqu'à la construction du chemin de fer, de 1882 à 1886, le pied de la Belle-Roche fut baigné par le clapotis de l'Amblève. Là même, à certain endroit, se trouvaient, d'après les dires des vieux, un courant très violent et un remous redouté des mariniers. Ceux qui s'engageaient dans cette passe devaient faire montre de réelles qualités. Un instant de distraction, une manoeuvre mal calculée suffisaient pour envoyer le frêle esquif contre le roc, où il se brisait et souvent disparaissait dans le tourbillon abhorré.
D'après la tradition, la "Blanke Dame" était une ondine adorable vivant dans les anfractuosités et cavernes du rocher, qu'elle quittait parfois, à la tombée de la nuit ou au clair de lune, pour venir errer sur l'eau ou les bords fleuris de la rivière. Elle avait une forme blanchâtre et vaporeuse qui, non seulement glissait sur l'onde et les prairies, mais se mouvait dans l'espace aux abords de sa retraite avec une grâce et une sveltesse toutes féminines, tandis que sa longue robe, telle une écharpe de brouillard, se perdait dans la nuit embrumée.
Au fur et à mesure que les nautonniers, soudainement et irrésistiblement épris de la nymphe, se rapprochaient de la Belle-Roche, l'intactile Dame Blanche semblait se retirer vers le bord de la falaise où le ressac tant redouté soulevait ses flots écumeux.
Devant ce spectacle, les "nêvieûs" oubliaient le danger et la manoeuvre de leur barque. Happée par le courant, celle-ci allait se disloquer contre la pierre et souvent le plus sombre épilogue s'ensuivait.
Nos populations, superstitieuses et éprises de merveilleux, attribuaient de tels méfaits à la nymphe impitoyable. "C'est que, disaient-elles, la Blanche Dame n'a aucune pitié pour ceux qui s'approchent du domaine où elle vit et où elle garde un trésor immense caché dans le roc".
Ici encore, il convient de souligner le rapprochement avec la version allemande d'après laquelle le rocher de la Lorelei recèle un fabuleux trésor dénommé "Nibelungenhort".
L'établissement de la voie ferrée en 1882-86, comme nous l'avons déjà dit, exigea la construction d'un talus qui cache depuis lors le pied de la roche. L'onde au murmure discret cessa bientôt de lécher la falaise et le dangereux tourbillon disparut. Quant à la noue laissée par les rivières, elle a chaque jour cédé devant les apports de remblais de la carrière. A l'heure actuelle, elle n'existe plus.
Et depuis que l'Amblève a dû quitter son lit primitif, sa célèbre légende a cessé d'être contée par l'aïeul paisible au coin de l'âtre ou par les bateliers bruyants et hâbleurs, autour des tables d'auberges.
Nous pourrions croire que la légende de l'ondine de la Belle-Roche est unique en Belgique. Il n'en est rien : des récits en tous points analogues se retrouvent dans nos environs immédiats, mais ils n'ont jamais connu la célébrité, ce qui leur a valu l'oubli total.
Les rochers de la Vierge à Comblain-la-Tour, sont ainsi appelés parce que les "oût'lîs" ou mariniers de l'Ourthe, y craignant un tourbillon profond autant que la paroi lamelliforme du roc, avaient placé dans la belle falaise une effigie de la mère du Christ, sous la protection de laquelle ils se mettaient au moment périlleux du passage.
Auparavant, ces magnifiques rochers étaient, eux aussi, l'habitacle d'un génie des eaux dont le souvenir, pâli depuis longtemps, s'est évanoui du folklore local.
La Dame Blanche de la Heid des Manants, en amont de Comblain-au-Pont, est aussi un mythe auquel se rattache un conte de bateliers.
Enfin, les imposantes ruines médiévales qui donnent au pittoresque rocher de Raborive, en aval d'Aywaille, leur cachet historique autant que légendaire, doivent une bonne partie de leur renom au spectre de Blanche de Monfort qui apparaît de temps à autre sur les eaux et a fini par effacer puis supplanter le vieux mythe de la Dame Blanche primitive dont un chercheur érudit autant qu'infatigable, nous voulons dire M. le Docteur Thiry de Dieupart, a eu l'heur de relever l'existence.
Comme à Raborive aussi, la légende originale de l'ondine de la Belle-Roche s'est altérée de bonne heure, car l'homme éprouve toujours devant l'irréel le besoin impérieux de concrétiser et de donner aux esprits et génies une forme et des agissements humains. Ainsi est née chez nous l'histoire "dèl tchèstine" ou "tchèsturlinne dèl Bèle-Rotche" dont parlent encore parfois les vieux du village.
Disons maintenant un mot sur la littérature du sujet.
Les principaux auteurs qui ont traité de façon personnelle la Dame Blanche de la Belle-Roche sont :
Georges Laport "Le Folklore des Paysages" (Aywaille-Sports-Villégiature, 1927) ; au chapitre premier : "La Belle-Roche à Comblain-au-Pont" (pages 5 à 13).
Marcellin La Garde : "Le Val de l'Amblève" (Imprimerie Liégeoise Henri Poncelet, rue des Clarisses, 52, à Liège) ; récit intitulé "L'Elfe de la Belle-Roche" (pages 189 à 209).
Joseph Mignolet, auteur dramatique : "Li tchèsturlinne dèl Bèle-Rotche" pièce en deux actes, imprimée à Seraing chez E. Plénus-Remy (brochure chez Léon Lambert - librairie théâtrale, rue sur la Fontaine, à Liège).
Dans la présente étude, nous avons seulement envisagé le vrai visage et le sens primitif du mythe de la "Blanke Dame". Avec les récits savoureux et naïfs, mais plus moderne que le lecteur pourra trouver dans les ouvrages précités, la documentation concernant la "Blanke Dame dèl Bèle-Rotche" pourra être considérée comme complète.
Source : Emile DETAILLE, Li Blanke Dame d'a l' Bèle-Rotche, Echos de Comblain, n°7, juillet 1948, p.1 et 2.
