Coups de feu dans la vallée

Altercation entre J.F. Leblan et le chevalier F. de Grandchamps.

Informations

Jean-François Leblan fut le premier maire de Comblain sous le régime français, de 1802 à 1813. Il fut évincé par le chevalier François de Grandchamps, maire puis bourgmestre de 1813 à 1822. Celui-ci a laissé le souvenir d'un "triste sire". Il avait un caractère épouvantable. De plus, c'était un homme méchant très redouté dans le pays. Plusieurs furent ruinés par lui, tel Jean-François Leblan. Il avait sa police secrète. Ses agents devaient lui raconter tout ce qui se passait dans la commune et ce qu'on disait de lui. Il en tirait les conclusions et agissait en conséquence. Les archives dans lesquelles son nom apparait sont principalement des réquisitions ou des ventes de terres dont il est toujours l'acquéreur. Leblan est le principal instigateur d'une pétition qu'ont rédigée les habitants de Comblain contre Grandchamps.

La tradition rapporte le récit suivant :

Cet après-midi de juin finissait, une brise rafraîchissante montant de la vallée chantait dans les haies et buissons, et portait la senteur de l'herbe fraîchement coupée aux narines d'un homme assis adossé à une roche saillante. L'homme déplia un large mouchoir et s'épongea le visage et le front en poussant un profond soupir de satisfaction.

Il venait de traverser d'un bon pas les campagnes, évitant de passer à proximité du village d'Oneux. Les chiens qui veillaient dans les cours de fermes auraient pu le sentir. Il voulait que sa marche soit discrète et si possible inaperçue;

D'une poche profonde, il sortit une blague à tabac et une pipe, puis il se mit à la bourrer soigneusement. Du haut de la falaise abrupte où il venait d'arriver, son regard plongeait à pic dans la vallée où miroitaient les eaux de l'Amblève à hauteur du Halleux. Le clapotis des eaux roulant sur les cailloux montait jusqu'à lui dans le jour finissant. Ses yeux suivaient la route qui courait parallèlement à la rivière. De temps à autre, un sourire malicieux effleurait ses lèvres, ensuite son front se plissait et ses mâchoires serrées indiquaient qu'il ruminait des pensées bien sombres.

Leblan avait quitté Comblain dans l'après-midi. Il avait longé la rive de l'Ourthe vers l'aval. A hauteur d'une aulnaie où les eaux étaient calmes, il avait sauté dans une barque de pêcheur et pris pied sur la berge opposée. Par les bois, il avait atteint un promontoire d'où il découvrait le village, la tour Saint-Martin, le lavoir près du moulin. Il pouvait facilement mettre un nom sur les silhouettes qui circulaient sur la route longeant la rivière ou marchant dans les rues du village.

Il avait alors suivi des yeux un cavalier qui s'avançait vers la rivière. La monture piaffa dans les eaux très maigres de l'Ourthe et gagna sans difficulté la rive droite. Le pont avait sauté voilà des années quand les armées de la République avaient attaqué les troupes autrichiennes en septembre 1794. Plus de vingt ans après, il n'était pas reconstruit.

Depuis un long moment, assis à la crète au bord du plateau, Leblan attendait... A côté de lui, l'éclat furtif du métal trahissait le canon d'un fusil.

Les derniers temps, Leblan avait eu une vive querelle avec un notable puissant et redouté, le Chevalier François de Grandchamps. Un différend profond séparait les deux hommes. Jean-François Leblan avait été le premier maire de Comblain sous le régime français. Le chevalier François de Grandchamps, son rival politique et son ennemi juré, l'avait évincé du poste de maire de la commune. Leblan en avait ressenti une grande amertume. Grandchamps le poursuivait de son inimitié. Il voulait humilier et terrasser Jean-François Leblan.

Dernier épisode d'une longue querelle, il le pressait pour qu'il lui cède un terrain qui aurait embelli ses propriétés. Leblan ne consentait à aucun prix à se séparer d'un lopin qu'il tenait de ses ancêtres. Un tête-à-tête violent avait eu lieu au pied de la montée conduisant à Saint-Martin. Excédé par le refus tout net de Leblan, hors de lui, le chevalier de Grandchamps lui avait lancé une menace : "Tu ne veux pas me céder ta parcelle... Et bien je te la mangerai !"

La réponse, brutale, avait jailli de la bouche de son coriace adversaire : "Et moi je te tuerai !"

François de Grandchamps se rendait souvent chez Marcellis, son beau-frère, grand industriel à Liège, qui possédait, entre autres, une forge à Raborive. La demeure et les ateliers se trouvaient au pied des ruines du manoir féodal de Neufchasteau-sur-Amblève.

Le chevalier quitta Raborive et ses amis au crépuscule. Il regagnait Comblain en suivant la rive gauche de la rivière. Du haut de son promontoire rocheux, Leblan, aux aguets, aperçut le cavalier chevauchant tranquillement.

Quand celui-ci longea le pied du rocher en haut duquel Leblan guettait, celui-ci saisit son fusil, armé et à portée de main. Il épaula, visa longuement et pressa la gâchette Un éclair jaillit du canon, la détonation déchira le calme de la vallée. Le cheval fit un écart, puis, emportant son cavalier dans un galop précipité, disparut dans l'ombre du soir.

Quelques jours plus tard, Grandchamps et Leblan tombèrent nez à nez dans les ruelles du village. Leblan s'arrêtant face au chevalier lui lança : "L'autre soir, au Halleux, vous l'avez entendue siffler ! La prochaine fois, vous ne l'entendrez pas ! Avez-vous compris Grandchamps ?"

Après cette menace, il ne fut plus question du lopin convoité. Une sorte de trêve tacite s'établit entre les deux ennemis irréductibles. leblan considéra toujours son adversaire "comme un des plus grands bandits que la terre ait portés".

Sources : Echos de Comblain, mai - juin 1976, d'après Evelyne de Quatrebarbes.

Comblain Eaux Légend'Air, p. 16 et 17.

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