La blanche Damoiselle de la Mare

Une légende de Géromont.

Informations

Une des caractéristiques du hameau de Géromont a été longtemps ses mares jouxtant certaines routes et demeures.

La première nappe liquide dont nous allons parler dans cette légende, a laissé son nom à l'endroit et a seulement disparu en 1939. La seconde située à la bifurcation de la "voie de la fontaine" et de la "voie du bac", était connue sous le nom de "basse des boûs", elle a également disparu en 1939. Une troisième pièce d'eau se trouvait au lieu-dit "èl coûr" ; une quatrième, "èl coûr d'èmon Matieû" ; une cinquième, enfin, "èl coûr d'èmon Tch'han". Ces trois dernières ont été comblées à une époque déjà reculée.

La mare "d'al basse" dont il ne reste qu'un rectangle de sept mètres sur cinq, était jadis assez étendue. Avant la construction de la chaussée actuelle et d'un certain nombre de maisons, elle s'épanchait constamment sur la route que l'on devait franchir sur des dalles branlantes émergeant de la surface où se mirait un vieux saule au tronc évidé.

Les vieilles gens de la localité aimaient rappeler autrefois, au cours des interminables veillées d'hiver, les circonstances atroces dans lesquelles une jeune villageoise perdit la vie, ainsi que les faits mystérieux qui, depuis lors, se reproduisaient invariablement le soir anniversaire du crime.

On était au mois de septembre et la journée avait été radieuse. Toutefois, aucun rayon de joie n'avait pénétré dans une humble maisonnette sise non loin de l'étang. Là, vivait avec ses parents, une ravissante jeune fille qui, auprès de son fiancé, avait versé des pleurs tout l'après-midi.

Il faut savoir que, quelques mois auparavant, une famille étrangère était venue s'installer dans le voisinage et que, suivant la coutume locale, la meilleure amitié avait bientôt régné entre les deux ménages.

Or, parmi ces nouveaux venus, il y avait un jeune homme auquel le fiancé attribua, à tort, des sentiments affectueux envers la jeune fille. Aussi, notre amoureux ne vit-il pas d'un bon oeil la présence, dans la maison de sa promise, de celui qu'il considérait comme un rival et une lancinante jalousie s'infiltra dans son esprit et dans son coeur au point de compromettre leur bonheur commun.

Ce jour-là, l'amoureux avait été plus sombre et plus taciturne que de coutume. Il avait reproché à sa belle toutes sortes de futilités, l'avait accusée de choses inexistantes et s'était montré très froid sinon hostile.

Quand, au soir, l'heure de la séparation sonna, la jouvencelle accompagna comme d'habitude son fiancé jusqu'à la mare.

Elle essuya furtivement ses larmes et, malgré sa peine, s'efforça de sourire tendrement afin de prouver toute sa fidélité et de recueillir quelque marque d'amour qui la réconforterait quelque peu.

Que se passa-t-il à cet instant dans l'esprit du malheureux jeune homme ? vit-il s'écrouler son bonheur futur ? voulut-il faire en sorte que celui qu'il croyait son rival ne pût lui ravir son amie ? Fut-il pris de désespoir et poussé par l'ambiance sinistre, le silence et l'obscurité ? On ne sait. Mais il précipita sa fiancée dans l'étang où elle disparut. Puis il s'enfuit, on ne le revit jamais.

Depuis lors, la basse devint, le jour anniversaire du crime, le théâtre d'une apparition.

Lorsque la nuit tombait lentement et confondait en une même teinte violacée les contreforts de l'horizon, on voyait se dessiner, au-dessus de l'étang, une forme vaporeuse qui devenait de plus en plus précise et prenait la forme d'une belle  jeune fille svelte frôlant à peine le miroir tranquille de l'eau et laissant derrière elle un sillage argenté qui s'effaçait aussitôt.

On n'en douta point au village : la malheureuse promise revenait sous l'aspect d'une "blanke dam'zèle" errer dans les parages où elle avait si tristement péri.

Il y avait longtemps déjà que les apparitions s'accomplissaient invariablement de la même façon quand, une année, on vit au-dessus de l'étang un spectre affreux traînant sur les eaux une forme blanchâtre ressemblant étrangement à un corps de femme.

On en conclut que l'amoureux était mort à son tour et que la justice divine condamnait son ombre à revenir dans le petit village où il avait perpétré son abominable forfait.

Les travaux à la route et la construction de pâtés de maisons ramenèrent plus tard la "basse" à d'exigües proportions. Les apparitions devinrent de plus en plus rares et, à l'heure actuelle, le souvenir de blanche damoiselle n'est plus que légende.

Voilà pourquoi nous avons voulu en transmettre le récit.

Sources : La tradition orale et surtout Mme Hortense Ninane, veuve Brévers. Elle tient cette légende de deux Géromontoises : Marguerite Habrand (décédée en 1921) et Herminie Foccroulle (1863-1901).

Emile DETAILLE, Li blanke Dam'zèle d'al Basse, Echos de Comblain, n°7, juillet 1950, p. 49 et 50.

Géolocalisation
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